IV

Avec Septembre dans les petites villes l’année finit. Dès que souffle le

premier vent froid, que tombent les premières feuilles, on se hâte de

jeter fagots et bûches sur les tisons qui tout l’été servirent seulement

à faire bouillir l’eau dans la marmite. Les portes, les fenêtres ne sont

plus ouvertes toute la journée. Sur les routes plus de promeneurs. La

vie déserte les champs où ne s’entend plus que le grincement d’une

araire; les gamins qui rentrent à l’école désertent les rues. Dès les

premiers jours d’Octobre il se fait un grand silence.

Alors la vie ressuscite à Paris. Elle fermente dans cette cuve immense

qui finira par faire craquer les cercles de pierres et de ciment qui

l’entourent. Une vapeur monte qui cache le ciel d’automne: à Paris on ne

s’occupe jamais du ciel. Ici aussi les feuilles tombent mais elles sont

aussitôt emportées dans les tourbillons que soulèvent les autos lancées

à toute vitesse. De nouveau l’on hésite à traverser les larges avenues

encombrées de voitures; les cafés se repeuplent. Des forces renouvelées

circulent; des yeux luisent, à retrouver les becs de gaz flambant à cinq

heures du soir: les nuits ne sont jamais assez longues.

Mais à Paris ceux-là existent pour qui tous les jours de l’année se

ressemblent. Aussitôt arrivée Jeanne ouvrit les deux fenêtres, épousseta

les meubles. Elle changea les rideaux, heureuse. Le lendemain matin ils

reprirent leur vie de travail.

Vaneau fit appel à tout son courage pour aller frapper à la porte d’une

revue qui publiait des vers. Au fond d’une cour, de l’autre côté de

l’eau, un dimanche matin il sonna timidement. Il ne se présentait pas

ivre d’orgueil juvénile avec la lettre de recommandation d’un maître

illustre. Mais il venait offrir divers spécimens de son savoir-faire,

recopiés d’une écriture appliquée, sans une rature, chaque virgule à sa

place, avec la crainte que l’on n’en voulût pas. Il s’expliqua tant bien

que mal:

--Je crois m’être perfectionné moi-même... tout seul... sans conseils...

Je ne connais personne... J’ai commencé par écrire de mauvais vers...

J’ai pensé que... Je suis venu vous trouver...

--C’est que nous recevons beaucoup de vers! répondit le directeur, un

homme jeune encore, d’allures presque militaires mais bienveillant.

Notre petite revue ne suffirait pas à en imprimer la dixième partie. Je

dois vous dire d’ailleurs que huit sur dix de ces pièces sont

exécrables. Mais voyons ce que vous m’apportez.

Vaneau tira de sa poche en tremblant ses deux sonnets et sa ballade. Son

destin allait se jouer. Tout de même il était heureux à la pensée que

pour la première fois de sa vie il pénétrait dans «les bureaux» d’une

revue littéraire. Des brochures, des volumes étaient empilés sur un coin

de la table.

--Vos vers sont bien, monsieur! lui dit le directeur.

Le «ah?» de stupéfaction que poussa Vaneau ne l’empêcha point de

continuer:

--Dès que je le pourrai, je vous publierai votre ballade. Dans deux ou

dans six mois? Je ne sais.

Mais Vaneau n’en demandait pas tant. Il lui suffisait que ses vers

eussent été jugés bons par un directeur de revue littéraire. Ce fut tout

juste s’il ne dit pas:

--Je vous en prie. Vous devez avoir beaucoup d’autres choses à publier.

Je ne veux pas que mes vers soient pour vous un sujet d’ennui puisqu’il

faudra que vous leur cherchiez une place. Rendez-les-moi. Je suis ravi

qu’ils vous aient plu, tout simplement.

Il lui serra la main avec des envies de lui sauter au cou et s’en fut

enivré. Sa fortune était faite. Il y avait longtemps que cela ne lui

était arrivé et Jeanne dirait ce qu’elle voudrait: il s’offrit une

absinthe. Il fallait qu’il fêtât de cette façon tous les événements

joyeux de sa vie. Aimer s’asseoir dans les cafés est une vieille

habitude que l’on rapporte de la caserne et dont on ne se débarrasse pas

aisément. Toute sa vie lui remontait au cerveau par chaudes bouffées. Il

se souvint de l’absinthe prise quelques années auparavant un soir

d’hiver dans sa petite ville, de son enthousiasme qui n’avait pas tenu

longtemps. Ces rêves devenaient donc une réalité? Il allait donc

connaître la gloire? Il se souvint de Lucie. Quel dommage qu’il ne pût

lui faire part de ce triomphe! Il ne doutait pas qu’elle n’y eût été

sensible.

Quand il rentra Jeanne ne l’interrogea même point. Devant la glace elle

achevait de se coiffer. Il allait être midi et demi: à cette heure le

dimanche ils se mettaient à table. Il dut lui dire:

--Eh bien, tu ne me demandes pas comment j’ai été reçu?

Elle eut un geste qui signifiait:

--Oh! tu sais, pour ce que ça m’intéresse!... Je te laisse faire ce que

tu veux. Je ne t’empêche pas de faire de ta poésie mais laisse-moi

tranquille le plus possible avec ça.

Comme il avait besoin de parler il lui raconta tout de même l’entrevue

par le menu. Pour lui ce fut une belle journée.

Il fallut aussi que le lundi matin il en fît part à Dominique. Mais

celui-ci fit la sourde oreille d’abord et dit ensuite:

--Moi je ne me suis jamais occupé de ça!

Dominique avait sur la dignité de l’écrivain des idées très arrêtées. Il

eût pensé forfaire à son génie s’il avait été proposer à quelque revue

les vers issus de ses méditations: depuis dix ans il attendait qu’on

vînt les lui demander.

La joie de Vaneau était trop grande pour que ces indifférences pussent

la diminuer. Il écrivit beaucoup avec plus d’allégresse encore.

A cette revue il serait retourné le dimanche suivant n’eût été la

crainte d’être importun. Mais quinze jours après ce fut plus fort que

lui. Il entrait, son chapeau à la main avant même d’avoir sonné. Un peu

plus il se fût découvert dès la porte cochère pour passer devant la loge

du concierge. Tout de suite il s’excusait.

--Je vous demande pardon de vous déranger, disait-il.

Il hésitait à s’asseoir. Il n’était venu qu’en passant et resterait cinq

minutes à peine. Malgré ses fermes résolutions il manquait

singulièrement d’assurance.

Ce dimanche-là comme il était assis depuis un quart d’heure--il ne

parlait plus de s’en aller,--la porte s’ouvrit; un grand monsieur--barbe

grisonnante, cheveux blancs, ruban rouge à la boutonnière,--entra

mâchonnant un cigare d’un sou.

--Le maître Albert Detroyes! dit le directeur. Et présentant Vaneau:

--M. Louis Vaneau, un jeune poète de talent.

Le maître lui serra la main. Vaneau fut si ému qu’il s’en fallut de peu

qu’il ne retombât assis. C’était un des derniers survivants du Parnasse.

Vaneau se rappelait avoir admiré de ses œuvres, fins sonnets précisant

d’un trait de plume le pittoresque de la banlieue, strophes exaltant les

rochers des Alpes, le marbre des villes d’Italie. Religieusement il

l’écouta parler. Comme s’il n’avait pas suffi qu’il eût pénétré dans une

revue littéraire il y était en contact avec un grand poète pour qui

l’âme des paysages et les sensations des hommes n’avaient plus guère de

secrets.

--Avez-vous déjà publié un volume de vers, monsieur? demanda-t-il à

Vaneau qui, obligé d’avouer que non, se hâta d’ajouter:

--Mais j’ai beaucoup écrit.

Vaneau en cet instant attendait que Detroyes lui dît:

--Apportez-les-moi. Je les présenterai à mon éditeur qui vous les

publiera.

Il devait en être ainsi dans la pensée de Vaneau. Du jour où l’on a

respiré près d’un homme illustre qui vous a serré la main, toutes les

portes vous sont ouvertes; vous n’avez plus qu’à vous laisser vivre. Il

ne doutait pas qu’il ne fût seul dans le monde entier à avoir écrit

beaucoup de vers, des milliers peut-être, ni que cela ne dût vivement

impressionner le vieux maître. Il ne doutait pas que le premier sonnet

écrit par Detroyes voici plus de trente ans n’eût été un chef-d’œuvre

immédiatement acclamé. Detroyes ne pouvait point n’avoir pas toujours

été même à vingt ans cet homme grave et décoré, et mâchonnant des rimes

riches avec son cigare d’un sou. Mais il ne prononça point la phrase

qu’attendait Vaneau. Il se contenta de lui donner quelques conseils sur

le choix d’un éditeur. N’importe: aujourd’hui encore Vaneau était

heureux. Dans la rue le maître dut l’obliger à se couvrir.

Cette fois Jeanne l’attendait de mauvaise humeur parce que la viande

allait être trop cuite et que les légumes ne seraient plus que de la

bouillie.

--A quoi penses-tu donc? dit-elle. Il va être une heure!

C’était une autre vie qu’autrefois il avait rêvé de vivre avec Lucie. Il

n’y serait question que de s’embrasser en riant et de pleurer en lisant

de beaux vers.

--Voyons, Jeanne! s’exclama-t-il. Tu n’as pas l’air de te douter que je

viens de voir Detroyes!

Comme elle ne lui demandait même pas qui c’était il dut continuer:

--Mais oui: Detroyes... Je t’en ai déjà parlé... C’est un des plus

grands poètes, des plus grands écrivains d’aujourd’hui.

Il avait même envie de dire:

--Le plus grand! dans cette première griserie qui persiste longtemps

après notre première entrevue avec un homme à qui, parce qu’il nous a

serré la main et pour nous grandir nous-mêmes, nous accordons d’emblée

du génie.

--Il va te faire gagner de l’argent? demanda Jeanne. Vaneau sentit

s’effondrer son rêve.

--Il n’en a pas été question! répondit-il doucement car il n’aimait

point les mots aigres. Mais cela viendra.

Il l’eût juré que cela viendrait. En attendant, de dimanches en

dimanches, il vit d’autres poètes moins illustres,--quelques-uns avec

orgueil portaient cependant les palmes,--mais qui avaient déjà publié

des volumes de vers. Vaneau commençait à se rendre compte qu’il n’était

point seul à avoir écrit comme il l’avait dit à Detroyes beaucoup de

vers. Eux aussi peut-être autrefois avaient-ils appris à l’école tout ce

qu’ils voulaient, peut-être avaient-ils toujours été les premiers. Il se

faisait près d’eux petit et se fût gardé d’avoir d’autres opinions que

les leurs. Il pensait leur plaire par son amabilité respectueuse. Il

espérait qu’au moins l’un d’eux lui enverrait dûment dédicacées ses

œuvres complètes qu’il pourrait montrer à Jeanne, à Dominique dût

celui-ci en jaunir de dépit. Mais Vaneau n’avait pas besoin de se faire

petit; personne ne faisait attention à lui sinon pour se dire sans

doute:

--Qui est-ce donc celui-là? Jamais je n’ai vu son nom.

Ils se plaignaient entre eux en porte-lyres qui dépassent la multitude

de toute la hauteur de la Tour d’Ivoire, de l’indifférence que leur

témoignait le public. On citait la voix tremblant de sainte colère le

titre d’un de leurs volumes dont trois exemplaires seulement s’étaient

vendus. C’était la gloire, ça? N’importe: Vaneau l’enviait, ce poète aux

trois exemplaires.

Il vit aussi des poétesses--jeunes filles et jeunes femmes,--non point

échevelées de délires éperdus mais qui se tenaient assises bien sages en

s’efforçant de paraître jolies. Quelques-unes vraiment l’étaient et

Vaneau songeait:

--Quels beaux vers elles doivent écrire! Aussi beaux qu’elles-mêmes!

Les jeunes filles étaient accompagnées par un père, une mère, une tante;

les jeunes femmes étaient assez grandes pour qu’on les laissât sortir

seules. Elles fraternisaient entre elles et même avec les jeunes gens,

les hommes mûrs et les vieux maîtres en une commune adoration pour le

Beau. Le zèle le plus saint les poussait vers toujours plus de

perfection; âmes d’élite que ne pouvaient entamer la jalousie puérile,

les mesquines rivalités. Vivre avec l’une d’elles la plus jolie si

possible, n’aurait-ce pas été le paradis sur terre? Il regrettait de

n’être pas ce vieux petit homme voûté, tremblotant et décoré comme

Detroyes, autour duquel elles se pressaient avec des «cher maître!» Il

était trop tard et trop tôt. Il se répétait:

--Il fallait que je me marie. C’était nécessaire. La vie m’a déjà

classé.

Il se mit en relations aussi avec ces petites revues qui se

multipliaient dans les bourgades les plus ignorées et dans tous les

arrondissements de Paris. Une, se disant organe de jeunes, des plus

anciens et des plus répandus en France, insérait gratuitement les envois

de ses abonnés. Une autre publiait les sujets et les résultats de tous

les concours littéraires. Nulle part on n’était chiche de louanges. A

propos de la mort d’un lauréat du dernier concours de _la Violette_ on

affirmait:

--Ce n’est pas seulement un homme de talent, c’est un grand homme de

cœur qui disparaît.

Cet homme Vaneau regrettait de ne l’avoir point connu. N’est pas qui

veut lauréat d’un concours poétique. Il avait si grande soif de gloire

qu’il eût souri à la mort pourvu que son cercueil fût couvert de

lauriers.

Jeanne tenait ferme les cordons de la bourse et Vaneau ne pouvait

s’abonner à aucun de ces «organes de jeunes». Mais comme il suffisait de

demander un numéro spécimen sa table en fut bientôt presque encombrée.

Le jour où il vit son nom au sommaire de la revue il crut que le ciel

s’ouvrait pour laisser pleuvoir sur lui les bénédictions de Dieu. Il

rentra triomphant et jeta l’exemplaire sur la table comme pour dire à

Jeanne:

--Lis-moi un peu cela! Me voici tout vif imprimé dans une revue, et une

revue de Paris! Mon nom se lira sous les galeries de l’Odéon. Toute la

jeunesse ardente va le connaître, se le répéter. Écoute: à partir

d’aujourd’hui je suis célèbre. Un peu de ma gloire rejaillira sur toi.

Tu n’en es pas fière?

Elle avait une petite moue de dédain. Elle demanda:

--Combien est-ce qu’ils vont te payer cette machine-là?

Vaneau ne put que balbutier indigné:

--Me payer!... Me payer!... Mais il n’a pas été question de ça!

Il n’ajouta point:

--C’est déjà beau que je n’aie pas payé, moi!

Jeanne n’eût pas manqué de répondre:

--Oui? Eh bien essaie donc un peu!

Mais il était «lancé» dans le mouvement poétique. Il était un de ces

innombrables poètes qui courbés tout le jour sur des chiffres prennent

la nuit venue leur essor vers l’idéal du fond d’une mansarde, d’un

logement sous les ardoises.

D’autres événements de plus d’importance encore n’allaient pas manquer

de se produire. Il recommençait à se bercer de chimères. On ne pouvait

plus guère tarder de reconnaître son talent. Il ne savait quel homme

infiniment riche allait lui écrire, peut-être même frapper à sa porte le

soir pour lui dire:

--Vous êtes pauvre, mon ami? Me voici.

Il suivait des rues, le front haut, sûr de lui-même tant qu’il était

seul, semblant mettre au défi les gens qu’il coudoyait et qui ne se

faisaient toujours pas faute de le bousculer. Il avait l’air de leur

dire:

--Prenez garde à ce que vous racontez en passant près de moi, aux gestes

que vous faites. Il suffit que j’écrive une satire vengeresse pour

qu’éternellement vous restiez couverts de ridicule.

Pour se distinguer de ceux que dans son dédain d’artiste il appelait,

lui aussi les bourgeois, il laissa croître ses cheveux; Jeanne trouvait

cela ridicule. Elle n’alla point jusqu’à les lui couper pendant son

sommeil.

Les jours cependant passaient. Le soir quand il rentrait il n’y avait

rien pour lui chez le concierge; personne ne venait frapper à sa porte.

Mais il ne perdait point sa belle confiance.

La réalité c’étaient les heures de présence et de travail au bureau.

Jeanne ne s’y ennuyait point. Elle aimait les après-midi d’hiver dans

une salle surchauffée, tous les becs de gaz allumés, les papotages, les

discussions, les rires étouffés, les coups de règle de la «cheffesse»

qui criait:

--Voyons mesdames, un peu de silence s’il vous plaît!

Le soir en dînant elle lui racontait par le menu tout ce qu’elle avait

entendu et vu, dit et fait. Il l’écoutait sans l’interrompre autrement

que par un geste, un «oh!» de stupéfaction, un «ah?» interrogatif. Elle

n’en demandait pas davantage. Tous les soirs ils se retrouvaient face à

face à la même table tandis que de plus en plus leurs âmes s’éloignaient

l’une de l’autre. Leur vie était monotone, dure. Mais Jeanne répétait:

--Dans dix ans d’ici tu gagneras deux cents francs par mois et moi cent.

Avec les économies que nous aurons faites nous ne serons pas malheureux.

Quand ils avaient achevé de dîner elle ne l’empêchait pas de s’enfermer

dans sa chambre tandis qu’elle s’occupait de la vaisselle. Peut-être

n’était-elle pas très sûre qu’il ne dût pas arriver à gagner de l’argent

avec «sa poésie». Ils ne sortaient jamais. Aller au théâtre coûte cher.

L’hiver dans la boue sous la pluie et le grésil ce n’est pas agréable.

Il ne fut pas davantage question de réveillonner. Vaneau qui ne voulait

faire de peine à personne lui avait dit quelques jours auparavant:

--Nous pourrions peut-être si cela te faisait plaisir aller voir tes

parents cette nuit-là?

--Plus souvent! avait-elle répondu. Pour que maman nous fasse la tête et

que papa bougonne! Ils se passent bien de nous, sois tranquille! Nous

irons pour le premier Janvier, parce que nous ne pouvons pas nous en

dispenser.

Un soir cependant, entre Noël et le premier Janvier, ils allèrent voir

les grands boulevards.

Vaneau se rappela les baraques faites de quatre piquets et de traverses

qui les jours de marchés et de foires se montent en un tour de main sur

la place de sa petite ville. La toile à peine tendue résiste mal au

vent. On y chercherait vainement autre chose que des pelotes de fil, des

paires de bas, de la toile à chemises et à mouchoirs. Les petites villes

n’ont pas besoin de luxe. Quand elles achètent le _Supplément du Petit

Parisien_ elles collent à leurs murs les deux images de la couverture et

elles passent le reste de leur vie à les regarder.

C’étaient des baraques qui sont des maisons. Elles aussi on les monte en

un tour de main. Elles ont l’air d’être posées à même les trottoirs des

grands boulevards: une rafale pourrait les renverser. Mais solides elles

pèsent sur l’asphalte de tout le poids de leurs jouets. Et ce ne sont

point des baraques ordinaires; elles viennent toujours d’être repeintes;

plusieurs même sont neuves.

On a beau passer, l’air indifférent ou supérieur à la foule. Vaneau

faisait comme tout le monde, comme Jeanne qui s’amusait beaucoup presque

autant qu’au bureau. On en regarde une. On les regarde toutes. On voit

les marchands et les marchandes. Il y en a de jeunes avec des regards

qui semblent dire aux passants: «Nous n’avons pas besoin de vous. Gardez

votre argent!»; de vieux, résignés, de pauvres et de riches. Il y en a

qui certainement ne sont venus là que pour se distraire, pour regarder à

leur tour la foule qui les regarde. Ils ont des pardessus à cols

d’astrakan, des doigts entourés de grosses bagues, l’air distingué. Des

tréteaux sont installés en plein air: une lampe y brûle dont la flamme

ne vacille point. C’est un soir de Décembre à Paris où il fait doux.

Mais les chemins des villages, les rues des petites villes sont à cette

heure encombrés de neige dont les cantonniers avec leur traîneau

n’arrivent pas à avoir raison. A huit heures du soir les verres des

lampes sont froids, les mèches des bougies ont cessé de charbonner. Tout

le monde dort. Ici toutes les tables aux terrasses des cafés sont

occupées par des milliers d’oisifs. Sur deux lignes parallèles deux

interminables files de fiacres et d’autos vont de la Madeleine à la

Bastille et reviennent de la Bastille à la Madeleine comme sur une piste

longue d’une lieue et large de dix mètres. Ce soir encore comme

autrefois, comme toujours, Paris est descendu dans la rue.

Il songeait à descendre lui aussi dans la rue, las d’écrire des vers

d’amour et des sonnets sur l’antiquité. Il éprouvait le besoin de se

mêler à la foule, non pour sympathiser avec elle mais pour la regarder

vivre simplement à la façon des réalistes. Il ne pouvait s’enrôler dans

les avant-gardes parmi ceux qui partis dès l’aube se reposent sur les

positions conquises. Jeune homme hésitant il n’aurait pu que faire

partie du gros de la troupe où l’on ne court pas le risque d’être trop

remarqué, de la foule de ceux qui rêvent d’après d’autres et regardent

pour le décrire ce qui bien des fois déjà fut regardé et décrit.

Dans cette chambre dont il lui fallait fermer la fenêtre à cause de

l’hiver, il étouffait le soir. Il eût aimé rentrer tard à deux heures du

matin après avoir discuté des heures durant avec des musiciens, des

peintres, des poètes, en buvant des bocks ou des liqueurs fortes. Les

vieux maîtres décorés lui faisaient peur, il ne pouvait guère que

balbutier ses réponses à leurs questions comme un enfant. Il n’irait

point frapper à la porte de Detroyes. Les jeunes filles qui écrivaient

des vers lui étaient prétextes à d’indicibles nostalgies d’une existence

qu’il ne pourrait jamais vivre puisque Jeanne était là. Nul ami ne lui

tendait la main, nul sauveur la perche. Même imprimés ses vers n’avaient

eu aucun écho. L’amertume de tomber d’un sommet d’où l’on voyait le

monde à ses pieds, où l’on s’est cru transporté comme un autre dieu, il

la connaissait.

Il ne lui venait pas à l’idée de se confier à Jeanne en ces moments de

détresse. Qu’y eût-elle compris? Elle était toujours la même petite

femme ordonnée, affairée, ayant le souci de faire marcher ce qu’elle

appelait «sa maison». Elle répétait:

--Si tu crois que c’est commode, toi, d’arriver à joindre les deux bouts

à la fin du mois avec cent quatre-vingts francs!

Ce n’était pas commode mais elle y réussissait invariablement. Ils

trouvaient lourd leur loyer de cinq cents francs. Ils auraient pu se

contenter d’une pièce et d’une cuisine. Mais la faute en était à ces

meubles dont les Lavaud avaient débarrassé leur appartement qui en

regorgeait, souvenirs d’une période d’opulence. Les revendre? Sans doute

mais à si bas prix! Mieux valait les garder et se restreindre un peu sur

le vin par exemple et sur la viande.

Elle n’était pas coquette; Vaneau pouvait être tranquille: elle ne

penserait jamais à le tromper. Des jeunes femmes près desquelles elle

travaillait se racontaient entre elles à mots couverts des ébauches

d’intrigues. Les suiveurs ne manquent pas à Paris. Il faut seulement ne

se point montrer trop farouche. Elle, quand elle passait courant

presque, les yeux baissés, pas un homme n’aurait eu l’idée de l’aborder.

Ils n’avaient pas encore d’enfant. Vaneau n’adressait point de vœux au

Très-Haut comme faisaient les patriarches qui pour vivre n’avaient qu’à

planter leur tente au beau milieu d’une immensité de pâturages vierges.

Ils virent lors de leur visite que chez les Lavaud tout s’en allait à la

dérive. Cette après-midi de premier Janvier c’était chez eux une

désolation. Lui sommeillait congestionné près du poêle, un journal

déplié sur les genoux. Il sursauta quand il les entendit entrer. C’était

peut-être de la clientèle?

--Ce n’est que nous. Ne te dérange pas, dit Jeanne. Et maman, où

est-elle?

--Elle n’est pas loin! bougonna-t-il. En effet elle arriva de la

cuisine. Du bout des lèvres ils se souhaitèrent bonne année, bonne santé

et se posèrent des questions.

--Qu’est-ce que vous devenez donc qu’on ne vous voit plus?

demanda-t-elle à Jeanne. Et parce qu’elle ne voulait pas de réponse à

cette question de pure forme, elle continua:

--Pour un premier Janvier il fait vraiment doux. Il y a bien du monde

dans les rues.

Elle pensait sans doute:

--Et personne ici.

Mais ils ne voulaient pas avouer leur détresse. Ils consentaient

seulement à ce qu’on la vît. Ils avaient l’air de craindre que Jeanne et

Vaneau ne vinssent leur demander de l’argent. Ils s’isolaient dans leur

misère commençante. Ils étaient secs, durs, lointains. Pourtant ils

aimaient leur fille. Mais la faute en était à la vie.

V

Il fit la connaissance d’un jeune étudiant, petit, avec un binocle et

une moustache brune, qui sortait avec des journaux dans ses poches. Il

s’appelait Verrière et venait de réciter des vers à la réunion mensuelle

comme on en avait pris l’habitude. Vaneau par timidité s’y refusait

toujours; personne d’ailleurs ne l’en priait outre mesure. Quant aux

jeunes filles chacune d’elles attendait son tour avec impatience.

A la sortie il se trouva près de Verrière sur le palier, et dut se

présenter lui-même puisque pour Verrière comme pour les autres il était

un inconnu. C’est une grande supériorité de porter binocle et d’être

étudiant, et Verrière lui demanda:

--Vous n’avez encore rien publié? du même ton que Detroyes.

--Non! dit Vaneau. Mais tout de même il se sentait un peu plus à son

aise qu’avec Detroyes. J’ai écrit beaucoup de vers; je travaille depuis

des années mais sans résultat.

--Peuh! Allons donc! dit Verrière, comme quelqu’un à qui rien ne peut

résister.

Il marchait à petits pas, s’arrêtait souvent: Vaneau faisait attention

de ne point marcher plus vite et de s’arrêter en même temps que lui. Il

voulait que tout le monde eût bonne opinion de sa politesse, estimant

que c’était la seule chance qu’il eût pour réussir.

--Mais mon cher ami,--il l’appelait déjà son «cher ami»,--ce ne sont pas

les débouchés qui manquent. Les revues! les journaux! Mais ils ne

demandent que ça, de la copie! Ainsi, moi, regardez...

Il tira de sa poche pour le brandir comme un étendard le _Journal du

treizième arrondissement_. Ils passaient à ce moment sur le pont des

Saints-Pères et le vent faillit emporter la feuille tout entière

éployée. Vaneau put voir pourtant qu’un article en cinquième colonne

était signé: Georges Verrière. Alors il devint presque aussi hésitant

qu’avec Detroyes. Il marchait à côté de quelqu’un qui «écrivait dans les

journaux».

--Sans doute! eut-il l’audace de dire. Mais encore faut-il savoir en

écrire, de ces articles! Je n’ai guère fait jusqu’à présent que des

vers. Pourtant je suis marié. Je suis employé dans un bureau où je gagne

cent seize francs par mois depuis le premier Janvier, et j’aurais grand

besoin...

--C’est une dérision! affirma Verrière. Cent seize francs par mois!

Qu’est-ce que c’est que ce compte-là, d’abord?

--Oh! fit Vaneau, il y a quelques centimes que j’oublie et qui ajoutés

au reste représentent quatorze cents francs par année.

--Moi, répondit Verrière, ma famille me donne cinq cents francs par mois

et jamais je n’en ai assez. Allons! comptez sur moi. Venez donc me

voir... attendez... quel jour?... mercredi... dans l’après-midi... Parce

que mes cours, vous savez, j’y vais quand je veux...

--C’est que, insinua Vaneau, mercredi je suis pris par mon travail

jusqu’à six heures du soir comme tous les jours de la semaine.

--Eh bien! alors, réfléchit Verrière, dimanche prochain à trois heures,

50, rue Caulaincourt. Vous verrez des peintres, un surtout, mon meilleur

ami, qui a du génie... un musicien aussi... Vous l’entendrez... Allons

cher ami je vous quitte... Je déjeune en ville... Nous vous sortirons

d’embarras... Sans adieu...

Il fit signe à un fiacre. Vaneau le regarda partir, hébété.

Il allait être midi. Mais Vaneau ne pouvait point en un jour pareil se

dispenser de boire une absinthe bien qu’il en eût de nouveau perdu

l’habitude. Il était ébloui. Des chiffres, des noms dansaient devant ses

yeux, Verrière dépensait cinq cents francs par mois, prenait des

fiacres, connaissait un peintre et un musicien de génie, était

lui-même--Vaneau l’eût juré,--un poète de génie, écrivait dans le

_Journal du treizième arrondissement_ et consentait à lui donner un

rendez-vous sans le connaître! Il en était confus. L’absinthe aidant il

eut la certitude que dans huit jours sa fortune serait faite et que la

face du monde allait changer.

--Cette fois, dit-il à Jeanne en rentrant, je crois que ça y est!

Il lui rapporta presque mot pour mot la conversation qu’il avait eue

avec Verrière. Elle-même fut ébranlée dans son indifférence.

--Cette relation peut t’être utile, consentit-elle à dire.

Vaneau l’embrassa. Il ne se possédait plus de joie. La vie redevenait

belle. Il trouva la semaine longue.

Le dimanche suivant à trois heures précises il sonnait à la porte de

Verrière. Il aurait pu le faire plus tôt car suivant son habitude il

était arrivé rue Caulaincourt bien avant l’heure mais il ne voulait pas

courir le risque de mécontenter son sauveur en ne se présentant point

juste à la minute dite. Il fut d’ailleurs obligé de sonner trois fois en

prenant soin de laisser s’écouler entre chaque discret carillon beaucoup

plus de soixante secondes. Il allait même se décider à partir, la mort

dans l’âme, quand la porte enfin s’ouvrit. Il revint à la joie de la

vie. Verrière s’était dérangé, oui, lui-même, en personne, pour lui

ouvrir et dit:

--Excusez-moi. Aujourd’hui je suis seul. La bonne est sortie. Mes amis

ne viendront pas. Ils sont retenus.

Vaneau fut ennuyé qu’il s’excusât. Verrière ne lui devait rien, n’est-ce

pas? Il se hâta de protester:

--Oh! Cela ne fait rien. Votre invitation m’a fait si grand plaisir!

--Asseyez-vous donc.

Une pièce sommairement meublée et qui ne ressemblait guère à un cabinet

de travail.

--Eh bien, quoi de nouveau depuis l’autre jour? interrogea Verrière.

--Mais rien malheureusement! répondit Vaneau. Il s’attendait à ce que

Verrière lui dît:

--Eh bien, avec moi, par moi il va y avoir du nouveau pour vous. Tenez.

Voici une adresse.

Mais ce n’était que pour amorcer la conversation. N’importe. Ce serait

pour tout à l’heure.

--Vous prendrez un verre de liqueur?

Vaneau refusa d’abord comme il avait refusé à son oncle le verre de vin

blanc le matin de son arrivée. Il ne voulait pas que l’on fît de

dépenses pour lui: c’était déjà assez que l’on consentît à le recevoir.

Mais Verrière s’était levé pour atteindre sur le rayon d’un placard une

bouteille pansue. Tout en buvant du rhum,--il n’en restait presque

plus,--et en fumant quelques cigarettes qu’offrit Vaneau,--Verrière

voulait descendre acheter un paquet de cigarettes turques, il ne pouvait

fumer que de celles-là mais Vaneau aurait bien voulu voir ça, par

exemple!--ils échangèrent quelques aperçus sur la poésie. Verrière parla

surtout de lui-même. Il se passait négligemment les doigts dans les

cheveux qu’il portait longs, relevant une boucle qui s’obstinait à lui

retomber devant l’œil gauche. Il disait:

--Mon cher ami je suis fatigué par la vie que je mène. Je passe des

nuits dans les brasseries du Quartier et je me couche à cinq heures du

matin. Les nerfs me font mal!

Vaneau souriait admirativement, fier de recevoir de pareilles

confidences.

Verrière sortit du tiroir de sa table un cahier qu’il agita comme il

avait brandi son journal sur le pont des Saints-Pères.

--C’est un recueil de poèmes inédits! annonça-t-il. Plusieurs revues

déjà me les ont demandés. Mais je ne me déciderai point à les publier

avant de les avoir amenés à la perfection.

Vaneau ne se contenta point de dire:

--Je n’ai jamais ouï de vers si bien tournés.

Il se répandit en éloges hyperboliques, déclarant que jamais il n’avait

éprouvé pareille émotion. Verrière l’écoutait en jouant distraitement

avec son coupe-papier en jeune homme habitué depuis des années à

susciter par la seule lecture de ses vers de tels enthousiasmes. Mais de

Vaneau il ne fut point question. Sans doute il avait dans la poche de

son veston un carnet de vers, de ses derniers vers, les meilleurs, et il

esquissa le geste de l’en retirer; mais Verrière ne dut pas deviner

cette intention, pensa Vaneau, puisque tout de suite il se leva disant:

--Mais à propos je ne vous ai pas montré cette toile de mon ami

Garchizey! Vous vous rappelez bien, le peintre...

Parbleu! Si Vaneau se rappelait! Il n’avait oublié aucune des paroles de

Verrière: c’était le peintre de génie!

--N’est-ce pas que c’est beau? C’est un chef-d’œuvre.

Pensait-il que Vaneau dirait le contraire?

Il entrait dans la vie qu’il avait si longtemps rêvée. Il avait pour ami

un poète, un vrai et qui de plus écrivait dans les journaux. Il allait

connaître des peintres, des musiciens. Il sortirait avec eux, discutant

d’art en bousculant les bourgeois dans les rues. Il irait dans leurs

ateliers. Toute son énergie lui revenait... Et toute sa timidité lui

restait.

--Eh bien? lui demanda Jeanne quand il revint.

--Il m’a lu des vers qui sont très beaux.

--Mais, pour toi, qu’est-ce qu’il t’a dit?

--Oh! Il ne m’a parlé de rien. Mais je dois retourner le voir quand je

voudrai. Il est chez lui tous les dimanches.

Jeanne haussa les épaules sans rien répondre. Vaneau, lui, ne doutait de

la sincérité des autres que lorsqu’il ne pouvait plus faire autrement.

D’autres dimanches se suivirent. Une fois il arriva juste au moment où

«les amis» venaient de partir.

--Je m’étonne même, dit Verrière, que vous ne les ayez pas rencontrés

dans l’escalier. A propos où demeurez-vous donc? J’irai vous voir un de

ces soirs.

Dans leur logement depuis deux années qu’ils l’habitaient personne

encore n’était venu leur rendre visite puisqu’ils ne connaissaient

personne. Jeanne ne fut pas contente.

--Pour ce que ça va te servir! dit-elle.

Il vint un soir en traînant ses bottines dans le couloir comme

infiniment fatigué de vivre. Il portait en plein mois de Juin un gros

pardessus d’hiver.

--Je suis gelé! dit-il.

Vaneau s’empressait autour de lui qui distraitement tendit la main à

Jeanne.

--Qu’allez-vous prendre? dit Vaneau. Un peu de café?

--Je prendrai, répondit Verrière, un verre d’eau.

Peu à peu cependant il s’humanisa. Il regardait Jeanne qui n’avait pas

l’air de s’amuser beaucoup et lui posa des questions. Vaneau vit qu’elle

lui plaisait. Il en fut heureux: il avait redouté que Verrière la

trouvât laide ou commune.

--Je jurerais, dit Verrière, que vous n’avez jamais dîné dans une

brasserie, au Quartier?

Ils durent avouer que non.

--Eh bien, venez donc me prendre chez moi dimanche prochain à cinq

heures. Nous irons ensemble.

C’était une invitation en règle et faite très délicatement. Vaneau en

était si confus, si touché, qu’il ne savait comment accepter.

Il admira Verrière de parler avec cette désinvolture au gérant, au

garçon. Tout le temps que dura le dîner ils furent tous les trois très

gais.

Jeanne s’était trompée sur le compte de Verrière. Elle s’était faite

belle aujourd’hui. Vaneau l’avait voulu. Verrière s’intéressait à tous

les détails de leur vie, il apprit à quelle heure ils entraient au

bureau, à quelle heure ils en sortaient, parfois ensemble, souvent

Jeanne la première. Elle remontait à la maison à pied tous les soirs

quelque temps qu’il fît par la rue de Clichy.

--Je vous écrirai prochainement, dit-il à Vaneau quand ils se

quittèrent. J’ai quelque chose en vue pour vous dans un journal.

La lettre arriva dix jours après. Il attendrait Vaneau demain soir à six

heures et quart chez lui. On prendrait une voiture. Vaneau se hâta, six

heures sonnées, prit ses jambes à son cou. Il sonna. Personne ne vint

lui ouvrir. Il attendit jusqu’à sept heures dans la rue. Peut-être

Verrière avait-il été retenu au dernier moment? Il allait arriver d’une

minute à l’autre.

Verrière à six heures du soir descendait lentement la rue de Clichy que

Jeanne allait suivre en sens inverse. Il ne pouvait manquer de la

rencontrer. Elle fut étonnée de le voir là qui la saluait d’un grand

coup de chapeau.

--Bonjour, madame! lui dit-il. Comment allez-vous depuis l’autre

dimanche?

--Mais n’aviez-vous pas donné rendez-vous à Louis pour ce soir?

dit-elle.

Il ne sut d’abord que répondre. Cette petite jolie femme, avait-il

pensé, doit s’ennuyer à mourir avec ce grand garçon bébête qui est son

mari. Elle doit rêver, désirer mieux. Elle sera enchantée de me voir

sans lui. Mais il se reprit vite, se frappa le front:

--Ah! Je serai toujours le même! J’ai de ces distractions inconcevables!

Oui! Oui! Je me rappelle maintenant. Il doit m’attendre. Mais

permettez-moi de faire la moitié du chemin avec vous jusqu’à la place

Clichy.

Il essaya de l’étourdir, de l’éblouir. Elle l’écoutait, les lèvres

serrées, défiante, le laissant parler. Elle ne souriait pas. Il fut

obligé de la laisser seule poursuivre son chemin. Il la vit traverser la

place Clichy. Elle ne se retourna point. Il fit signe à un cocher, lui

jeta l’adresse d’une taverne du Quartier.

A sept heures et demie Vaneau rentra.

--Je n’y comprends rien! dit-il. Je n’ai pas vu Verrière. Je l’ai

attendu plus d’une heure. On a dû le retenir quelque part. Mais il

m’enverra un mot.

Jeanne dit seulement:

--Tu crois? C’est un farceur.

--Allons donc! Décidément, je ne sais pas ce que tu vas chercher.

Il attendit le «mot» un, deux, trois quatre jours. Puis n’y tenant plus

il retourna rue Caulaincourt.

--M. Verrière? dit le concierge. Il est à la campagne. Il a même donné

congé pour le terme d’Octobre.

Il allait falloir recommencer, chercher ailleurs un autre «ami».

L'héritage · 第 21 / 24 题