CHAPITRE XX.

Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à

Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il

comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter

un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait

su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame

Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures

entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il

revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son

départ il avait pris congé de la triste Emilie.

Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut

l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de

plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui

dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un

esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de

ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour

s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se

trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois

l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint

moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son

amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté

française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux

traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt

étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient

en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se

glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient

d'y parvenir.

Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne

pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux

sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et

l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il

s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les

angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les

études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait

pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier,

cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui

causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le

tourbillon.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine;

l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui

l'entourait sembla refaire absolument son caractère.

Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps

il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse

Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées.

Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son

triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de

ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne

accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit

plutôt brillant que juste.

On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le

modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits

du jeu soutenaient sa maison.

Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne,

s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents.

Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne

s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur

ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les

dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert

et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son coeur

à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour

échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions

frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient.

Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve

assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez

adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle

recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par

deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers

ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier.

L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son coeur, mais elle

n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il

y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la

vérité, mais dont son âme était froissée.

Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les

persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.

Les mystères d'Udolphe · 第 26 / 52 题