Jeanne lui parlait souvent de Mme Ternant avec qui au bureau elle
s’entendait à merveille. Il connaissait la vie des Ternant: lui à
l’Hôtel de ville arrivait à se faire des mois de trois cents francs mais
il ne reculait pas devant la besogne, restant pour des travaux
supplémentaires jusqu’à huit heures du soir ou rapportant chez lui des
écritures; elle un peu plus ancienne dans la maison gagnait cinquante
centimes par jour de plus que Jeanne. Ce n’était pas d’aujourd’hui que
Vaneau avait prévu cette invitation. Il ne fut nullement étonné lorsque
Jeanne lui dit:
--Tu sais, il y a longtemps qu’elle insiste. Il faut que nous y allions
dîner samedi prochain. Son mari a ses petites manies; il lui faut son
compte de sommeil. Et le samedi on peut se coucher un peu plus tard
parce que le dimanche on se lève à l’heure que l’on veut.
Des mois avaient passé depuis l’aventure avec Verrière. Vaneau était
rentré dans sa vie sans issue immédiate; il marchait comme dans une
forêt où l’on n’est pas assuré de trouver une clairière où se reposer,
avec le temps nécessaire pour choisir ensuite son chemin.
Il accepta sans enthousiasme mais il avait pris l’habitude pour tous les
détails de la vie de ne jamais rien refuser à Jeanne. Les Ternant
habitaient non loin des grands boulevards dans un quartier d’emballeurs,
d’exportateurs en gros où l’on risque à chaque minute de se faire
écraser par les camions qui sortent des cours. Leurs deux fenêtres
donnaient sur une rue où les rayons de soleil ont du mal à pénétrer. Il
vit Mme Ternant, grande jeune femme brune dont le front était caché par
les cheveux. Lui tout de suite apparaissait précocement vieilli, voûté
déjà à trente ans et portant lunettes.
--Tu vois, disait Jeanne à Vaneau, comme c’est bien arrangé ici!
Elle avait beaucoup d’estime pour Ternant qu’elle était heureuse d’enfin
rencontrer: un travailleur qui ne perdait pas son temps à écrire des
vers. Sa vie était parfaitement ordonnée. Il n’allait jamais au café,
jamais au théâtre, ne fumait pas.
--Avec l’argent que chaque année nous plaçons, dit-il, et la retraite à
laquelle j’aurai droit, nous vivrons tranquilles à la campagne.
Jeanne regarda Vaneau comme pour lui dire:
--Tu entends, hein? Tu ne pourrais pas en faire autant, toi.
Mais elle ne put se retenir de complimenter indirectement et à haute
voix Ternant:
--Ce n’est pas comme Louis qui ne pense à rentrer à la maison que pour
écrire des poésies. Et qu’est-ce que ça lui rapporte!
Vaneau rougit comme un enfant dont sa mère en public dénonce les défauts
avec l’espoir qu’il s’en corrigera. Mme Ternant regardait devant elle
dans le vague. Ses yeux rencontrèrent ceux de Vaneau qui tressaillit et
dont le cœur se mit à battre. Quand elle servit le café elle se pencha
sur lui jusqu’à le frôler. S’il ne se sentait point de sympathie pour
Ternant elle il l’aimait déjà d’un violent amour. Mais où pourrait-il
jamais la rencontrer seule? La vie tout de suite se dressait devant son
désir qui se cabrait pour bondir par-dessus les obstacles, mais
peut-être en vain cette fois encore.
Ils avaient un piano. Elle joua quelques morceaux faciles. Vaneau fut
heureux de savoir un peu de musique: il se tenait près d’elle, se
penchant à son tour afin de tourner les feuillets. Elle n’en paraissait
pas troublée et n’en faisait ni plus ni moins de fausses notes.
Il commença par rôder le soir dans les rues qu’elle pouvait suivre pour
rentrer chez elle. Il retrouva l’attendant à d’autres carrefours à
d’autres tournants de rues les émotions qu’il avait eues autrefois à
guetter Lucie. Elle sortait en même temps que Jeanne à six heures
précises mais ne se pressait point comme elle. Il crut l’apercevoir sur
les boulevards mais elle disparut dans la foule. Il se demandait:
--Si je la rencontre que lui dirai-je? l’aurai l’air ridicule selon mon
habitude. Et que faire? Je n’ai pas d’argent à moi. Jeanne me donne
vingt sous par vingt sous et il ne faut pas que je lui en redemande trop
souvent.
Son désir restait le plus fort. Il ne pouvait oublier ce regard, ce
frôlement; même il s’étonnait un peu qu’elle n’eût pas encore essayé de
se rapprocher de lui, de lui faire signe. Des soirs se passèrent ainsi
en vaines recherches. Il alla jusque dans la rue où elle demeurait. Il
la vit rentrer, voulut se précipiter et n’osa point. Elle était la femme
idéale dont rêvent ceux qui approchent de la trentaine. Il la parait de
toutes les qualités sentimentales qu’il n’avait trouvées ni dans Lucie
trop jeune, ni dans Jeanne trop pratique. Elle s’ennuyait certainement
avec cet homme méticuleux qu’était son mari. Elle devait être assoiffée
de lyrisme. C’était avec elle qu’il eût voulu vivre.
Il dit un soir:
--Tout de même il faudrait bien que nous les invitions à notre tour.
--J’y pensais, répondit Jeanne.
Elle vint, superbe. Il tremblait quand elle lui tendit la main.
Cependant elle disait:
--Mais c’est très bien, chez vous! Mieux que chez nous! Qu’est-ce que
vous me racontiez donc, Jeanne?
--Oh! dit celle-ci, ce sont des meubles que je tiens de mes parents. Ils
ne sont pas vilains mais si ça continue nous serons obligés d’en vendre
et de nous contenter d’une chambre et d’une cuisine.
--Allons donc! protesta Ternant, vous n’en êtes pas là! Et Monsieur va
devenir célèbre un jour ou l’autre.
Il dit cela d’un ton plus méprisant que sérieux. Vaneau manquait trop
d’assurance pour riposter. Et puis elle était là. Toute la soirée il
espéra que grâce à quelque coïncidence il se trouverait seul avec elle.
Ternant pouvait passer dans l’autre chambre pendant que Jeanne serait à
la cuisine. Il en fut ainsi à la fin du repas. C’était une des manies de
Ternant de se dégourdir les jambes après avoir secoué sa serviette.
Jeanne préparait le café. Il resta seul en face d’elle plusieurs minutes
à pâlir, à trembler, à ne pas pouvoir prononcer une parole.
--Vous ne dites rien? fit-elle.
Il répondit, d’un air qu’elle dut trouver, pensa-t-il ensuite, niais:
--Mais si, madame!
Ce fut tout. Il n’en reprit que de plus belle le soir ses allées et
venues, ne pouvant se débarrasser de son désir. Jeanne ne soupçonnant
rien parlait toujours de Mme Ternant. Hier elle était allée s’acheter un
chapeau au Louvre; ce soir elles étaient montées ensemble jusqu’à la
place Clichy: Vaneau cependant errait dans les environs du
Conservatoire. Il désespérait de jamais la rejoindre. Jusqu’au soir où
grâce au hasard il la vit descendre d’une voiture et entrer dans un
hôtel pendant qu’un jeune homme--gants, monocle et chapeau haut de
forme,--payait le cocher. Vaneau n’en mourut point mais il souffrit
quelque temps.
Les années passaient l’une après l’autre. C’était toujours la suivante
qui devait lui apporter avec la gloire la richesse et la délivrance.
Elle viendrait comme la colombe de l’arche annoncer que les temps
étaient révolus et tenant une couronne de lauriers. S’il avait pu partir
au-devant d’elle, l’obliger à se hâter! Cependant elle arrivait avec ses
trois cent soixante-cinq jours alignés en bon ordre comme des soldats de
plomb: les dimanches étaient leurs sergents, les douze mois leurs
capitaines. Mais ils se ressemblaient tous.
Des dimanches, il en vécut de sinistres l’hiver. Jeanne préférait rester
à la maison. Il n’aurait pas demandé mieux que de sortir mais pour quoi
faire? Il ne se sentait ni le courage ni seulement le désir de
recommencer à chercher l’aventure comme autrefois par les rues, sur les
quais, dans la cathédrale, au musée. L’après-midi lui paraissait
interminable: personne ne venait frapper à leur porte. Dès trois heures
la brume envahissait la cour; des fenêtres s’éclairaient. Aux étages
inférieurs ce n’étaient que va-et-vient, que poignées de mains sur les
paliers, que: «Vous êtes bien aimables d’être venus nous voir!», que
bruits de pianos. Jeanne ne détestait point cette solitude; elle
cousait, reprisait, tandis que dans sa chambre il se morfondait. En vain
essayait-il d’écrire: il le faisait avec de moins en moins de confiance
en lui-même. Pourtant il ne consentait pas encore à renoncer. Il venait
de terminer un acte en vers dont Jeanne n’avait pas voulu écouter la
lecture et qu’il ne savait à quel théâtre déposer; il avait autant de
chances ici que là. N’ayant réussi à se rattacher à aucun groupe il ne
connaissait aucun ami qui pût le conseiller utilement. Sans résultat,
lorsqu’une simple mention lui eût fait si grand plaisir, il prit part à
d’infimes concours littéraires. Mais il ne suffit pas d’être inconnu
pour que ce soit un devoir à la foule de vous hisser sur le pavois.
La nécessité le condamnait à des besognes dont la monotonie devenait
accablante. Parmi ces hommes dont l’énergie déjà mince s’épuisait à
ressasser des potins de bureau, parmi ces hommes aussi cancaniers que
des femmes il se rapetissait encore lui qui avait rêvé de monter haut.
Les autres vivaient là comme poissons dans l’eau. Ils écrivaient, les
coudes largement écartés sur leurs tables comme pour être avec elles en
parfaite communion. En été dehors c’était le chaud soleil sur les
feuilles roussies des squares, le murmure des jets d’eau tièdes dans les
vasques, les passants obligés de marcher habillés de pied en cap, avec
d’inutiles faux cols vite trempés de sueur. Ici ils étaient à l’ombre.
Chaque après-midi vers trois heures le garçon s’annonçait, porteur d’une
cruche pleine d’une boisson presque glacée. Quant aux trains qui
sifflaient dans les gares chargés à rompre leurs essieux de voyageurs et
de malles, ils ne les entendaient pas: assis chacun sur sa chaise ils
ignoraient la fiévreuse attente des départs. Il y avait bien chaque
année un peu avant Pâques les mêmes discussions pour établir la date du
congé de deux semaines auquel chacun avait droit. Sans doute en
parlaient-ils longtemps à l’avance et la veille du départ chacun se
montrait-il quelque peu surexcité. Mais aussitôt rentrés ils reprenaient
leurs habitudes en même temps que leur veston de travail usé aux coudes.
L’image des champs, des bois, des montagnes, de la mer, s’effaçait vite
de leur mémoire. Et leur vie n’était complète qu’au bureau. Ils s’y
trouvaient heureux en toute saison: «Il y fait frais l’été,
disaient-ils, et chaud l’hiver.» Depuis longtemps Dominique lui-même
avait cessé de se frapper le cœur.
Ils arrivaient difficilement à joindre les deux bouts. Jeanne devenait
insupportable et ce n’était point sa faute. Courageuse, elle consentait
à travailler, mais elle eût été heureuse de pouvoir économiser un peu
pour une maladie, pour un accident ou simplement pour la vieillesse. Il
n’y fallait pas songer. Les discussions se multipliaient. Elle lui
répétait:
--Voyons! Au lieu de perdre ton temps est-ce que tu ne ferais pas mieux
de chercher des écritures supplémentaires? Regarde donc les Ternant!
Ils ne les voyaient plus depuis quelques années. Grâce à ses relations
Mme Ternant avait trouvé dans une maison de banque qui venait de se
fonder une place plus avantageuse: cent soixante-quinze francs par mois.
Pour Jeanne qui en gagnait la moitié c’eût été le rêve. Mais avec un
mari comme le sien qui ne connaissait personne inutile d’y songer.
--Ou bien, disait-elle, reste au bureau après les autres. Cela te fera
bien noter. A la fin de l’année tu auras une augmentation de deux cents
francs.
Il résistait, ne voulant pas que l’on pût dire qu’il fût devenu un
rond-de-cuir exemplaire. Il se refusait à ressembler à Dominique. En
secret il continuait à se frapper le cœur; aucune source vive n’en
jaillissait.
Ses parents, il n’était pas retourné les voir. Il attendait avec
impatience ses deux semaines de congé annuel pour faire ce qu’il
appelait «ses démarches». Elles consistaient à monter des escaliers, à
attendre dans une antichambre de journal pendant une heure pour voir un
monsieur qui poliment lui disait entre deux portes:
--Ce que vous m’apportez ne nous convient pas. Croyez bien que je le
regrette.
Ou encore:
--Nous sommes si encombrés qu’il serait préférable pour vous d’essayer
ailleurs.
Mais ailleurs aussi on était encombré.
Il voyait des jeunes gens de son âge qui, correctement vêtus, une fleur
à la boutonnière, entraient en frappant du talon, apportant des articles
que quelques jours après non sans amertume il lirait imprimés. Ils
n’avaient eu que la peine de naître; tout de suite l’avenir s’était
ouvert devant eux comme une belle avenue qui semble là-bas se rétrécir
mais s’élargit à mesure que l’on avance et qui se peuple de claqueurs
dont les applaudissements intéressés ou tarifés flattent pourtant
l’oreille. Pour eux la vie ne pouvait être qu’une succession de
triomphes: elle n’était pour lui qu’une succession de défaites. Jeanne
quand il rentrait ne l’interrogeait même pas.
Il regardait de loin la mêlée en spectateur qui parfois et malgré
lui-même eût été heureux d’être un combattant. Pas une œuvre ne serait
restée vivante s’il avait été possible de la jeter en proie aux
différents partis qui se heurtaient dans l’arène. Il y avait des
corps-à-corps et des luttes à distance. Ils ne mouraient pas tous mais
tous étaient atteints. Les invectives sifflaient comme des javelots pour
s’enfoncer par delà les groupes dans les statues d’argile, d’airain ou
d’argent. Mais chacun ne regardait que devant soi; personne ne se
retournait pour écouter sonner le métal ni pour voir s’effriter la
pierre. Et les statues continuaient de se dresser hautaines et, la
minute d’après, par miracle intactes; l’herbe et les fleurs des champs
poussaient encore autour de leurs socles et les oiseaux du ciel venaient
boire dans leurs mains tendues vers les foules. Ils se disputaient
l’héritage, dont chacun prétendait s’établir l’incorruptible gardien, de
cadavres à peine refroidis. Grandes âmes à les en croire et pour qui ne
les voyait que de loin; mais si l’on pénétrait en elles on y sentait
grouiller la jalousie, la méchanceté, parfois la haine, comme des
crapauds et des serpents dans des souterrains de châteaux haut bâtis sur
les collines. Le plus noble d’entre tous gravissait la pente de la
montagne, fraternellement précédé des ombres de Michel-Ange, de
Beethoven et de Tolstoï et donnant la main à Jean-Christophe. Plus il
s’éloignait de la plaine et plus nombreuses les flèches partaient de
tous les camps; mais elles n’avaient point la force d’arriver jusqu’à
leur but et leur pointe s’émoussait contre les rochers ou s’enfonçait
inoffensive dans la bruyère. Vaneau comme les autres le regardait de
loin; si comme eux il ne bandait point son arc contre lui il ne se
sentait ni la force ni même le désir de marcher à sa suite. Que ne
tâchait-il de se rapprocher de lui! Chacun portait avec lui son étalon
de la dignité de l’artiste, comme dans les bois on se coupe un bâton de
houx proportionné à sa taille; tant pis s’il était trop long,--où trop
court,--pour les autres. Les mendiants des salons ricanaient des
mendiants des antichambres. Et c’était comme le bruit d’une tempête,
comme le bruit d’un vent qui souffle avec impétuosité et qui remplit
toute la maison où sont assis les Douze. Mais il n’y en avait pas douze
sur qui vinssent se poser les langues de feu.
Son père lui écrivait quelquefois. S’affaiblissant il cessait peu à peu
de travailler. Les Lavaud vieillissaient de plus en plus acariâtres. A
Grenelle aussi leurs clients s’en allaient les uns après les autres pour
ne plus revenir. Il apprit par un journal le suicide de Detroyes
désespéré, disait-on, du silence qui se faisait autour de lui. Vaneau le
revit rallumant sans cesse son cigare; un filet de fumée s’en échappait
un instant, puis une fois de plus le cigare s’éteignait. La gloire ne
durait donc qu’un temps? Elle n’était que fumée. Cette fumée même on ne
pouvait donc pas au gré de ses désirs en respirer de nouveau le parfum?
Toute la détresse humaine se rassemblait au-dessus de sa tête comme une
nuée d’orage. Il arriva que Jeanne fut enceinte.