Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à
Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il
comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter
un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait
su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame
Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures
entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il
revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son
départ il avait pris congé de la triste Emilie.
Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut
l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de
plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui
dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un
esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de
ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour
s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se
trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois
l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint
moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son
amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté
française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux
traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt
étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient
en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se
glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient
d'y parvenir.
Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne
pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux
sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et
l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il
s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les
angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les
études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait
pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier,
cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui
causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le
tourbillon.
Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine;
l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui
l'entourait sembla refaire absolument son caractère.
Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps
il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse
Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées.
Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son
triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de
ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne
accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit
plutôt brillant que juste.
On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le
modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits
du jeu soutenaient sa maison.
Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne,
s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents.
Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne
s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur
ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les
dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert
et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son coeur
à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour
échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions
frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient.
Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve
assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez
adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle
recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par
deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers
ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier.
L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son coeur, mais elle
n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il
y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la
vérité, mais dont son âme était froissée.
Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les
persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.