Cette attaque subite, qui débutait d'une façon si terrible pour eux,
produisit un moment d'arrêt dans l'attaque des Enfants perdus. Les
guerriers yakangs, ranimés par ce secours qui leur arrivait, en
profitèrent pour reprendre l'offensive, et la mêlée redevint générale.
--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste
de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.
En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa
carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'éleva parmi les
assiégés, une imprécation de rage chez les assiégeants.
Raoul qui, à la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur,
imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux
n'avaient pas encore le don de voir dans les ténèbres, et, au bout de
quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait
de prendre les Yakangs à revers.
Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines.
Ils se ruèrent sur Raoul le couteau à la main.
Ce mouvement fut fatal à deux d'entre eux, qui tombèrent, la tête
fracassée par la crosse avec laquelle le Français faisait un moulinet
terrible. Mais à son tour, le jeune homme, surpris par derrière,
s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un
bandit planta entre les deux épaules.
Au cri de Raoul, le Marcheur s'était retourné; il s'élança, rapide comme
la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas à
propos de l'attendre, tournèrent les talons et se réfugièrent dans les
rangs des Enfants perdus.
Au moment où ils passaient auprès du brasier, la lueur de l'incendie se
projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut
produire sur le Marcheur une émotion extraordinaire. Il pâlit
affreusement, ses yeux devinrent d'une fixité effrayante; il chancela
comme nn homme ivre et, portant la main à son front s'affaissa près de
Raoul.?
Tendant ce temps, une autre scène se passait près de la loge de la
médecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le métis Scott,
n'avait pas été blessé.
--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laissé ensorceler par les
beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la
payerait un bon prix... C'est une idée, cela!... Et puis, d'ailleurs,
s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... Hé!
hé!... Voilà le vrai moment d'agir.
Et il s'avança, en rampant comme une bête fauve, vers la loge de la
médecine.
L'obscurité l'empêcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de
la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complète immobilité, avait
tenu les yeux constamment fixés sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce
guerrier, c'était le Castor.
Le Métis continuait sa marche silencieuse, sûr du succès: déjà il
atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son
immobilité et lui posant la main sur l'épaule:
--Oach! dit-il, le Métis est habile; il rampe comme un serpent.
--Que la peste l'étouffé! murmura Scott.
--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux étoiles; un guerrier serait
heureux de les posséder pour éclairer son wigwam.
--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.
--Le Métis veut donc enlever la fille de la Flèche-Noire?
--Vous l'avez dit.
--Eh bien! le Métis ne fera pas cela.
--Hein? fit Scott en fronçant le sourcil et portant la main à son
couteau.
--Un autre chef a été touché par la beauté de Fleur-de-Printemps.
--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.
Le Castor secoua la tête.
--Mon frère ne brisera pas cette porte, dit-il.
--Qui m'en empêchera?
--Moi!
Prompt comme l'éclair, le Métis se précipita sur l'Indien, le couteau
levé.
Mais le Castor était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita le
choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lança à
toute volée comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit
accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge
de la médecine.
Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus.
Tout à coup la voix du Novice retentit:
--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!
Mais en même temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit
entendre, et Thémistocle, dressant sa haute taille fantastiquement
éclairée par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant
sa terrible massue.
--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent les Enfants perdus; il protège
les Yakangs.
Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils
s'enfuirent en désordre et disparurent bientôt dans les ténèbres.
Les Iroquois restaient maîtres du champ de bataille. Non moins effrayés
que leurs ennemis eux-mêmes par l'aspect extraordinaire de Thémistocle,
ils avaient formé un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.
Le nègre, assez embarrassé de sa personne, tournait la tête à droite, à
gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient
Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le nègre demeurait
toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du
cerclc des Indiens.
Cependant le Marcheur sortait de son évanouissement. Posant la main sur
son coeur comme pour en comprimer les battements:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparaître le
spectre d'un passé de deuil que je voulais oublier?
Puis, se levant d'un bond:
--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh!
oh! Marcheur mon ami, tu baisses... Hé bien!... où en est le combat?
Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.
--Bon! dit-il, Thémistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah!
fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-être?...
Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre
sa poitrine.
--Dieu soit loué-il respire encore. Holà! Thémistocle, arrivez vite;
votre maître est blessé.
Le nègre s'élança, bénissant cette voix qui mettait fin à son embarras.
--Notre père le Marcheur n'est pas mort! s'écrièrent joyeusement les
Indiens.
Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le félicitaient et
cherchaient à toucher sa main.
--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquiétez pas de moi:
grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Il faut vous occuper de mon ami que
vous voyez là gisant, dangereusement blessé en combattant pour vous.
Les Indiens se penchèrent vers le jeune homme pour contempler les traits
de cet ami inconnu qui avait contribué à les sauver.
--Sa peau était blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui,
accompagnée de sa fille, était sortie de la loge de la médecine.
Fleur-de-Printemps considérait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune
homme pâle, immobile, sanglant, étendu à ses pieds, une larme de pitié
glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.
Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'était-elle point accoutumée
à de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en présence de cet
étranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-même. A la vue du
jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle
s'abandonnait à ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en
chercher la signification.
Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transporté dans la loge de
la médecine et étendu sur plusieurs peaux de bison superposées.
--La blessure est elle grave? demanda Thémistocle au vieux devin.
--Le Grand Esprit est puissant, il est seul maître de la vie, dit le
sorcier.
--Mais enfin mon maître en reviendra-t-il?
--Peut-être, fit l'Indien.
Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blessés trop nombreux,
hélas! qui gisaient dans le village.
Le nègre jeta un regard désespéré au Marcheur.
--Ne vous effrayez pas, Thémistocle, dit le trappeur. La réponse du
sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.
De tous côtés on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils,
leurs maris tués dans la bataille.
--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donné son sang
pour la tribu.
--Ma mère est âgée, elle a besoin de repos; je veillerai à sa place, fit
Fleur-de-Printemps avec vivacité.
L'Abeille jeta un regard étonné sur sa fille qui baissa les yeux.
L'Abeille semblait réfléchir profondément. Ses yeux scrutateurs erraient
du visage de sa fille à celui de Raoul, qui gardait la pâleur et
l'immobilité de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la
baisant au front:
--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps
veillera auprès de l'étranger.
--Je la seconderai, dit le sorcier.
--Moi de même, fit le trappeur.
--Ah ça! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit
Thémistocle.
De sorte que le blessé, installé dans la loge de la médecine, et le
premier appareil posé par le sorcier, les quatre gardes-malades
s'installèrent auprès du marquis. Il est vrai que, malgré tous ses
efforts pour rester éveillé, Thémistocle vaincu par la fatigue, ne tarda
pas à succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front
caché dans ses mains, il gardait une immobilité complète. Un soupir
étouffé s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant
qu'il ne dormait pas.
Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case à l'autre,
composant à l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre à
cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son
travail, il jetait un regard ébahi sur Thémistocle endormi. Evidemment
le nègre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment où le sorcier cédant
aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thémistocle, et
s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prière.
Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur
une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinément fixés sur le visage
de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au
milieu du silence de la loge, elle semblait écouter,--quoi?--qui sait?
sans doute ces voix douces et mystérieuses qui voltigent autour des
oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de
l'amour du printemps.