Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes
les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour.
Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète
la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance
en lui était bien rétablie.
Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante
circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut
obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si
déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses
contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le
parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande
sévérité, si elle persistait dans son refus.
Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une
si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle
s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il
était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient
indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais
elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de
vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et
l'obstination à l'opiniâtreté.
Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société
qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule
personne qu'il lui fût permis d'entretenir.
Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des
rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait
qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que
s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette,
qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle
entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle,
lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le
Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne
pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au
milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée.
--Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.
--Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas
croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le
lieu même.
--De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!
--Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous!
Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne
songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise,
sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien,
mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château,
ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière
cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et
venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce
rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue.
Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette,
laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car
le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires.
Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines.
Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi
ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils?
pourquoi cet air si sombre?
--Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.
--Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma
patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.
Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans
la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos,
quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose
de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce
que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point
de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés
dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec
une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et
l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut
presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier.
Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se
répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte
même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha
toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la
guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et
demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la
serrure en était fermée.
Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus
distinctement, et sa terreur ne diminua pas.
Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre
pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui
sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre
alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en
ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses
pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne
évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En
vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans
connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la
secourir.
Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua
presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le
corridor.
--J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre,
lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle,
je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi.
Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la
moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont
entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en
regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue,
mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande
figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la
clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite.
--C'était le signor? dit Emilie.
--Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant
ma maîtresse dans son cabinet de toilette.
--Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous
m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez
me faire croire...
--Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je
n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait?
--Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle,
elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre?
Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie,
dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée
de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec
elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent
je ne dormirais pas dans cette chambre.
Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans
l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne
l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour
repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.
De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux
remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs
chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle
aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers;
leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique
différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et
d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les
enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en
arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la
ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient
chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se
souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et
terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée
funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette
troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange
supposition ne fut que passagère.
Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du
vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et
de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand
ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait
gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une
extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros,
n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait,
pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu,
toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur
de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le
caractérisait.
Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il
examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec
leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le
tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et
sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après
qu'ils se furent mis en route.
Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les
fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée
dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux,
elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur
et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de
s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à
sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas
ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa
femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux
d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner
un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu.
Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa
de questions sur ce que les domestiques recueillaient.
En ce moment Montoni lui-même se montra: Annette s'éloigna tremblante.
Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent
l'avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus
de scrupule.
--Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces
hommes armés dont je viens d'apprendre le départ? Montoni ne répliqua
que par un regard méprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit
un mot à l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux
savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château.
--Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prétends
pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sûr d'être obéi. Vos
contrats me seront livrés, sans de plus longs débats.
--Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont
vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je
prisonnière ici? serai-je tuée dans un siége?
--Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.
--Quel ennemi vient? continua son épouse. Etes-vous au service de
l'Etat? Suis-je captive ici jusqu'à l'heure de ma mort?
--Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma
demande; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait.
Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit néanmoins, en
pensant que les discours de son mari n'étaient peut-être que des
artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le
moment d'après; elle ajouta que son but sans doute n'était pas aussi
glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'était fait
chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la
contrée.
Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible.
Emilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu'elle en
avait trop dit.--Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la
tour de l'orient; là, peut-être comprendrez-vous le danger d'offenser un
homme dont le pouvoir sur vous est illimité.
[Illustration: Cette nuit même vous serez partie dans la tour de
l'orient.]
Emilie se jetant à ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'épargner sa
tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d'indignation,
tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux
intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment
effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait à son
manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit néanmoins
sans daigner la relever. Emilie fut rappelée à elle par un long
gémissement de madame Montoni. Emilie courut à son secours, elle vit ses
yeux hagards et tous ses traits en convulsion.
Elle lui parla sans recevoir de réponse; mais les convulsions
redoublèrent, et Emilie fut obligée d'aller chercher du secours. En
traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit
ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il
poursuivit son chemin avec un air d'indifférence. Enfin elle rencontra
le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrèrent dans le cabinet,
et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son
lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c'était de la
tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait; le vieux
Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.
--Il faudra du repos à ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si
nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en
trouvez l'occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre
maîtresse.
--Hélas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le
signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même, vous avez l'air
de souffrir.
--Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Emilie.
Carlo secoua la tête et sortit. Emilie continua de veiller sa tante.
Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long
soupir.
--Persiste-t-il à m'arracher de ma chambre? dit-elle.
Emilie répliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts
pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne
l'écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Emilie, la
laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva
sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils
l'entouraient.
Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe; et
quand ces hommes se séparèrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la
garde au coucher du soleil_.
--Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent.
Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le
courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de
représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement
trop froid.--Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas
qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui
l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.
A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame
Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour
réfléchir.
Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne
répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le
point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui
recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à
Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante.
Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si
je persiste dans mon refus.
--Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne
m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je
crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une
considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment
à tout abandonner.
--Etes-vous sincère, ma nièce?--Est-il possible, madame, que vous en
doutiez? Sa tante paraissait fort émue.
--Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie,
changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon coeur d'un
aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de
madame Montoni, et ne se retira que fort tard.
En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le
sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et
silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais
quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de
l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme
celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit
idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens.
Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle
n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait
de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas
timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique
faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut
plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une
personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la
chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre,
elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de
la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le
mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit
dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires,
c'était de quoi exciter sa curiosité.
Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les
mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les
découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la
seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre
très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un
détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer
si c'était Montoni.
Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte,
elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni
lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la
porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on
s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au
dernier point.
Il était minuit. S'étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas
sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre
plusieurs personnes qui marchaient et avançaient: elle fut frappée d'un
cliquetis d'armes, et le moment d'après, d'un _mot d'ordre_. Elle se
souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la
première fois, on relevait la garde au château: quand tout fut calme,
elle alla se mettre au lit.