--Ouf! dit le marquis lorsque le dernier Indien eut disparu, l'affaire a
été vivement menée... Vous êtes blessé, monsieur?
--Une simple piqûre... J'ai perdu du sang... Dans quelques jours, il n'y
paraîtra plus.
En disant ces mots, le trappeur cueillit une poignée d'herbes vertes
qu'il imbiba d'eau-de-vie et qu'il appliqua sur ses blessures avec
l'aide de Thémistocle.
--Messieurs, dit-il lorsque l'opération fut terminée, souvenez-vous qu'à
partir d'aujourd'hui je vous appartiens corps et âme; mon coeur et ma
carabine sont à votre service et ils n'ont jamais failli.
--J'accepte de grand coeur et mon compagnon aussi, dit le marquis; mais
vraiment cela n'en vaut pas la peine. Tout le monde en eût fait autant à
notre place.
--Hein? fit le trappeur en regardant le jeune homme avec surprise. Y
a-t-il longtemps que vous parcourez le désert?
--Six mois à peine.
--Je m'en doutais rien qu'à votre inexpérience, qui, du reste, m'a été
fort utile aujourd'hui. Mais sachez, monsieur, que le chacun pour soi
est la loi de ces contrées, et que, tôt ou tard, l'homme qui a tiré son
semblable d'entre les griffes des Peaux-Rouges risque fort de donner sa
vie en échange de celle qu'il a sauvée.
--Bah! bah! jusqu'à présent, mon compagnon et moi, nous nous sommes
toujours tirés d'affaire. J'espère que le ciel ne nous abandonnera pas à
l'avenir.
--Hum! fit le trappeur d'un air de doute... Allons! je veillerai pour
trois!... Maintenant pourrai-je savoir, si toutefois il n'y a pas
d'indiscrétion dans ma demande, le nom de mes généreux libérateurs?
--Raoul de Valvert, fit le marquis en s'inclinant.
--Thémistocle, dit le nègre agitant, en guise de salut, les trois plumes
de dindon qui ornaient sa tête.
--Confidence pour confidence, dit alors Raoul.
--Non, répondit le trappeur en fronçant légèrement les sourcils; à quoi
bon vous dire le nom que je portais chez mes compatriotes? Il y a si
longtemps que j'ai dit adieu à la vie civilisée que ce nom est presque
sorti de ma mémoire. D'ailleurs il ne vous apprendrait rien. J'aime
mieux vous dire celui que m'ont donné les Indiens.
--A votre aise, monsieur.
--Appelez-moi le _Marcheur_. Ce nom est connu, craint ou respecté de
tous ceux qui parcourent le désert. Maintenant, si vos instants ne sont
pas comptés et si vous ne craignez pas d'en perdre quelques-uns, je vous
offre l'hospitalité dans ma hutte, située à trois milles d'ici. Ce n'est
point un palais; mais, dans ces solitudes, un toit de brandies a son
prix.
--Et nous l'acceptons de grand coeur, n'est-ce pas, Thémistocle?
--Oui, maître.
--Alors, en route! dit gaiement le trappeur, et, de crainte de surprise,
prenons la file indienne.
--La file indienne!... Que voulez vous dire?
Le Marcheur, qui avait déjà fait quelques pas, te retourna à cette
question.
--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent réunis tant de courage et
tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crâne
porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le désert, lorsque
plusieurs hommes sont réunis, ils doivent toujours marcher l'un à la
suite de l'autre, emboîtant leurs pas aussi exactement que possible.
Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur
passage. Or, dans ces régions, la vie du voyageur blanc, dépend du plus
ou moins de traces qu'il a laissées derrière lui.
--Très-bien! Je me souviendrai à l'avenir de la file indienne.
Mettez-vous donc à notre tête et veuillez nous guider.
Après trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivèrent en
vue de la hutte du trappeur.
A l'extrémité de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge
s'élevait une chaîne de hauteurs peu considérables, mais dont les flancs
taillés à pic offraient l'aspect d'un mur.
Il était impossible de franchir cet obstacle, à moins d'être pourvu
d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau supérieur,
était-on obligé de longer la montagne jusqu'à un défilé situé à sept
milles de la cabane.
Vers le milieu de cette chaîne et tout au pied de la paroi verticale,
trois roches énormes que le temps avait sans doute fait tomber du
sommet, s'étaient rencontrées par hasard et arc-boutées en voûte au
faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette voûte que le
trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des
branchages. Ainsi placé, il ne pouvait être ni tourné ni lapidé du haut
de la montagne; ses derrières étaient complètement à l'abri des attaques
et des surprises.
Cette sorte de forteresse n'était pas moins bien défendue du côté qui
regardait la plaine. D'abord l'Abbitibbé, large et profond, coulant à
une portée de carabine, représentait un premier rempart naturel; puis
l'éboulis de rochers que nous avons signalé tout à l'heure se continuait
jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallèles séparés par
un couloir très étroit qui menait directement à la hutte et dans lequel
un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se présentait, devait
nécessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur;
puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrière ni par les côtés,
prendre le sentier entre les roches.
--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant
les mains, et cependant c'est un vrai château fort. Un jour,--il y a
bien des années de cela!--j'y soutins un siège en règle.
--Qui dura?...
--Plus d'une semaine, mais les Indiens furent si vertement repoussés
qu'ils n'y revinrent plus. Ils ont préféré m'avoir pour ami, et voilà
plus de dix ans que je vis en bonne intelligence avec eux. Je fais même,
par adoption, partie de la grande tribu des Iroquois-Yakangs.
--Vraiment!... Et quels sont ceux qui vous ont si vivement attaqué
aujourd'hui?
--Oh! ceux-là, dit le Marcheur en crispant le poing, je les retrouverai:
j'ai un vieux compte à régler avec eux.
--A quelle tribu appartiennent-ils?
--A quelle tribu?... A aucune. Ils font partie d'un clan d'environ deux
cents mauvais drôles, ramassés de la lie de toutes les tribus indiennes,
de métis de la pire espèce, et même de quelques blancs qui auraient un
compte sévère à rendre à la justice de leur pays. Les Peaux-Rouges des
tribus les craignent et les haïssent; ils les connaissaient sous le nom
d'_Enfants perdus_.
--Quel motif les poussait à vous attaquer?
--La haine instinctive que tous les brigands ont pour les honnêtes gens,
fit le trappeur d'un air convaincu. Outre cela, je crois qu'ils me
gardent rancune d'avoir logé une balle dans l'oeil d'un de leurs chefs.
--Vous m'en direz tant! fit Raoul de Valvert en souriant.
--Nous voici au fleuve; il s'agit de le traverser. Ce n'est pas
difficile, mais encore faut-il savoir où poser le pied. Je vais passer
devant et vous montrer le chemin.
Après avoir franchi l'Abbitibbé, les trois hommes s'engagèrent dans
l'étroit sentier menant à la hutte, quand, aux deux tiers du chemin, un
rauque grognement s'éleva, menaçant et répercuté par l'échu des rochers.
--Oh! oh! s'écria le marquis, vous avez du monde chez vous, mon
compagnon. Voilà un maître ours gris, qui, pendant votre absence, a
trouvé bon de s'installer ici: il va falloir en découdre!
Au mot d'ours gris, Thémistocle, heureux de jouer un peu de la massue,
voulut s'élancer en avant; mais comme le sentier était trop étroit pour
que deux hommes pussent passer de front le brave nègre saisit le
Marcheur dans ses mains formidables l'enleva de terre comme un enfant,
puis, pirouettant sur les talons et le faisant passer à la hauteur des
trois plumes de dindon, il le déposa délicatement à terre derrière lui.
Cette manoeuvre terminée, il s'avança, la massue haute, vers le grizzly,
qui, assis à la porte de la hutte, remuait le museau et regardait venir
les trois hommes d'un air assez indifférent.
--Morbleu! quel poignet! fit le trappeur avec admiration...--Arrêtez!
Mais Thémistocle avançait toujours.
--Arrêtez! arrêtez! morbleu! arrêtez-vous donc! cria le Marcheur en se
cramponnant à la queue de bison que le nègre traînait derrière lui...
C'est un ours apprivoisé, mon compagnon des mauvais jours et le
défenseur de ma propriété.
--Bah! fit le nègre avec un accent si désappointé que le marquis ne put
s'empêcher de sourire. Quel dommage!
--Vous voilà chez vous, messieurs, dit le Marcheur en écartant l'ours de
la main et franchissant le seuil de la cabane.
L'ameublement de ce réduit était des plus simples. Une demi-douzaine de
têtes de bison servaient de sièges; dans l'un des coins, un amas de
fougère et de feuilles sèches, couvert de fourrures, faisait l'office du
lit; quelques tasses de bois... et c'était tout! Par un contraste
bizarre, si les objets de première nécessité faisaient défaut, en
revanche les objets de luxe abondaient. Les murs étaient partout
constellés de trophées de chasse merveilleux, que, dans nos pays
civilisés, on se serait disputés au poids de l'or. Griffes et dents
d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux
vêtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux
carabines, une demi-douzaine de poires à poudre, un arc indien avec ses
flèches, un casse-tête, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fixé
et groupé sur les murs dans un désordre si complet que parmi toutes ces
richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.
--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut à présent le
vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.
--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantôt m'a mis en appétit.
Le Marcheur plaça vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre
formant trépied.
--Voici la broche, dit-il... Allons! maître Martin, apportez-moi le
rôti!
L'ours, ainsi interpellé, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans
sa gueule un quartier de cerf accroché au mur, l'apporta à son maître.
--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de côté au _grizzly_,
voici la première fois je que je vois un semblable animal en tête-à-tête
avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample
connaissance.
--Martin est incapable d'une mauvaise action et même d'une mauvaise
pensée; il sait que tôt ou tard il aura sa part et il préfère
l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le
presse trop vivement, il n'est pas embarrassé de chasser pour son
compte, et alors même il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste
après son repas.
--Un _grizzly_ apprivoisé! Cela ne s'est jamais vu.
--Bah! cela se voit, puisqu'en voilà un devant vous!
--Mais si l'envie lui venait de goûter un peu du trappeur blanc?
--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, élevé, je l'ai vu
grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un
nuage n'est venu obscurcir notre amitié... Messieurs, le rôti est prêt.
A table, reprit le trappeur.
Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en
question, le Marcheur ajouta:
--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacés par... une
aimable cordialité.
Les trois hommes se mirent à souper en compagnie de Martin, et bientôt
le silence de la hutte ne fut plus troublé que par le bruit régulier des
mâchoires.
Lorsque le repas fut achevé, la nuit étendait déjà sur la terre son
voile parsemé d'étoiles.
La lune se lèvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la
remplacer je n'ai que quelques misérables flambeaux de résine.
--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; après le souper, ce qu'il y a de
meilleur, c'est le lit.
--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez,
dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous
partagerons les quarts de veillée.
Ce conseil fut immédiatement mis à exécution.
Epuisés par les fatigues de la journée, Thémistocle et son maître ne
tardèrent pas à s'endormir, et bientôt un silence solennel enveloppa le
trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'était assis à la porte de
la hutte et surveillait l'obscurité. Seul l'Abbitibbé, déroulant avec
lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne à la nuit, auquel se
mêlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les
roseaux de ses bords.