Malheureusement l'avis de Lorilleux fut aussi l'avis de M. Divorne le
père, avoué licencié près le tribunal de première instance de Lannion
(Côtes-du-Nord).
La nouvelle de cette démission intempestive le frappa comme un coup de
foudre; il fut atteint au coeur. C'en était fait de ses plus chers
désirs, des projets qu'en bon père de famille il avait bâtis sur la tête
de ce fils unique.
Voir Pascal, l'héritier de sa fortune et de son nom, ingénieur à
Lannion, se promener par les rues avec ce fils, superbe sous l'uniforme
brodé, épée au côté, claque sur la tête, tel avait été le rêve de sa
vie, et voilà que, par un incompréhensible caprice, il s'évanouissait
au moment de devenir une réalité. M. Divorne disait «caprice,» parce que
Pascal annonçait purement et simplement qu'il se retirait, sans
explication aucune, sans excuse.
On eût été furieux à moins. L'avoué ne se fit pas faute de se mettre en
colère. Il envoya à Pascal sa malédiction. Il y avait certes de quoi
justifier vingt malédictions.
Cependant, le premier étourdissement passé, le père malheureux essaya de
réfléchir. Peut-être eût-il dû commencer par là. Il se demanda jusqu'à
quel point un jeune homme de vingt-quatre ans qu'on a réussi à faire
admettre à l'École polytechnique d'abord, à l'École des ponts et
chaussées ensuite, dont l'éducation représente un capital de plus de
trente mille francs, a le droit de donner sa démission sans le
consentement de ses parents ou de ses tuteurs. En avait-il vraiment le
droit?
L'avoué essaya d'en douter. Il consulta. Hélas! il dut se rendre à
l'évidence, et c'est avec une profonde amertume qu'il reconnut une
lacune dans la loi. Il maudit le législateur et l'accusa d'imprévoyance,
lui, l'interprète, l'admirateur passionné des décrets et ordonnances.
Puis, comme s'il eût été besoin d'aviver sa douleur et d'attiser sa
colère, il ne rencontrait dans les rues de Lannion que des figures
dolentes; on semblait s'être donné le mot. C'est qu'en moins de rien, la
nouvelle avait fait le tour de la ville. Le soir même on en parla en dix
endroits différents.
On plaignait le père, on condamnait le fils sans appel.
De ce jour, Pascal fut un homme toisé. Ses compatriotes décidèrent que
c'était un garçon perdu, qui n'arriverait jamais à rien, et qui certes
finirait mal. Un avoué était bien malheureux d'avoir un fils semblable
qui le déshonorerait peut-être quelque jour.
Quelqu'un avança même que M. Divorne avait en deux jours vieilli de dix
ans. Encore un peu on eût affirmé que ses cheveux avaient blanchi dans
une nuit; on cite des exemples de ce miracle, après d'épouvantables
catastrophes.
Bref, Pascal eût ruiné sa famille, fait des faux, mérité le bagne, qu'il
n'eût guère été plus honni; tant est grande l'aménité des âmes
charitables de province.
Madame Divorne reçut vingt visites dans la semaine; jamais elle n'avait
eu tant d'amies. Toutes les femmes qui la connaissaient un peu
trouvèrent un bon prétexte pour venir savoir au juste ce qui en était,
s'assurer par elles-mêmes de la vérité, et retourner un peu le poignard
dans la blessure, si blessure il y avait.
Il faut dire que, tout en condamnant le fils, en compatissant à la
douleur du père, on trouvait généralement que cette punition frappait
juste. L'avoué avait toujours été heureux, et le bonheur est un tort qui
se pardonne difficilement dans les petites villes de province. Le succès
de l'un est pour tous une cruelle injure. La jalousie dort au fond de
tous les coeurs. Que de haines sourdes et envenimées qui n'ont pas eu
d'autre point de départ!
Plus que tout autre M. Divorne était envié. On l'avait connu pauvre, et
il était riche. On se souvenait de sa veste de ratine lorsqu'il était
petit clerc chez son prédécesseur, et il avait une des plus jolies
maisons de la ville. Ah! il avait fait de bonnes affaires.
--Quelle chance il a! disaient ceux qu'une prudence imbécile ou qu'une
notoire incapacité attachaient à une immuable médiocrité, quelle chance
il a!
Un petit héritage lui avait permis de faire quelques études, la dot de
sa femme lui avait payé sa charge d'avoué, et depuis il avait toujours
prospéré. Ses économies avaient fait la boule de neige.
Et que de pères il avait humiliés jadis, en comparant leurs fils au
sien! Avait-il assez fait parade de la satisfaction que lui donnait cet
enfant qui tous les ans revenait chargé de couronnes et n'avait que des
boules blanches à ses examens! Et, plus tard, avait-il chanté assez haut
ses espérances!
Ce qui arrivait était donc une punition méritée, une preuve qu'il faut
se défier de ces collégiens modèles, de ces jeunes gens de tant
d'esprit: ils croient à leur supériorité, ils veulent faire autrement
que n'ont fait leurs pères, et tournent mal. Il y a longtemps qu'on l'a
dit, l'esprit est immoral.
Ainsi, pendant quinze jours, tous les gens qui abordaient l'avoué, ravis
au fond de l'âme, croyaient de bon goût de mettre leur visage au
diapason supposé de la douleur paternelle. Au palais, il recevait des
compliments quotidiens de condoléance; au cercle, des poignées de main
de consolation.
Son irritation s'accroissait d'autant, il n'était pas loin de croire que
Pascal avait commis un crime. Il rentrait chez lui plus furieux que
jamais, et, faute de mieux, il s'en prenait à sa femme dont la faiblesse
maternelle, aveugle et imprudente, comme on sait, avait causé tout le
mal.
Cependant, à force d'envisager la situation, de l'étudier, M. Divorne
finit par se persuader que le mal n'était pas irréparable.
Il songeait sérieusement à écrire au ministre de l'intérieur, à faire le
voyage de Paris pour solliciter une audience, lorsque Pascal, un beau
soir, tomba comme une bombe dans la maison paternelle. Il arrivait par
la voiture qui fait le service entre Rennes et Brest.
Certes, on ne l'attendait guère! Josette, la vieille bonne, qui était
allée ouvrir en grondant contre l'impertinent qui se permettait de
sonner si fort à pareille heure, faillit tomber à la renverse en
reconnaissant son jeune maître. Car elle le reconnut du premier coup,
ainsi qu'elle s'en vantait plus tard, bien qu'il fût terriblement
changé, et «grandi et renforci,» depuis trois ans passés qu'elle ne
l'avait vu.
Elle poussa un cri de joie, de surprise, et, lâchant la chandelle,
s'élança dans les escaliers en appelant à elle tout le monde, comme si
le feu eût été à la maison.
Pascal, pendant ce temps, avait fermé la porte et s'avançait à tâtons.
--C'est moi, criait-il en riant, c'est moi, n'ayez pas peur.
Aux cris perçants de Josette, la porte du salon s'était ouverte.
--Eh bien! qu'est-ce, qu'est-ce donc? demandait l'avoué surpris de ce
désordre.
Josette, tout émue, n'était pas près de recouvrer la parole. Mais déjà
madame Divorne avait reconnu la voix de son fils et se précipitait à sa
rencontre. Et l'avoué répétait encore: «Qu'est-ce, qu'est-ce?» que déjà
Pascal était dans les bras de sa mère qui pleurait de bonheur, tout en
le serrant à l'étouffer sur son coeur.
Par lui, par ce fils chéri, elle avait bien souffert depuis quinze
jours; mais sa présence seule était une justification complète, une
compensation plus que suffisante. Il parut, et tout fut pardonné, ou
plutôt oublié.
Quant à M. Divorne, il crut de sa dignité de rester impassible.
Pouvait-il faire moins pour le principe d'autorité paternelle? Il
réussit, ma foi, à dominer son émotion, non sans peine, non sans une
légère grimace qui dissimulait une larme. Mais enfin il demeura
convenablement froid et sévère, et sa figure exprima le mécontentement,
même en embrassant ce fils, autrefois sa joie et son orgueil.
Par exemple, c'est tout ce qu'il put prendre sur lui. A l'étreinte de
son fils, il sentit que sa colère se fondait comme les neiges aux brises
d'avril. L'attendrissement le gagnait. «Il ne voulut pas donner sa
faiblesse en spectacle,» et, prétextant une affaire urgente,--une
affaire urgente à Lannion, à neuf heures du soir!--il sortit
précipitamment, en se mouchant plus fort que de raison.
L'enfant prodigue était revenu, et le père, comme celui de l'Ecriture,
n'avait pas ordonné de tuer le veau gras pour fêter le retour. Il est
vrai que le père de l'Ecriture n'était pas un avoué au tribunal de
première instance.
Pascal resta donc seul avec sa mère. Il fallait s'occuper de faire
souper le voyageur.
Il avait l'appétit d'un homme qui depuis deux jours vit d'à-comptes
dérobés à la hâte aux buffets des chemins de fer, c'est-à-dire que,
n'ayant pas voulu s'étouffer, il mourait de faim. Josette s'empressait
de dresser la table devant la cheminée. Elle allait, venait, du salon à
la cuisine, de la cuisine au salon, perdant la tête, faisant dix tours
pour un; de temps à autre elle essuyait une larme ou cassait une
assiette, preuves manifestes de son émotion.
Madame Divorne s'était assise vis-à-vis de son fils qui dévorait. Elle
était en extase, elle l'admirait, elle eût voulu pouvoir rester ainsi
des années. Mais une explication était imminente entre Pascal et son
père, cette explication pouvait être orageuse. Ne fallait-il pas
prévenir Pascal, obtenir de lui quelque concession? Elle voulait
s'interposer, au risque d'attirer sur elle le poids de deux colères.
--Ton père est bien irrité, méchant enfant, dit-elle; tu nous donnes, tu
lui donnes du moins bien des tourments.
--Mais non, chère mère, je t'assure; va, sois tranquille, ce ne sera
rien.
--Au moins fallait-il le prévenir, lui demander conseil.
--Certain d'avance d'un refus! Quelle folie! j'aurais passé outre: juge
alors.
--Au moins promets-moi d'être raisonnable s'il te gronde, de ne pas te
mettre en colère.
--Je te le promets; mais tu verras comme j'ai eu raison.
--Ah! je le souhaite, murmura tristement madame Divorne.
Pascal l'embrassa, et sa cause fut gagnée. Désormais elle était prête à
se ranger du côté de son fils, sûre qu'il ne pouvait avoir tort.
Voilà pourtant comme toutes les mères sont difficiles à convaincre! Ah!
elles ne se paient pas de mauvaises raisons!
Il paraît que l'avoué ne recouvra pas son courage en route. Lorsqu'il
revint, l'affaire urgente terminée, sa figure était loin d'avoir gagné
en sévérité. Il ne fut question de rien. Il causa fort amicalement avec
son fils. Il rit, plaisanta, mais de la démission, pas un mot.
Il n'en fut pas question davantage le lendemain, ni les jours suivants.
Dieu sait pourtant qu'on ne se faisait pas faute de lui demander partout
où il paraissait:
--Votre fils est donc ici? Eh bien?...
Le bruit de ce retour s'était en effet répandu très vite. On avait vu le
facteur entrer chez l'avoué avec une malle et un carton à chapeau: les
visites assiégèrent la maison. Mais madame Divorne défendit sa porte.
Elle s'est fait ce jour-là des ennemis qui ne lui ont pas encore
pardonné.
Une fois, Pascal s'avisa de sortir. Il n'avait pas fait cent pas dans la
rue que cinq personnes déjà, dont deux qu'il ne connaissait guère et une
qu'il ne connaissait pas du tout, étaient venues lui serrer la main et
lui demander hypocritement des nouvelles de l'École des ponts et
chaussées.
Il rentra tout courant, maudissant ses compatriotes, et se jurant bien
de ne plus mettre le nez dehors.
Les jours se passaient, et M. Divorne semblait avoir complétement oublié
ses griefs contre son fils. Vingt fois celui-ci, que cet état
d'incertitude tourmentait, serait allé au-devant de l'explication qu'il
était venu chercher; sa mère le retint toujours.
--Attends, lui disait-elle. Je connais ton père, il est très long à
prendre un parti. Il réfléchit depuis ton arrivée. Lorsque sa décision
sera bien arrêtée, il t'en fera part, sois tranquille.
Un matin, en effet, après déjeuner, lorsque la nappe fut ôtée, l'avoué,
d'un air grave, pria son fils de lui prêter toute son attention.
--Allons, pensa Pascal, le moment est venu.
M. Divorne était prolixe d'ordinaire, on le lui reprochait au palais;
mais jamais, comme en cette circonstance solennelle, il n'abusa du don
précieux de la parole.
L'exorde de son discours fut une sorte d'invocation à l'amour paternel.
Qui mieux que lui en avait compris les devoirs? Il en faisait son fils
juge: avait-il assez donné de preuves de son affection? Et quelle avait
été sa récompense?
Puis il passa à l'énumération des soucis sans nombre que donnent les
enfants. Rien ne fut oublié, ni les inquiétudes de la première
dentition, ni un voyage en poste à Paris, à une époque où Pascal avait
été malade. Ce fut le premier point.
Le second traita des sacrifices pécuniaires. Ce fut le plus long.
L'avoué calcula, chiffra tout ce qu'il avait déboursé,--à une paire de
souliers près,--pour donner à son fils les bienfaits de cette éducation
qui lui avait manqué à lui-même.
Enfin, comme de juste, dans une troisième partie, il aborda le chapitre
des compensations: il tint compte des satisfactions de tout genre qu'il
devait à Pascal. Elles étaient nombreuses, il n'en omit pas une seule.
En un mot, ce discours fut comme la lecture du grand-livre en partie
double de la paternité, avec ses chagrins, ses pertes d'une part, ses
joies, ses bénéfices de l'autre. Jusqu'alors, M. Divorne le constatait,
la balance était en faveur de son fils, et lui, le père, se
reconnaissait débiteur.
--Et maintenant, ajouta-t-il en manière de conclusion, j'espère, Pascal,
que tu ne voudras pas changer cet état de choses. Tu as dû réfléchir
depuis que tu es ici, tu dois regretter d'avoir si follement brisé ta
carrière. Reviens sur ta décision, adresse-toi au ministre, il ne te
refusera pas ta réintégration, et je suis prêt à te pardonner le vif
chagrin que tu m'as causé.
L'effet produit fut loin d'être celui qu'attendait M. Divorne. Pascal
garda quelques instants le silence, comme s'il eût rassemblé toutes ses
forces. On eût pu croire qu'il hésitait à répondre. Enfin, d'une voix
ferme:
--Mon père, dit-il, ce que vous désirez est impossible. Ma demande,
croyez-le, serait repoussée; d'ailleurs, je ne saurais me décider à la
faire.
--Fort bien, reprit l'avoué de l'air le plus mécontent; il est si facile
aujourd'hui de se faire une position. Sans doute, vous avez trouvé
mieux?
--Sinon mieux, au moins plus à mon goût. Vous devez penser que j'ai
réfléchi avant d'agir. Quant à mes intentions, je suis venu ici
précisément pour vous en faire part. C'était d'autant plus nécessaire,
que j'aurai besoin de vous.
--C'est vraiment fort heureux. Je comprends alors que tu aies songé à
moi. Et en quoi pourrai-je t'être utile?
--Avant de rien entreprendre, il est nécessaire que je me procure des
fonds, et j'ai compté...
--Ah! nous y voici donc, dit l'avoué d'un ton goguenard; il te faut des
fonds... Mais il me semble qu'avant de quitter une position toute faite,
tu devais t'assurer de ma bonne volonté. Si je te refusais... et certes,
je refuserai...
--Mais, mon père, reprit Pascal avec un peu d'impatience, il me semble
qu'il y a dix ans à peu près une de mes tantes m'a laissé par son
testament une quarantaine de mille francs.
Une vieille plaideuse de soixante ans, à peu près certaine du gain d'un
de ses procès, serait venue dire à l'avoué: «--J'y renonce,» elle l'eût
certes moins surpris qu'il ne le fut aux paroles de son fils.
--C'est-à-dire que tu me demandes des comptes, prononça-t-il avec
amertume. Ah! c'est une surprise cruelle.
Pascal eut beau se défendre, le coup était porté. Il essaya d'expliquer
ses projets à venir, il voulut se justifier, faire connaître l'emploi de
l'argent qu'il demandait, M. Divorne se refusa même à l'écouter.
--Eh! que m'importe, disait-il, je ne veux rien savoir.
En effet, il était bien loin de la discussion présente. Il avait oublié
jusqu'à la démission; il ne songeait plus qu'au moyen de sauver cet
argent que Pascal, il devait bien se le dire, était en droit de
réclamer.
Il cherchait quelque moyen pour donner le moins possible, convaincu
qu'un si jeune homme ne pouvait faire qu'un détestable usage d'une somme
aussi forte.
--Voyons, Pascal, dit-il enfin, je comprends que tu aies besoin
d'argent. Cependant, tu pouvais t'y prendre d'une autre façon pour m'en
demander. Suis-je donc un père ridicule? T'en ai-je jamais refusé? Tu
n'as pas abusé, je le reconnais. Mais voici cinq ans que tu travailles
beaucoup, peut-être désires-tu te distraire, faire un voyage...
--Mais non, mon père, si vous me laissiez parler, je vous...
--Tais-toi, écoute: tu as sans doute des dettes. Eh! mon Dieu! tous les
jeunes gens en ont...
--Je ne dois pas un sou.
--Mais écoute-moi donc, je ne te demande rien. Sois franc, tu as besoin
de cinq mille francs?
--Mon cher père...
--Il te faut davantage... soit, tu auras dix mille francs.
Et l'avoué, se levant, comme pour annoncer que la discussion était
close, se dirigea vers la porte. Pascal comprit qu'il fallait en finir.
--Mon père, dit-il, j'ai besoin de tout ou de rien.
--Rien alors, répondit M. Divorne d'un ton menaçant, en revenant sur ses
pas; rien. Crois-tu que je vais, jeune insensé, te laisser dissiper ta
petite fortune?
--Cet argent m'est nécessaire, pourtant, indispensable.
--Ah! c'est indispensable; soit. Ta tante t'a laissé une ferme, une
ferme que je te rendrai en bon état, avec un bail avantageux. Soit,
reprends tes biens et arrange-toi. Qu'en feras-tu?
--Je les vendrai.
--Et tu crois que cela te donnera de l'argent du jour au lendemain? Il
faut attendre une occasion, chercher un acquéreur, poser des affiches...
--Je chercherai, je poserai des affiches.
--Mais tu n'y penses pas, malheureux! et que dirait-on à Lannion, si on
te voyait vendre seulement un franc de terre! Sais-tu ce qu'on dirait?
--Eh! que m'importe! s'écria Pascal avec vivacité. Je vais commander les
affiches de ce pas.
M. Divorne connaissait son fils. Il comprit que sa détermination était
prise.
--Arrêtez, dit-il, je veux vous éviter cette honte. Je trouverai
l'argent, dussé-je faire un sacrifice.
Pascal, qui regrettait de s'être un instant laissé emporter, voulut
prendre les mains de son père; mais il le repoussa.
--Epargnez-vous d'inutiles protestations, fit-il; et il ajouta d'un air
d'ironie: Vous voudrez bien, je l'espère, m'accorder huit jours.
Et il sortit en fermant la porte avec violence.
Pendant cette discussion, madame Divorne n'avait pas prononcé une
parole; elle pleurait. Pascal, que la colère paternelle avait affermi
dans sa résolution, se sentit faible devant les larmes de sa mère.
Il s'agenouilla près d'elle, et lui prenant les mains:
--Mère, dit-il, chère mère, un mot, dis un mot, et je renonce à mes
projets, et j'essaie de retirer ma démission.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de madame Divorne, éclair de
triomphe aussi. Comme son fils l'aimait! que ne lui sacrifiait-il pas,
lui si ferme tout à l'heure!
--Non, mon Pascal, non, suis tes inspirations, j'ai confiance, moi.
--Chère mère, au moins faut-il que tu saches...
--Rien, je ne veux rien savoir. Je te le répète, j'ai confiance;
comprendrais-je, d'ailleurs?
Et comme il s'obstinait, elle lui ferma la bouche de ses deux mains.
La maison fut bien triste pendant les jours qui suivirent. L'avoué était
sombre et ne disait mot. On ne le voyait qu'aux heures des repas; le
reste du temps il s'enfermait dans son cabinet. Madame Divorne se
cachait pour pleurer.
Pascal n'avait pas idée d'un tel supplice. Il aurait donné deux ans de
sa vie pour pouvoir partir. Si encore il avait pu causer de ses projets,
étaler ses plans. Mais non, il fit près de son père deux ou trois
tentatives inutiles, et sa mère lui répondait toujours: «--J'ai
confiance,» sans vouloir lui laisser dire une parole.
Enfin, le jour indiqué, M. Divorne conduisit son fils dans son cabinet.
--Voici, dit-il, en lui montrant une liasse d'actes, vos comptes de
tutelle. Voyez si j'ai administré vos biens en bon père de famille.
Lisez, et donnez-moi quittance.
Pascal prit une plume.
--Non, lisez, insista l'avoué.
Et comme le jeune homme s'y refusait, il prit les actes, et lui-même lut
à haute voix, insistant sur certains détails, et de temps à autre
s'arrêtant pour demander:
--Êtes-vous satisfait de ma gestion?
Les actes étaient longs. Pascal se mourait d'impatience, lorsqu'enfin
cette lecture, véritable supplice qui dura près de trois heures, fut
terminée.
--Maintenant, dit le père, voici votre argent. Il vous revient, comme
vous avez pu vous en convaincre, quarante-trois mille sept cent
cinquante-six francs soixante centimes. Comptez si tout y est.
Pascal mit les billets et l'argent dans sa poche; son père l'arrêta:
--Non, comptez, vous dis-je, j'y tiens.
Il fallut obéir.
--Nous sommes quittes, n'est-ce pas? dit alors l'avoué. Quand
partirez-vous?
--Mais le plus tôt possible, dès demain, si je puis avoir une place dans
la voiture... On m'attend à Paris.
--En effet, vous auriez tort de vous faire attendre.
--Cependant, mon père, je ne voudrais pas nous quitter ainsi; vous êtes
injuste à mon égard, et je...
--Chansons que tout cela! fit l'avoué avec impatience; laissez-moi, j'ai
à travailler.
Le lendemain matin, à neuf heures, le garçon des messageries vint
avertir Pascal qu'on attelait les chevaux à la diligence, et qu'il
n'avait que le temps de se rendre au bureau.
Les adieux furent pénibles. Madame Divorne sanglotait. A la voir
étreindre son fils, on aurait pu croire qu'elle l'embrassait pour la
dernière fois. Pascal n'était guère moins ému que sa mère; à peine s'il
pouvait retenir ses larmes; il lui eût été impossible de prononcer une
parole.
C'est en cette circonstance que M. Divorne montra bien quelle était la
force de son caractère et l'énergie de sa volonté,--une volonté de
fer.--Non-seulement il ne voulut pas embrasser son fils, mais encore il
refusa de lui donner la main. Il affecta même un ton railleur et dégagé.
--Souvenez-vous, dit-il à son fils, que vous portez avec vous toute
votre fortune. Lorsqu'elle sera dissipée, ce qui, je présume, ne sera
pas long, vous me ferez sans doute l'honneur de recourir à moi; je vais
toujours faire préparer votre chambre.
Pascal se rendit seul à la diligence. Les gens de Lannion en conclurent
qu'il venait d'être chassé par son père.