II

Malheureusement l'avis de Lorilleux fut aussi l'avis de M. Divorne le

père, avoué licencié près le tribunal de première instance de Lannion

(Côtes-du-Nord).

La nouvelle de cette démission intempestive le frappa comme un coup de

foudre; il fut atteint au coeur. C'en était fait de ses plus chers

désirs, des projets qu'en bon père de famille il avait bâtis sur la tête

de ce fils unique.

Voir Pascal, l'héritier de sa fortune et de son nom, ingénieur à

Lannion, se promener par les rues avec ce fils, superbe sous l'uniforme

brodé, épée au côté, claque sur la tête, tel avait été le rêve de sa

vie, et voilà que, par un incompréhensible caprice, il s'évanouissait

au moment de devenir une réalité. M. Divorne disait «caprice,» parce que

Pascal annonçait purement et simplement qu'il se retirait, sans

explication aucune, sans excuse.

On eût été furieux à moins. L'avoué ne se fit pas faute de se mettre en

colère. Il envoya à Pascal sa malédiction. Il y avait certes de quoi

justifier vingt malédictions.

Cependant, le premier étourdissement passé, le père malheureux essaya de

réfléchir. Peut-être eût-il dû commencer par là. Il se demanda jusqu'à

quel point un jeune homme de vingt-quatre ans qu'on a réussi à faire

admettre à l'École polytechnique d'abord, à l'École des ponts et

chaussées ensuite, dont l'éducation représente un capital de plus de

trente mille francs, a le droit de donner sa démission sans le

consentement de ses parents ou de ses tuteurs. En avait-il vraiment le

droit?

L'avoué essaya d'en douter. Il consulta. Hélas! il dut se rendre à

l'évidence, et c'est avec une profonde amertume qu'il reconnut une

lacune dans la loi. Il maudit le législateur et l'accusa d'imprévoyance,

lui, l'interprète, l'admirateur passionné des décrets et ordonnances.

Puis, comme s'il eût été besoin d'aviver sa douleur et d'attiser sa

colère, il ne rencontrait dans les rues de Lannion que des figures

dolentes; on semblait s'être donné le mot. C'est qu'en moins de rien, la

nouvelle avait fait le tour de la ville. Le soir même on en parla en dix

endroits différents.

On plaignait le père, on condamnait le fils sans appel.

De ce jour, Pascal fut un homme toisé. Ses compatriotes décidèrent que

c'était un garçon perdu, qui n'arriverait jamais à rien, et qui certes

finirait mal. Un avoué était bien malheureux d'avoir un fils semblable

qui le déshonorerait peut-être quelque jour.

Quelqu'un avança même que M. Divorne avait en deux jours vieilli de dix

ans. Encore un peu on eût affirmé que ses cheveux avaient blanchi dans

une nuit; on cite des exemples de ce miracle, après d'épouvantables

catastrophes.

Bref, Pascal eût ruiné sa famille, fait des faux, mérité le bagne, qu'il

n'eût guère été plus honni; tant est grande l'aménité des âmes

charitables de province.

Madame Divorne reçut vingt visites dans la semaine; jamais elle n'avait

eu tant d'amies. Toutes les femmes qui la connaissaient un peu

trouvèrent un bon prétexte pour venir savoir au juste ce qui en était,

s'assurer par elles-mêmes de la vérité, et retourner un peu le poignard

dans la blessure, si blessure il y avait.

Il faut dire que, tout en condamnant le fils, en compatissant à la

douleur du père, on trouvait généralement que cette punition frappait

juste. L'avoué avait toujours été heureux, et le bonheur est un tort qui

se pardonne difficilement dans les petites villes de province. Le succès

de l'un est pour tous une cruelle injure. La jalousie dort au fond de

tous les coeurs. Que de haines sourdes et envenimées qui n'ont pas eu

d'autre point de départ!

Plus que tout autre M. Divorne était envié. On l'avait connu pauvre, et

il était riche. On se souvenait de sa veste de ratine lorsqu'il était

petit clerc chez son prédécesseur, et il avait une des plus jolies

maisons de la ville. Ah! il avait fait de bonnes affaires.

--Quelle chance il a! disaient ceux qu'une prudence imbécile ou qu'une

notoire incapacité attachaient à une immuable médiocrité, quelle chance

il a!

Un petit héritage lui avait permis de faire quelques études, la dot de

sa femme lui avait payé sa charge d'avoué, et depuis il avait toujours

prospéré. Ses économies avaient fait la boule de neige.

Et que de pères il avait humiliés jadis, en comparant leurs fils au

sien! Avait-il assez fait parade de la satisfaction que lui donnait cet

enfant qui tous les ans revenait chargé de couronnes et n'avait que des

boules blanches à ses examens! Et, plus tard, avait-il chanté assez haut

ses espérances!

Ce qui arrivait était donc une punition méritée, une preuve qu'il faut

se défier de ces collégiens modèles, de ces jeunes gens de tant

d'esprit: ils croient à leur supériorité, ils veulent faire autrement

que n'ont fait leurs pères, et tournent mal. Il y a longtemps qu'on l'a

dit, l'esprit est immoral.

Ainsi, pendant quinze jours, tous les gens qui abordaient l'avoué, ravis

au fond de l'âme, croyaient de bon goût de mettre leur visage au

diapason supposé de la douleur paternelle. Au palais, il recevait des

compliments quotidiens de condoléance; au cercle, des poignées de main

de consolation.

Son irritation s'accroissait d'autant, il n'était pas loin de croire que

Pascal avait commis un crime. Il rentrait chez lui plus furieux que

jamais, et, faute de mieux, il s'en prenait à sa femme dont la faiblesse

maternelle, aveugle et imprudente, comme on sait, avait causé tout le

mal.

Cependant, à force d'envisager la situation, de l'étudier, M. Divorne

finit par se persuader que le mal n'était pas irréparable.

Il songeait sérieusement à écrire au ministre de l'intérieur, à faire le

voyage de Paris pour solliciter une audience, lorsque Pascal, un beau

soir, tomba comme une bombe dans la maison paternelle. Il arrivait par

la voiture qui fait le service entre Rennes et Brest.

Certes, on ne l'attendait guère! Josette, la vieille bonne, qui était

allée ouvrir en grondant contre l'impertinent qui se permettait de

sonner si fort à pareille heure, faillit tomber à la renverse en

reconnaissant son jeune maître. Car elle le reconnut du premier coup,

ainsi qu'elle s'en vantait plus tard, bien qu'il fût terriblement

changé, et «grandi et renforci,» depuis trois ans passés qu'elle ne

l'avait vu.

Elle poussa un cri de joie, de surprise, et, lâchant la chandelle,

s'élança dans les escaliers en appelant à elle tout le monde, comme si

le feu eût été à la maison.

Pascal, pendant ce temps, avait fermé la porte et s'avançait à tâtons.

--C'est moi, criait-il en riant, c'est moi, n'ayez pas peur.

Aux cris perçants de Josette, la porte du salon s'était ouverte.

--Eh bien! qu'est-ce, qu'est-ce donc? demandait l'avoué surpris de ce

désordre.

Josette, tout émue, n'était pas près de recouvrer la parole. Mais déjà

madame Divorne avait reconnu la voix de son fils et se précipitait à sa

rencontre. Et l'avoué répétait encore: «Qu'est-ce, qu'est-ce?» que déjà

Pascal était dans les bras de sa mère qui pleurait de bonheur, tout en

le serrant à l'étouffer sur son coeur.

Par lui, par ce fils chéri, elle avait bien souffert depuis quinze

jours; mais sa présence seule était une justification complète, une

compensation plus que suffisante. Il parut, et tout fut pardonné, ou

plutôt oublié.

Quant à M. Divorne, il crut de sa dignité de rester impassible.

Pouvait-il faire moins pour le principe d'autorité paternelle? Il

réussit, ma foi, à dominer son émotion, non sans peine, non sans une

légère grimace qui dissimulait une larme. Mais enfin il demeura

convenablement froid et sévère, et sa figure exprima le mécontentement,

même en embrassant ce fils, autrefois sa joie et son orgueil.

Par exemple, c'est tout ce qu'il put prendre sur lui. A l'étreinte de

son fils, il sentit que sa colère se fondait comme les neiges aux brises

d'avril. L'attendrissement le gagnait. «Il ne voulut pas donner sa

faiblesse en spectacle,» et, prétextant une affaire urgente,--une

affaire urgente à Lannion, à neuf heures du soir!--il sortit

précipitamment, en se mouchant plus fort que de raison.

L'enfant prodigue était revenu, et le père, comme celui de l'Ecriture,

n'avait pas ordonné de tuer le veau gras pour fêter le retour. Il est

vrai que le père de l'Ecriture n'était pas un avoué au tribunal de

première instance.

Pascal resta donc seul avec sa mère. Il fallait s'occuper de faire

souper le voyageur.

Il avait l'appétit d'un homme qui depuis deux jours vit d'à-comptes

dérobés à la hâte aux buffets des chemins de fer, c'est-à-dire que,

n'ayant pas voulu s'étouffer, il mourait de faim. Josette s'empressait

de dresser la table devant la cheminée. Elle allait, venait, du salon à

la cuisine, de la cuisine au salon, perdant la tête, faisant dix tours

pour un; de temps à autre elle essuyait une larme ou cassait une

assiette, preuves manifestes de son émotion.

Madame Divorne s'était assise vis-à-vis de son fils qui dévorait. Elle

était en extase, elle l'admirait, elle eût voulu pouvoir rester ainsi

des années. Mais une explication était imminente entre Pascal et son

père, cette explication pouvait être orageuse. Ne fallait-il pas

prévenir Pascal, obtenir de lui quelque concession? Elle voulait

s'interposer, au risque d'attirer sur elle le poids de deux colères.

--Ton père est bien irrité, méchant enfant, dit-elle; tu nous donnes, tu

lui donnes du moins bien des tourments.

--Mais non, chère mère, je t'assure; va, sois tranquille, ce ne sera

rien.

--Au moins fallait-il le prévenir, lui demander conseil.

--Certain d'avance d'un refus! Quelle folie! j'aurais passé outre: juge

alors.

--Au moins promets-moi d'être raisonnable s'il te gronde, de ne pas te

mettre en colère.

--Je te le promets; mais tu verras comme j'ai eu raison.

--Ah! je le souhaite, murmura tristement madame Divorne.

Pascal l'embrassa, et sa cause fut gagnée. Désormais elle était prête à

se ranger du côté de son fils, sûre qu'il ne pouvait avoir tort.

Voilà pourtant comme toutes les mères sont difficiles à convaincre! Ah!

elles ne se paient pas de mauvaises raisons!

Il paraît que l'avoué ne recouvra pas son courage en route. Lorsqu'il

revint, l'affaire urgente terminée, sa figure était loin d'avoir gagné

en sévérité. Il ne fut question de rien. Il causa fort amicalement avec

son fils. Il rit, plaisanta, mais de la démission, pas un mot.

Il n'en fut pas question davantage le lendemain, ni les jours suivants.

Dieu sait pourtant qu'on ne se faisait pas faute de lui demander partout

où il paraissait:

--Votre fils est donc ici? Eh bien?...

Le bruit de ce retour s'était en effet répandu très vite. On avait vu le

facteur entrer chez l'avoué avec une malle et un carton à chapeau: les

visites assiégèrent la maison. Mais madame Divorne défendit sa porte.

Elle s'est fait ce jour-là des ennemis qui ne lui ont pas encore

pardonné.

Une fois, Pascal s'avisa de sortir. Il n'avait pas fait cent pas dans la

rue que cinq personnes déjà, dont deux qu'il ne connaissait guère et une

qu'il ne connaissait pas du tout, étaient venues lui serrer la main et

lui demander hypocritement des nouvelles de l'École des ponts et

chaussées.

Il rentra tout courant, maudissant ses compatriotes, et se jurant bien

de ne plus mettre le nez dehors.

Les jours se passaient, et M. Divorne semblait avoir complétement oublié

ses griefs contre son fils. Vingt fois celui-ci, que cet état

d'incertitude tourmentait, serait allé au-devant de l'explication qu'il

était venu chercher; sa mère le retint toujours.

--Attends, lui disait-elle. Je connais ton père, il est très long à

prendre un parti. Il réfléchit depuis ton arrivée. Lorsque sa décision

sera bien arrêtée, il t'en fera part, sois tranquille.

Un matin, en effet, après déjeuner, lorsque la nappe fut ôtée, l'avoué,

d'un air grave, pria son fils de lui prêter toute son attention.

--Allons, pensa Pascal, le moment est venu.

M. Divorne était prolixe d'ordinaire, on le lui reprochait au palais;

mais jamais, comme en cette circonstance solennelle, il n'abusa du don

précieux de la parole.

L'exorde de son discours fut une sorte d'invocation à l'amour paternel.

Qui mieux que lui en avait compris les devoirs? Il en faisait son fils

juge: avait-il assez donné de preuves de son affection? Et quelle avait

été sa récompense?

Puis il passa à l'énumération des soucis sans nombre que donnent les

enfants. Rien ne fut oublié, ni les inquiétudes de la première

dentition, ni un voyage en poste à Paris, à une époque où Pascal avait

été malade. Ce fut le premier point.

Le second traita des sacrifices pécuniaires. Ce fut le plus long.

L'avoué calcula, chiffra tout ce qu'il avait déboursé,--à une paire de

souliers près,--pour donner à son fils les bienfaits de cette éducation

qui lui avait manqué à lui-même.

Enfin, comme de juste, dans une troisième partie, il aborda le chapitre

des compensations: il tint compte des satisfactions de tout genre qu'il

devait à Pascal. Elles étaient nombreuses, il n'en omit pas une seule.

En un mot, ce discours fut comme la lecture du grand-livre en partie

double de la paternité, avec ses chagrins, ses pertes d'une part, ses

joies, ses bénéfices de l'autre. Jusqu'alors, M. Divorne le constatait,

la balance était en faveur de son fils, et lui, le père, se

reconnaissait débiteur.

--Et maintenant, ajouta-t-il en manière de conclusion, j'espère, Pascal,

que tu ne voudras pas changer cet état de choses. Tu as dû réfléchir

depuis que tu es ici, tu dois regretter d'avoir si follement brisé ta

carrière. Reviens sur ta décision, adresse-toi au ministre, il ne te

refusera pas ta réintégration, et je suis prêt à te pardonner le vif

chagrin que tu m'as causé.

L'effet produit fut loin d'être celui qu'attendait M. Divorne. Pascal

garda quelques instants le silence, comme s'il eût rassemblé toutes ses

forces. On eût pu croire qu'il hésitait à répondre. Enfin, d'une voix

ferme:

--Mon père, dit-il, ce que vous désirez est impossible. Ma demande,

croyez-le, serait repoussée; d'ailleurs, je ne saurais me décider à la

faire.

--Fort bien, reprit l'avoué de l'air le plus mécontent; il est si facile

aujourd'hui de se faire une position. Sans doute, vous avez trouvé

mieux?

--Sinon mieux, au moins plus à mon goût. Vous devez penser que j'ai

réfléchi avant d'agir. Quant à mes intentions, je suis venu ici

précisément pour vous en faire part. C'était d'autant plus nécessaire,

que j'aurai besoin de vous.

--C'est vraiment fort heureux. Je comprends alors que tu aies songé à

moi. Et en quoi pourrai-je t'être utile?

--Avant de rien entreprendre, il est nécessaire que je me procure des

fonds, et j'ai compté...

--Ah! nous y voici donc, dit l'avoué d'un ton goguenard; il te faut des

fonds... Mais il me semble qu'avant de quitter une position toute faite,

tu devais t'assurer de ma bonne volonté. Si je te refusais... et certes,

je refuserai...

--Mais, mon père, reprit Pascal avec un peu d'impatience, il me semble

qu'il y a dix ans à peu près une de mes tantes m'a laissé par son

testament une quarantaine de mille francs.

Une vieille plaideuse de soixante ans, à peu près certaine du gain d'un

de ses procès, serait venue dire à l'avoué: «--J'y renonce,» elle l'eût

certes moins surpris qu'il ne le fut aux paroles de son fils.

--C'est-à-dire que tu me demandes des comptes, prononça-t-il avec

amertume. Ah! c'est une surprise cruelle.

Pascal eut beau se défendre, le coup était porté. Il essaya d'expliquer

ses projets à venir, il voulut se justifier, faire connaître l'emploi de

l'argent qu'il demandait, M. Divorne se refusa même à l'écouter.

--Eh! que m'importe, disait-il, je ne veux rien savoir.

En effet, il était bien loin de la discussion présente. Il avait oublié

jusqu'à la démission; il ne songeait plus qu'au moyen de sauver cet

argent que Pascal, il devait bien se le dire, était en droit de

réclamer.

Il cherchait quelque moyen pour donner le moins possible, convaincu

qu'un si jeune homme ne pouvait faire qu'un détestable usage d'une somme

aussi forte.

--Voyons, Pascal, dit-il enfin, je comprends que tu aies besoin

d'argent. Cependant, tu pouvais t'y prendre d'une autre façon pour m'en

demander. Suis-je donc un père ridicule? T'en ai-je jamais refusé? Tu

n'as pas abusé, je le reconnais. Mais voici cinq ans que tu travailles

beaucoup, peut-être désires-tu te distraire, faire un voyage...

--Mais non, mon père, si vous me laissiez parler, je vous...

--Tais-toi, écoute: tu as sans doute des dettes. Eh! mon Dieu! tous les

jeunes gens en ont...

--Je ne dois pas un sou.

--Mais écoute-moi donc, je ne te demande rien. Sois franc, tu as besoin

de cinq mille francs?

--Mon cher père...

--Il te faut davantage... soit, tu auras dix mille francs.

Et l'avoué, se levant, comme pour annoncer que la discussion était

close, se dirigea vers la porte. Pascal comprit qu'il fallait en finir.

--Mon père, dit-il, j'ai besoin de tout ou de rien.

--Rien alors, répondit M. Divorne d'un ton menaçant, en revenant sur ses

pas; rien. Crois-tu que je vais, jeune insensé, te laisser dissiper ta

petite fortune?

--Cet argent m'est nécessaire, pourtant, indispensable.

--Ah! c'est indispensable; soit. Ta tante t'a laissé une ferme, une

ferme que je te rendrai en bon état, avec un bail avantageux. Soit,

reprends tes biens et arrange-toi. Qu'en feras-tu?

--Je les vendrai.

--Et tu crois que cela te donnera de l'argent du jour au lendemain? Il

faut attendre une occasion, chercher un acquéreur, poser des affiches...

--Je chercherai, je poserai des affiches.

--Mais tu n'y penses pas, malheureux! et que dirait-on à Lannion, si on

te voyait vendre seulement un franc de terre! Sais-tu ce qu'on dirait?

--Eh! que m'importe! s'écria Pascal avec vivacité. Je vais commander les

affiches de ce pas.

M. Divorne connaissait son fils. Il comprit que sa détermination était

prise.

--Arrêtez, dit-il, je veux vous éviter cette honte. Je trouverai

l'argent, dussé-je faire un sacrifice.

Pascal, qui regrettait de s'être un instant laissé emporter, voulut

prendre les mains de son père; mais il le repoussa.

--Epargnez-vous d'inutiles protestations, fit-il; et il ajouta d'un air

d'ironie: Vous voudrez bien, je l'espère, m'accorder huit jours.

Et il sortit en fermant la porte avec violence.

Pendant cette discussion, madame Divorne n'avait pas prononcé une

parole; elle pleurait. Pascal, que la colère paternelle avait affermi

dans sa résolution, se sentit faible devant les larmes de sa mère.

Il s'agenouilla près d'elle, et lui prenant les mains:

--Mère, dit-il, chère mère, un mot, dis un mot, et je renonce à mes

projets, et j'essaie de retirer ma démission.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de madame Divorne, éclair de

triomphe aussi. Comme son fils l'aimait! que ne lui sacrifiait-il pas,

lui si ferme tout à l'heure!

--Non, mon Pascal, non, suis tes inspirations, j'ai confiance, moi.

--Chère mère, au moins faut-il que tu saches...

--Rien, je ne veux rien savoir. Je te le répète, j'ai confiance;

comprendrais-je, d'ailleurs?

Et comme il s'obstinait, elle lui ferma la bouche de ses deux mains.

La maison fut bien triste pendant les jours qui suivirent. L'avoué était

sombre et ne disait mot. On ne le voyait qu'aux heures des repas; le

reste du temps il s'enfermait dans son cabinet. Madame Divorne se

cachait pour pleurer.

Pascal n'avait pas idée d'un tel supplice. Il aurait donné deux ans de

sa vie pour pouvoir partir. Si encore il avait pu causer de ses projets,

étaler ses plans. Mais non, il fit près de son père deux ou trois

tentatives inutiles, et sa mère lui répondait toujours: «--J'ai

confiance,» sans vouloir lui laisser dire une parole.

Enfin, le jour indiqué, M. Divorne conduisit son fils dans son cabinet.

--Voici, dit-il, en lui montrant une liasse d'actes, vos comptes de

tutelle. Voyez si j'ai administré vos biens en bon père de famille.

Lisez, et donnez-moi quittance.

Pascal prit une plume.

--Non, lisez, insista l'avoué.

Et comme le jeune homme s'y refusait, il prit les actes, et lui-même lut

à haute voix, insistant sur certains détails, et de temps à autre

s'arrêtant pour demander:

--Êtes-vous satisfait de ma gestion?

Les actes étaient longs. Pascal se mourait d'impatience, lorsqu'enfin

cette lecture, véritable supplice qui dura près de trois heures, fut

terminée.

--Maintenant, dit le père, voici votre argent. Il vous revient, comme

vous avez pu vous en convaincre, quarante-trois mille sept cent

cinquante-six francs soixante centimes. Comptez si tout y est.

Pascal mit les billets et l'argent dans sa poche; son père l'arrêta:

--Non, comptez, vous dis-je, j'y tiens.

Il fallut obéir.

--Nous sommes quittes, n'est-ce pas? dit alors l'avoué. Quand

partirez-vous?

--Mais le plus tôt possible, dès demain, si je puis avoir une place dans

la voiture... On m'attend à Paris.

--En effet, vous auriez tort de vous faire attendre.

--Cependant, mon père, je ne voudrais pas nous quitter ainsi; vous êtes

injuste à mon égard, et je...

--Chansons que tout cela! fit l'avoué avec impatience; laissez-moi, j'ai

à travailler.

Le lendemain matin, à neuf heures, le garçon des messageries vint

avertir Pascal qu'on attelait les chevaux à la diligence, et qu'il

n'avait que le temps de se rendre au bureau.

Les adieux furent pénibles. Madame Divorne sanglotait. A la voir

étreindre son fils, on aurait pu croire qu'elle l'embrassait pour la

dernière fois. Pascal n'était guère moins ému que sa mère; à peine s'il

pouvait retenir ses larmes; il lui eût été impossible de prononcer une

parole.

C'est en cette circonstance que M. Divorne montra bien quelle était la

force de son caractère et l'énergie de sa volonté,--une volonté de

fer.--Non-seulement il ne voulut pas embrasser son fils, mais encore il

refusa de lui donner la main. Il affecta même un ton railleur et dégagé.

--Souvenez-vous, dit-il à son fils, que vous portez avec vous toute

votre fortune. Lorsqu'elle sera dissipée, ce qui, je présume, ne sera

pas long, vous me ferez sans doute l'honneur de recourir à moi; je vais

toujours faire préparer votre chambre.

Pascal se rendit seul à la diligence. Les gens de Lannion en conclurent

qu'il venait d'être chassé par son père.

Mariages d'aventure · 第 7 / 34 题