I.--LE CHAMP-ROUGE.

Un peu à l'ouest du lac canadien d'Abbitibbé, entre le fleuve du même

nom et le grand contrefort qui, partant des montagnes Rocheuses, vient

aboutir au cap Charles, se trouve un petit vallon entouré de rochers et

célèbre dans les traditions indiennes. Les Peaux-Rouges, restes des

puissantes nations des Hurons, des Iroquois et des Algonquins, n'en

prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec une sorte de terreur

superstitieuse. Nous voulons parler du _Champ-Rouge_.

D'où vient ce nom? quel souvenir éveille-t-il dans l'imagination des

tribus errantes? Nul Européen ne le sait, car les Indiens, défiants par

expérience et taciturnes par tempérament, ne livrent pas volontiers aux

visages pâles le secret de leurs traditions. Cependant, si vous

interrogiez avec patience les plus vieux sorciers ou médecins des

tribus, et si ces vénérables vieillards, dépositaires de la sagesse des

aïeux, daignaient condescendre à desserrer les lèvres, voici à peu près

ce que vous pourriez apprendre:

"Un jour--il y a bien des lunes de cela--une famille d'émigrants

canadiens, poussée par le désir d'accroître son bien-être, parcourait le

désert à la recherche d'une terre à défricher et d'un endroit convenable

pour établir une nouvelle habitation. Elle était escortée par une troupe

d'une trentaine d'Indiens hurons, sous les ordres d'un chef iroquois

nommé Griffe-d'Ours. Celui-ci avait fait alliance avec les Canadiens et

promis de leur céder une partie du désert à leur convenance sur les

bords de l'Abbitibbé. En échange, les visages pâles s'engageaient à

fournir à la tribu des Iroquois trente mesures de blé par an, à recevoir

les peaux de bisons que les Indiens voudraient apporter, à les amener et

à les vendre sur les marchés américains, et à en rapporter le prix soit

en argent, soit en objets dont les Indiens feraient commande.

"Après quelques jours de marche, la petite troupe se trou va réunie au

fond d'un vallon entouré de rochers et situé à quelque distance de

l'Abbitibbé.

"--Halte! dit le chef de la famille canadienne. C'est aujourd'hui la

Saint Eustache, fête de mon patron vénéré; nous célébrerons joyeusement

ce grand jour."

"Les préparatifs de l'assiette du camp furent bientôt terminés; une

dizaine de guerrier partirent en chasse, et quelques heures après deux

quartiers de bison fraîchement tués se balançaient gaiement au-dessus

d'un feu clair et pétillant.

"Au coucher du soleil, le Canadien adressa une fervente prière à son

céleste patron et la fête commença; mais, avec sa générosité naturelle,

l'émigrant défonça un petit baril d'eau-de-vie et le plaça debout devant

ses amis les Indiens.

"Ceux-ci se précipitèrent à l'envi sur l'eau de feu et la burent à

pleines gorgées. Dix minutes après, ils étaient tous ivres, tandis que

seul, à l'écart, Griffe-d'Ours n'avait point goûté à l'eau de feu...

"Les Indiens, entonnant alors une mélopée nationale, se mirent à tourner

autour du feu et bientôt leur danse chancelante t'anima, te changeant en

une sarabande furieuse, au grand contentement des émigrants qui riaient

à gorge déployée des contorsions burlesques de leurs amis les

Peaux-Rouges.

"La raison complètement troublée par les vapeurs du whisky, excités en

outre par la rapidité de la danse, par le rythme énervant de leur chant,

les Indiens, pris de folie furieuse, oublièrent bientôt que les blancs

qui les accompagnaient étaient leurs alliés... Tout à coup, brandissant

leurs tomahawks, ils se ruèrent sur le squatter désarmé au milieu de sa

famille.

"Griffe d'Ours suivait d'un oeil inquiet cette scène rapide dont il ne

prévoyait que trop le dénouement. D'un bond furieux, il tomba devant les

Peaux-Rouges affolés en poussant son cri de guerre. Mais que pouvait-il

contre trente ennemis? Il tomba criblé de blessures... Sa chute fut le

signal d'un massacre général, et bientôt ce vallon qui, quelques minutes

auparavant, répercutait les cris joyeux d'un jour de fête, ne fut plus

troublé que par les plaintes des blessés et les râles des mourants.

"Epuisés par leur oeuvre de destruction et ne trouvant plus d'ennemis à

scalper devant eux, ivres, les Peaux-Rouges se couchèrent sur la terre

sanglante et s'endormirent.

"Le lendemain, l'aube resplendissante les éveilla...

"Devant l'horrible spectacle qui les entourait, ils crurent d'abord que

le camp avait été surpris et attaqué pendant leur sommeil; mais peu à

peu leurs souvenirs revinrent et ils purent mesurer l'étendue de leur

crime. Des Hurons avaient tué leur chef Iroquois!

"Tout honteux d'un pareil attentat contre la foi jurée, ils

s'empressèrent d'effacer toute trace de la catastrophe et d'ensevelir les

victimes, posant sur chaque fosse un fragment de rocher, afin de mettre

les cadavres à l'abri des animaux de proie; mais vainement ils

cherchèrent le corps de leur chef: Griffe-d'Ours avait disparu.

"Ce travail les occupa tout le jour; puis, à la tombée de la nuit, ils

quittèrent ces lieux funèbres et regagnèrent leur tribu. Pour expliquer

la disparition de leur chef, ils affirmèrent que Griffe-d'Ours s'était

noyé en traversant le fleuve, et que son corps, emporté par la rapidité

du courant, n'avait pu être retrouvé.

"En effet, Griffe-d'Ours ne reparut jamais.

"Mais à dater de cette époque, à tous les renouvellements de la lune, un

guerrier de la bande des Hurons assassins disparaissait subitement. Le

lendemain ses frères le retrouvaient gisant, le crâne ouvert, au milieu

du vallon témoin du massacre du Canadien et de sa famille.

"Ces meurtres périodiques et mystérieux se renouvelèrent trente fois et

ne cessèrent que quand toute la bande de Griffe-d'Ours eut disparu.

"Les Hurons donnèrent le nom de _Champ-Rouge_ à ce vallon fatal à ceux

de leur race, et peu à peu il devint pour eux l'objet d'une mystérieuse

terreur. Ils le croient encore hanté par une puissance malfaisante,

qu'ils espèrent fléchir en apportant une pierre et l'ajoutant au monceau

qui couvre les cadavres. Cette crainte s'est transmise de génération en

génération, et, au moment où commence notre histoire, pas un Indien,

quelle que fût sa bravoure, n'eût osé s'aventurer seul dans ces lieux

funestes."

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Par une belle après-midi de juillet, la solitude habituelle du

_Champ-Rouge_ était animée par la présence de deux hommes assis sur

l'amas de pierres composant le monument funèbre des Canadiens massacrés.

Ces deux hommes formaient entre eux le plus singulier contraste. L'un,

jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait une figure ouverte et

franche, des yeux vifs, mais souvent rêveurs et mélancoliques. Une fine

moustache noire, relevée galamment aux deux bouts, ombrageait sa lèvre

supérieure, tandis que des cheveux de la même couleur, s'échappant de

son feutre à larges bords, ruisselaient en boucles ondoyantes jusque sur

ses épaules: admirable trophée de guerre pour orner le wigwam d'un

Peau-Rouge.

Son costume était semblable à celui qu'ont adopté quelques chasseurs

européens. Il se composait d'un feutre à larges bords surmonté d'une

plume d'aigle, d'une tunique lâche serrée à la taille par une ceinture,

d'un pantalon flottant s'arrêtant un peu au dessous du genou, tandis que

des guêtres en cuir protégeaient le bas des jambes. Une carabine à deux

canons superposés passée en bandoulière sur son épaule, une paire de

revolvers américains et un long couteau de chasse armorié pendu à sa

ceinture complétaient son accoutrement.

Cet homme était le marquis Raoul de Valvert, dont les salons parisiens

commentaient depuis dix-huit mois la subite disparition.

Son compagnon, nègre du plus beau noir et de la plus belle venue, était

remarquable par une haute taille et de larges épaules qui annonçaient

une force musculaire peu commune. Rien de plus imposant et en même temps

de plus burlesque que son accoutrement, exclusivement composé d'un

pantalon de toile et d'une peau de bison; mais cette peau de bison

mérite une mention particulière. Le nègre l'avait fixée à sa personne en

attachant à son cou les pattes de devant et à sa ceinture les pattes de

derrière; puis de la tête de l'animal il s'était fait une sorte de

casque flanqué des deux cornes en croissant, au milieu desquelles il

avait planté trois longues plumes de dindon sauvage. Ainsi placée, cette

peau était nécessairement trop grande et trop ample; aussi, lorsque son

propriétaire marchait, la queue du bison traînait et balayait le sol à

deux pas en arrière, et si par hasard la bise venait à souffler, ce

singulier vêtement se gonflait, s'arrondissait, et le nègre ressemblait

à un mât de navire garni de sa voile, se balançant sous les efforts du

vent.

Les armes de notre personnage n'étaient pas moins originales que son

vêtement. Elles consistaient en une énorme hache de bûcheron, au

tranchant brillant et dont le manche était passé entre les pattes du

bison autour de ses reins; en face de cette hache, sur l'autre flanc,

pendait un large et long machete ou _bowie-knife_. A la main, le nègre

brandissait une branche de chêne noir, garnie de noeuds aigus et taillée

en forme de massue, et, à en juger par la désinvolture avec laquelle

l'hercule africain maniait cette badine d'une nouvelle espèce, on

comprenait qu'elle devait avoir pour un ennemi la pesanteur irrésistible

d'une montagne.

Par quel concours de circonstances l'élégant marquis de Valvert avait-il

quitté l'asphalte du boulevard pour venir s'enterrer vivant dans ces

déserts sauvages? C'est ce que l'avenir nous apprendra peut-être. En

attendant, pour se remettre des fatigues d'une longue marche et

reprendre des forces, les deux compagnons déjeunaient avec un appétit de

voyageurs.

--Brrr! dit tout à coup Raoul en jetant un regard circulaire autour de

lui, ces lieux ont un aspect sinistre. Qu'en dis tu, Thémistocle?

--Pauvre nègre n'a jamais rien vu d'aussi épouvantable; en pénétrant

ici, il a pâli de frayeur.

--Vraiment, on ne le dirait pas, fit Raoul en riant.

--Riez, maître riez; mais, si vous m'en croyez, nous serons prudents et

nous partirons sans retard.

--Pourquoi cela? Ce lieu a un cachet d'horreur, c'est vrai, mais il ne

manque pas d'une certaine beauté. Vois ces montagnes aux flancs

décharnés qui s'étagent devant nous; ne dirait-on pas des degrés taillés

par les Titans pour escalader le ciel! Vois ce ruisseau aux flots

troublés qui coule à nos pieds et va se perdre là-bas dans les sables,

comme s'il se trouvait honteux d'étaler sous l'azur du firmament ses

flots souillés par le limon. Vois ces rochers qui se dressent autour de

nous comme des sentinelles..

--Et qui peuvent avoir l'inconvénient de servir d'embuscade à des Peaux

Rouges convoitant nos chevelures.

--Poltron!

--Oh! fit Thémistocle avec reproche. Ma foi! maître, puisque vous

semblez vous y complaire, restons-y. Si les Indiens viennent, j'ai de

quoi les recevoir.

Et l'hercule africain posa la main sur sa massue.

A la bonne heure! je te reconnais!... Espérons que tu n'auras pas besoin

de ton gourdin et qu'il nous sera permis de prendre quelque repos avant

de nous remettre en marche.

--Qui sait si nous atteindrons jamais le but que vous vous proposez,

surtout n'ayant que les vagues renseignements que vous m'avez confiés!

--Il existe un vieux proverbe, Thémistocle; _La foi soulève les

montagnes_. J'ai confiance en toi et en moi-même. Du reste, je ne me

dissimule aucune des difficultés de l'entreprise; mais il le faut!

Le jeune homme laissa tomber ton front sur sa main et absorba dans une

méditation profonde. Quelques instants après, sa respiration calme et

régulière apprit à Thémistocle que, Vaincu par la fatigue, il venait de

céder au sommeil.

Le nègre le considéra quelques instants d'un oeil attendri.

--Pauvre maître! murmura-t-il, bon, brave, généreux! reverras-tu jamais

le pays de tes pères?...

Et, sur cette réflexion mélancolique, Thémistocle plaça sa massue entre

ses jambes pour être prêt à tout événement et se mit à surveiller les

alentours en psalmodiant à voix basse une mélopée qu'il avait sans doute

apprise parmi les nègres des plantations.

Tout à coup une légère rumeur s'éleva vers une des collines bordant le

Champ-Rouge et fit expirer la chanson sur les lèvres du fidèle

serviteur.

Sans bouger, il tendit l'oreille, puis, allongeant imperceptiblement le

doigt, toucha son maître légèrement au bras.

--Qu'est-ce, Thémistocle? fit tout bas le marquis, qui, comme tous ceux

qui ont vécu de la vie du désert, ne dormait jamais que d'un oeil.

--Attention! répondit le nègre en collant son oreille contre le sol. La

poudre parle, reprit-il au bout d'un instant, et j'entends des pas

d'homme escaladant la colline. Cachons-nous derrière une de ces roches

et attendons; nous saurons bientôt à qui nous avons affaire.

Raoul de Valvert suivit ce conseil, et les deux hommes, l'oeil au guet,

l'arme au poing, s'accroupirent derrière un des abris naturels répandus

autour d'eux, prêts à tout événement.

Ils virent bientôt apparaître au sommet de la colline un homme de haute

taille, portant le costume des trappeurs et brandissant une carabine

qu'il chargeait avec une rapidité merveilleuse et une régularité

mathématique.

--C'est un blanc! dit Raoul.

--Oui, maître, c'est un blanc. Il est attaqué par les Indiens qui

cherchent à escalader la colline.

--Si chaque balle atteint son but, avant peu, le dernier Peau-Rouge aura

vécu.

--Hum! les Indiens sont nombreux, et si le trappeur vient à être blessé,

il est perdu.

--Nous verrons bien.

--C'est tout vu; maître, regardez!

En effet, le trappeur venait de chanceler et de tomber sur les genoux.

Ce moment de répit permit aux Indiens d'avancer, et quand le trappeur se

releva cinq ou six de ses ennemis atteignaient le sommet de la colline,

brandissant leurs tomahawks.

--Laisserons-nous massacrer cet homme comme un mouton? s'écria le

marquis en serrant convulsivement la crosse de sa carabine. Vive Dieu I

c'est un rude compagnon; montrons-lui ce que nous savons faire.

--Mauvaise affaire! fit Thémistocle. Bah! à la grâce de Dieu!

Les deux hommes s'élancèrent en courant.

--Courage! l'ami! cria Valvert; voilà du renfort qui vous arrive...

Baissez-vous! Mais baissez-vous donc, morbleu!

Le trappeur obéit machinalement.

Un coup de feu retentit et un des Peaux-Rouges roula sur le sol, la

poitrine traversée par la balle du marquis.

A cette agression inattendue, tel Indiens poussèrent un cri de rage et

se ruèrent sur Raoul, qui, arrivé sur le lieu de la scène, s'était placé

aux côtés du trappeur.

La mêlée devint aussitôt générale.

Les deux blancs, placés dos à dos, faisaient face à leurs ennemis dix

fois supérieurs en nombre, et, se servant de leurs carabines en guise de

massues, traçaient en l'air un cercle infranchissable. Chacun de leurs

coups abattait un homme. Cependant, quelque grands que fussent leur

courage et leur vigueur, une lutte aussi inégale ne pouvait durer

longtemps. Le trappeur blessé au bras et au côté d'un coup de flèche,

sentait tes forces s'épuiser, et déjà il prévoyait le moment où son arme

deviendrait trop lourde pour son bras affaibli.

--Me voici, maître! s'écria tout à coup une voix stridente.

C'était Thémistocle qui, retardé dans sa course par le vent

s'engouffrant dans sa robe de bison, arrivait sur le théâtre de la lutte

et se précipitait tête baissée, comme une avalanche, dans la mêlée.

A la vue de cet être noir, au costume fantastique, qui semblait sortir

de terre, les Indiens poussèrent un cri de terreur.

--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent-ils avec un accent d'épouvante.

Et, tournant les talons, ils descendirent la colline au pas de course et

se perdirent bientôt dans l'éloignement.

Le trappeur et ses deux libérateurs étaient maîtres du champ de

bataille.?

Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm · 第 5 / 21 题