CHAPITRE XXXIII.

Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement

appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans

l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait

été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de

ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions

en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait

dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse,

quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos

qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée,

qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque

certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors

cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu

sa fuite probable.

Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison.

Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci

l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà

éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller

une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses

compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête,

assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court

aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper

aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le

chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre

qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus

vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la

spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez,

signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir

celui où vous serez le plus en sûreté.

Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt,

qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un

endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît

autant de sécurité que son corridor.--A minuit, dit-elle à Ludovico.

Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se

faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le

lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos

prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes

étaient à table.--Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et

Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et

parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa

fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son

émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle

s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était

pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie

entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de

la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression

touchante, et que la voix accompagnait.

Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la

romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que

Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les

pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On

ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre

les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix

de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans

connaissance.

En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la

considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle

n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit

aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger

changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour

chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication

que Ludovico même cherchait.--Oh! monsieur, s'écria-t-elle en

sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions

M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous

tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais!

L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots

expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans

un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du

corridor.

Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:--Peut-être, après

tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le

chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.--Non,

répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier

n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom,

monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.--Il

est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort

important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame,

ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot

d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique

à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans

l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous

trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle

hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico

d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à

l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait

lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se

retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec

un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je

m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée,

et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le

voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous

avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que

vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et

combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous

déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à

la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un

trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un

espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne

m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le

portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le

vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce

portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon

tourment.

Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur, à votre conscience à

décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je

dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse.

Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce

serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve

honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle

hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire

davantage.--Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi

du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon

amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la

récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.--Vous

la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mérite

tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que

vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande

consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles

réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger.

--Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont

ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il

attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul

entra; il jeta à la hâte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si

vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre.

Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.--Je n'ai pas le

temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.

Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite

dépendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tâchait en marchant de

ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces

passages renvoient des échos par tout le bâtiment.--Prenez garde à la

lumière, s'écriait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'éteindra.

Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent

Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce

passage conduisait à la seconde cour, et ouvrait sur la première. A

mesure qu'ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient

venir de la seconde cour, alarmèrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit

Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du

château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être

passer les portes sans qu'on nous aperçoive. Mais chut! ajouta-t-il en

s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez

ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se

trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la

lumière si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à

Dupont; et dans ce cas restez en silence.

A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils écoutaient le bruit de

ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait,

quoique la seconde retentît d'un bruit considérable.--Nous serons

bientôt hors des murs, disait Dupont à Emilie. Soutenez-vous encore

quelques moments; tout ira bien.

Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et

distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la

lampe.--Hélas! il est trop tard, s'écria Emilie, qu'allons-nous devenir?

Ils écoutèrent encore, et s'aperçurent que Ludovico s'entretenait avec

la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre,

se mit à aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le

tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait déjà trahis. Dupont le

prit, et, pendant qu'ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui

disait à la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce

temps-là.--Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n'aurez

pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage; on

refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas

cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le

même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin; les compères

qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous.

Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on

n'emmènerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes.

Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils

l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si

fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux

partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais

puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne

chercherais pas à l'avoir.--Halte-là! s'il vous plaît, cria la

sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.

Ludovico en liberté se hâta d'ouvrir le passage. Emilie succombait

presque aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico

leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un

instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de

la seconde cour, et qui mangeaient dans la première quelques-unes des

grandes herbes qui croissaient entre les pavés.

Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la

route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, étaient à

pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivés dans les

bois, Emilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs.

Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le

permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au

travers du feuillage.

Emilie était si étonnée de ce départ soudain, qu'à peine osait-elle se

croire éveillée: elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se

terminerait heureusement; et ce doute n'était que trop raisonnable.

Avant d'être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par

le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumières qui

cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec

un peu de peine il le força d'aller plus vite.

--Ah! pauvre bête! s'écria Ludovico, il doit être assez las. Il a été

dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumières prennent

cet autre chemin.

Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand

galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux: les

lumières étaient si éloignées, qu'à peine les distinguait-on; les cris

avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors

modérèrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils

devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de

gagner la Méditerranée, et à s'embarquer promptement pour la France. M.

Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait découvrir

que son régiment en eût repris la route.

Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et

Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces

montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils

en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de

distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer

les choses nécessaires au voyage.

Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en

silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la

route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne

laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le

revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la

ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons

se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la

première.--Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je

sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M.

Montoni y a mis bon ordre.

Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort

sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on

l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui

avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne

pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi

fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.

Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les

retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une

ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les

voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de

tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons

sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute

clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on

doutait au premier coup d'oeil si jamais être humain y avait mis les

pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des

herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les

passants y étaient rares.

A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt

après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de

quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient

été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette

espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé,

ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour

donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité,

contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes

d'alentour.

L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc

d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la

petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle

arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et

pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas

plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise:

elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile.

Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se

procurer cet article essentiel.

Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le

rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il

paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria

de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant

qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à

Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à

leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il

n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se

lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie,

rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle

d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du

butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque

Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où

buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand

comptait.

Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire

tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles

que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait

à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et

pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si

long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se

refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir.

On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico,

bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le

port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il

était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il

en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y

acheminerait promptement.

Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes

de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les

voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs,

et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après

quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent

à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes

d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y

possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture

variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours

s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait

joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient

de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et

d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la

coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à

la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait

seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait

au-dessus dans l'atmosphère.

La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une

retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient,

remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur

promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un

berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une

fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On

laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des

fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre

d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était

émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées,

Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous

l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le

paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer.

Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette

était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les

égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont

engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur.

Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste,

et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil

était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était

nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises,

pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par

quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de

l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle

fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit

promptement.

--Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un

engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en

déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades.

Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me

rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous

les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que

je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous

habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous

peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une

sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs

jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans

danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune

lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être

découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit

les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise,

madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du

défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de

l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.

Emilie devint très-attentive, et Dupont continua.

--En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne

pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et

la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi

une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il

m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans

l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait

aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se

trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux

édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps

de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la

terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes

pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce

que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces

promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre

au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement

pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai

vis-à-vis de la fenêtre.

Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui

l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à

coup:--C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si

ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête,

que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir

occasionné quelque crainte, puis il ajouta:--Appuyé sur le parapet, en

face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique

et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous

attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que

je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment.

Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la

sentinelle m'obligea de fuir à l'instant.

Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je

ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde;

il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de

la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A

ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans

oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma

prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes.

J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné;

mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme

m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème

ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la

superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance

qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était

sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces

accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais

couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus

grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence

des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat;

je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais

l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet

espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je

craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame,

de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit

Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.

Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à

baisser.

Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac.

Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur

ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en

trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de

gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée

s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de

vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent

aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui

des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les

rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer

brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les

flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de

l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses

eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en

augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui

amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et

le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver

à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner

ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une

auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de

Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France.

Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il

n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour,

se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans

s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la

tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une

contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur

imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en

y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie

couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.

Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la

ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers

lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais

c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique,

et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue.

M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs

vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours,

lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville,

s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et

gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent

où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les

conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son

passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on

ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le

pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait

guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à

l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour;

et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient,

elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre.

Les mystères d'Udolphe · 第 39 / 52 题