AMBASSADEUR MATRIMONIAL

I

Pourquoi Pascal Divorne donna sa démission moins de quinze jours après

sa sortie de l'École des ponts-et-chaussées, dont il était un des élèves

distingués, on ne l'a jamais su au juste.

Il ne prit pas la peine de l'expliquer, et ne donna aucune raison,

peut-être parce qu'il n'en avait pas de bonnes à donner. J'entends de

ces raisons admirables, basées sur un intérêt certain et un égoïsme

prudent, seules admissibles et concluantes pour des juges payant

patente.

Les occasions ne lui manquèrent pourtant pas de dire la vérité ou même

de mentir. Tout ce qu'il avait à Paris de parents éloignés et de

connaissances, le sondèrent habilement. On croyait flairer quelque

secret, qui sait, quelque petit scandale-c'était tentant. Il eut la

cruauté de tromper l'attente de ces excellents curieux, qui, pour

s'immiscer dans les affaires d'autrui, ont l'éternel et banal prétexte

d'un intérêt tendre qu'ils n'eurent jamais. Il rit au nez de ces

obligeants, toujours prêts à ouvrir leur coeur à une confidence, leur

bouche à un bon conseil, mais qui pour rien au monde n'ouvriraient leur

bourse s'il en était besoin.

Quelques-uns s'acharnaient. Ceux-là, Pascal les prit à part, et tout

bas, mystérieusement, après avoir jeté de tous côtés des regards de

conspirateur inquiet, il prononça ce gros mot de politique, lui qui de

sa vie ne s'était occupé de politique. Le moyen lui réussit, les entêtés

s'enfuirent pleins d'épouvante, croyant déjà voir s'entrebâiller pour

les engloutir les portes du mont Saint-Michel.

De guerre lasse, on laissa Pascal tranquille, mais non sans déclarer que

c'était un jeune homme peu sociable, qui manquait de franchise et dont

il était prudent de se défier, d'autant qu'il avait des opinions par

trop avancées.

Restaient les amis. Il leur avoua simplement, sans détails, que, bien

que Français et même très bon Français, il avait en horreur toute espèce

d'uniforme, fût-il plus brodé qu'une châsse, et qu'un emploi du

gouvernement ne pouvait convenir à son caractère; les chances aléatoires

de la fortune lui semblaient préférables à des appointements fixes,

petits ou gros, gagnés ou non; enfin, son indépendance lui paraissait

plus précieuse mille fois que tous les honneurs administratifs, qu'un

portefeuille de ministre même, fût-ce de Dieu le père.

Naturellement, ses amis se souciaient infiniment peu du motif caché de

ses actions; que leur importait qu'il fît une chose ou une autre? Ils

déclarèrent en choeur que la sagesse elle-même parlait par sa bouche

et qu'il avait incontestablement raison.

Un seul blâma hautement le jeune ingénieur, et d'un ton paterne lui

reprocha son imprudente précipitation. Mais c'était l'intime de Pascal,

son confident, son copain du collége Henri IV. Ils avaient fait leurs

études ensemble, et depuis ils étaient inséparables.

Ce fidèle Achate transformé en Mentor se nommait Eugène Lorilleux. Il

était de deux ou trois ans plus âgé que Pascal. Muni depuis dix-huit

mois du diplôme de docteur en médecine, il cherchait péniblement à se

faire une clientèle.

Il en était encore aux débuts, plus difficiles, plus hasardeux dans

cette carrière que dans toute autre. Il avait des clients, mais des

clients qui payaient mal ou même ne payaient pas. Ses malades habitaient

les étages supérieurs, tristes habitants des mansardes. Il lui fallait

gravir quatre-vingts marches pour signer une ordonnance. Il avait des

consultations gratuites et des consultations payantes; mais, comme aux

unes et aux autres il ne venait que des pauvres, ce n'était vraiment pas

la peine d'établir une distinction.

Mais il prenait patience. Il attendait cette occasion heureuse qui,

trois fois dans la vie, dit-on, passe à la portée de chaque homme et

qu'il s'agit de savoir saisir.

Travailleur acharné, il comptait sur sa science et sur son talent pour

arriver à la réputation et à la fortune. En quoi il se trompait et se

trompe encore aujourd'hui. Il est savant, c'est incontestable, mais il

lui manque le coup d'oeil, le sang-froid, l'audace. Sûr de lui dans

son cabinet, imperturbable en théorie, il n'a pas, près du lit du

malade, ce sens divinatoire, cette inspiration soudaine qui font les

grands, les véritables guérisseurs.

Lorilleux n'est cependant pas un homme ordinaire. Son grand malheur est

de n'avoir jamais connu l'enthousiasme. Il n'a eu ni adolescence ni

jeunesse. Il est né vieux. Tel vous le voyez aujourd'hui, tel il était

à quatorze ans, sur les bancs du lycée, lorsqu'il achevait sa troisième.

Rien de changé en lui: ni la taille, ni le caractère.

C'est un petit homme compassé et solennel. Il exagère la gravité, la

dignité et le respect de soi-même, au point d'en paraître parfois

ridicule.

Sa figure insignifiante n'est certes pas le miroir de son esprit, c'est

une page blanche où il n'y a rien à déchiffrer. Plus délié qu'un paysan

normand, il a la faiblesse de supposer à tout le monde la même manie de

finasserie. Il ne croit pas aux actions indifférentes, et toujours il

veut découvrir un but caché.

Vous ne lui ferez pas entendre qu'on agit souvent spontanément, sans

plan médité; il vous répondra invariablement: «--Il y a quelque chose

là-dessous.» Ses jours se passent à déjouer par d'habiles manoeuvres

des complots fantastiques, ou à démêler laborieusement le fil imaginaire

de quelque trame bien compliquée. Ces craintes exagérées, ces

investigations font le malheur de sa vie. Souvent ses amis se sont

moqués de ces singulières appréhensions. Lorsqu'ils le rencontrent plus

préoccupé qu'à l'ordinaire:

--Eh bien! Lorilleux, lui demandent-ils, as-tu trouvé la petite bête?

Enfin, ce calculateur traite la vie comme une suite de problèmes

d'algèbre dont les gens habiles ont toujours la solution en poche.

Depuis dix ans, il s'est tracé une règle de conduite qui, croit-il, ne

laisse aucune prise au hasard, il ne s'en est jamais écarté d'une ligne.

Faut-il, après cela, s'étonner de son esprit borné, de ses idées

étroites? Il est le contraste vivant de Pascal, qui a, lui, des idées

larges, une certaine audace de conception et un grand courage

d'initiative. Aussi lui reproche-t-il d'être romanesque.

L'opposition des caractères suffirait à expliquer la grande amitié des

deux jeunes gens, mais il y avait autre chose encore.

Depuis longtemps déjà le médecin avait des vues sur son ami, qui ne s'en

doutait guère. Cela datait du collége.

Lorilleux avait une soeur de dix ans plus jeune que lui, qu'il aimait

avec passion. Souvent, à l'âge où les autres adolescents n'ont que des

idées de plaisir, il s'inquiétait de cet enfant. Leur mère, madame

Lorilleux, était veuve; une rente viagère composait presque toute sa

fortune et devait s'éteindre avec elle. Que deviendrait la jeune fille

si sa mère venait à mourir? Et même, en écartant ce malheur, quel serait

son sort plus tard? Une demoiselle sans dot ne se marie guère, et sa

famille, qui avait déjà de la peine à joindre les deux bouts tous les

ans, ne pourrait certes lui en donner; son frère n'aurait pas encore eu

le temps de lui en amasser une, lorsqu'elle atteindrait ses vingt ans.

Où lui trouver un mari?

Voilà les idées qui tourmentaient ce précoce calculateur de dix-sept

ans, lorsqu'il vint à penser que son ami Pascal serait plus tard--dans

une dizaine d'années--un excellent parti pour cette soeur chérie.

Cette idée parut sublime au prévoyant collégien. Il s'y accrocha, elle

ne le quitta plus. A force de la tourner dans tous les sens, de

l'envisager sous toutes ses faces, de calculer toutes les probabilités,

il en vint à la considérer non-seulement comme admirable, comme

nécessaire, mais encore comme devant réussir avec un peu de patience et

d'habileté.

--La fortune, se disait-il, ne sera pas un obstacle: la famille de

Pascal est riche, et lui est le plus désintéressé des hommes. Ma soeur

sera jolie, modeste, bien élevée, elle fera le bonheur de son mari et

sera la meilleure des mères de famille. Elle plaira certainement à

Pascal. D'ailleurs, s'il ne l'épouse pas pour l'amour d'elle, il

l'épousera par affection pour moi, son meilleur ami, afin de resserrer

les liens de notre amitié et de devenir mon frère. Ainsi j'assure le

bonheur de deux êtres que je chéris. Toutes mes actions doivent tendre

vers ce but.

Et voilà pourquoi Lorilleux devint et resta l'intime de Pascal, pourquoi

il prit un si tendre intérêt à tout ce qui le touchait. Il savait, à un

centime près, le chiffre de la fortune qui devait lui revenir un jour,

et il était allé passer quinze jours en Bretagne dans la famille de son

«futur beau-frère,» uniquement pour étudier le caractère des parents

qu'aurait sa soeur. Il revint convaincu qu'il ne trouverait pas

d'obstacles de ce côté.

D'ailleurs, jamais un mot, une allusion ne lui échappèrent. Il ne dit

rien qui pût faire soupçonner ses projets ou donner l'éveil. Il était

trop prudent pour cela. Sa soeur était encore trop jeune, Pascal

n'était pas même sorti du collége. Il fallait attendre, il attendit.

Mais aussi de quels soins il entoura cet ami! Comme il le choyait! comme

il s'informait avec sollicitude de tout ce qui avait trait à sa famille!

N'y avait-il pas, comme cela arrive si souvent en province, quelque

petite cousine élevée à la brochette, quelques projets d'union? Non,

rien de tout cela.

Lorsque Pascal fut reçu à l'École polytechnique, Lorilleux était

certainement le plus content des deux. Comme il félicita son ami! Quel

hymne il chanta à sa gloire! Et en lui-même il disait:

--Allons, ma soeur épousera un officier d'artillerie.

Mais Pascal sortit avec le numéro trois et opta pour l'École des ponts

et chaussées.

--Bravo! se dit Lorilleux, qui n'était pas étranger à cette décision, la

vie de garnison eût déplu à ma soeur, elle sera la femme d'un

ingénieur. Cela m'arrange beaucoup mieux.

Et il se frottait les mains.

On peut juger de son désappointement lorsque le jeune ingénieur donna sa

démission, sans l'avoir consulté, sans rien lui avoir fait pressentir.

Cet acte d'indépendance déplut fort au médecin; même il le considéra

comme une indélicatesse: abandonner une position sûre, une carrière

magnifique!

--Peste soit de l'étourdi! répétait-il du ton dont il aurait dit: Ma

pauvre soeur a un mari qui fait des folies.

Cependant il cacha un peu son ressentiment. Pascal était Breton,

c'est-à-dire qu'il tenait assez à ses idées. Le faire revenir sur une

détermination était chose impossible. Lorilleux ne l'essaya pas. C'eût

été jeter inutilement du froid sur des relations toujours si chaudement

amicales. Mais il blâma énergiquement l'étourdi. La folie était faite,

il fallait en tirer parti, et déjà le médecin avait en vue certaine

position d'ingénieur.

--Que vas-tu faire, maintenant? demanda-t-il à Pascal, voici cinq années

de perdues.

--Tu trouves, cher ami, moi qui croyais avoir mis le temps à profit.

--Mais, encore une fois, à quoi vas-tu te décider?

--Tu verras, j'ai mon projet.

--Ah! fit Lorilleux avec dépit, tu ne m'en avais pas parlé.

--C'est une surprise.

--Enfin! nul plus vivement que moi ne souhaite que tu réussisses. Mais

la vie n'est pas un roman. Attends-toi à des déceptions. En tout cas,

mon amitié me commande de ne te pas cacher mon opinion: tu as fait une

sottise.

Mariages d'aventure · 第 6 / 34 题