Pourtant Vaneau s’éloigne des boulevards; il se dirige vers Montmartre,
et c’est à peine si de l’entrée de la rue Laffitte il aperçoit le fameux
dôme blanc qu’entourent de légers brouillards. Mais il ne se précipite
point. Il marche posément, avec des envies de s’arrêter aux devantures
où sont des tableaux, des livres qui ne demandent qu’à être regardés;
derrière les livres et les tableaux il y a, de quelque nom que l’on
veuille les ennoblir, le marchand et la marchande qui ne demandent qu’à
vous voir entrer cherchant votre porte-monnaie. Mais Vaneau n’est pas
riche.
Il croise des jeunes filles qui ne ressemblent pas à celles que jusqu’à
présent il a vues. Elles parlent, elles rient très fort et sont aussi
bien mises, aussi importantes que de grandes dames. Vaneau devine
cependant qu’à cette heure elles vont travailler, mais ce doit être
uniquement pour se distraire. Il y en a qui s’en vont toutes seules en
lisant un feuilleton. Il se dit:
--C’est très bien! Sans doute ce n’est qu’un feuilleton, mais elles
lisent. Vraiment toutes ces jeunes filles ont des âmes d’artistes et
sont éprises comme moi de littérature.
Il voudrait leur dire:
--Vous êtes depuis longtemps la lumière de mes rêves. Je n’ai guère plus
de vingt ans. Je veux devenir célèbre, ô jeunes filles, pour que vous
m’aimiez.
Mais elles passent et Vaneau continue son chemin.
Il y a aussi des jeunes gens, vêtus de noir, qui, l’air sérieux, se
dirigent vers des bureaux en mangeant leur croissant. Vaneau ne doute
pas que leur besogne n’y soit compliquée. Ce sont des Parisiens, donc
tous d’une intelligence supérieure. A songer que demain il devra
travailler comme eux, il éprouve quelque inquiétude. Mais qu’importe
demain! Aujourd’hui mérite d’être vécu.
Vaneau débarque à Paris comme avant lui Rastignac, les Lorrains de
Barrès, le Petit Chose. Mais qu’il en diffère! Il ne songe pas à se
jeter dans le gouffre ouvert par Balzac: il ne connaît point de Mme de
Beauséant qui lui ouvre les portes des salons. Son activité ne fut point
par Bouteiller orientée vers la politique: il s’est développé par
lui-même. Aussi pauvre que le Petit Chose, il n’aura pas comme lui de
mère Jacques qui travaille pour deux. Il ne pourra point en écoutant les
angélus de Saint-Germain-des-Prés écrire des vers: il sera tout à la
fois le Petit Chose et la mère Jacques. Mais il travaillera. Il se sent
robuste. La légende du Chat-Noir le ravit d’aise. A lui qui depuis
longtemps la voit dans ses rêves, la Butte apparaît comme un terrier
percé d’innombrables trous où gîtent de fameux lapins, des «artistes» à
pantalons bouffants, à cravates noires, à chapeaux pointus. Ils ne
vivent que pour l’Art dont ils discutent continuellement, soit en
prenant des bocks et des absinthes, soit quand ils s’en vont par bandes
galoper dans les bois de Clamart, s’asseoir près des étangs de
Ville-d’Avray, manger des fritures au bord de la Seine. Vaneau les voit
à travers Mürger et _Manette Salomon_.
Il n’arrive pas en fondateur d’école. Il n’apporte pas, pliées entre
deux douzaines de mouchoirs, de théories nouvelles qui doivent
bouleverser le monde. Tout en montant la rue des Martyrs, il soliloque:
--Si j’avais, à ma droite ou à ma gauche, un peintre qui pour la
postérité m’exposât ses idées sur la peinture, tandis que je parlerais
littérature!... Mais ce serait un chapitre de roman, non une page de
vie. Il est exact que j’arrive à Paris un matin de Septembre, seul, plus
inaperçu encore que dans les bois qui entourent ma ville natale. Je
soliloque,--je le sais et il est inutile de me le faire
remarquer,--comme Durtal sous les feuillages de cette forêt de pierre
qu’est la cathédrale de Chartres. Mais est-ce ma faute? Je ne
demanderais pas mieux que de parler très haut pour qu’on m’entendît. Car
je viens ici pour tâcher de construire, sur ce terrain déjà si encombré,
ma bicoque dont j’ai à peine jeté les premières fondations. J’aperçois
des palais, des maisons bourgeoises, des villas sous la verdure, des
fermes, de petites maisons semblables à celles de ma petite ville. Or
tout cela est étiqueté, conservé, gardé, défendu par les critiques.
Pourtant je vois, tombant en ruines, des demeures jadis fastueuses que
personne ne visite plus. Que j’aille, ici, cueillir en passant un brin
de chèvrefeuille, ou respirer même de loin, une rose; que je ramasse là
quelque branche morte ou une pomme tombée sur le chemin; que je fasse le
geste de mettre dans ma poche une ardoise ou un morceau de marbre brisé,
tout de suite l’on me criera:
--Hé, l’ami! Que faites-vous donc?
Je me bâtirai ma bicoque comme je pourrai, avec des débris de zinc, des
tuyaux de poêle que j’irai ramasser dans les coins vierges, s’il en
reste, de Paris, avec de la glaise et des pierres que je déterrerai dans
quelque carrière ignorée de province.
Vaneau a traversé un boulevard. Il monte maintenant les marches d’un
escalier qui n’en finit pas. Et voici brusquement tout Paris encore
couvert de brume à ses pieds.
Attention, mon ami Vaneau! Tu vas pénétrer si tu n’y prends garde dans
les propriétés réservées. Tu ne t’imagines pas, je pense, être le
premier à regarder, de cette altitude, Paris? Tu ne vas point nous
offrir comme régal nouveau des tartines sur la multitude d’êtres
assemblés là, qui souffrent, rient, s’agitent et meurent, l’antithèse
entre Notre-Dame et la tour Eiffel, entre les doux appels des cloches et
les cris rauques des sirènes. Rastignac, quand il lança son défi, ne
posait pas pour la galerie et les morts du Père-Lachaise n’ont pas
souri. Mais toi, essaie un peu de prononcer pour ton compte ces trois
syllabes:
--A nous deux!
Paris n’entendra pas. Mais s’il t’entendait il éclaterait de rire. Tu
veux être quelqu’un. Et tu n’es rien, qu’un jeune homme inconnu en qui
s’agitent des forces obscures que tu ne peux diriger. Tu es quelqu’un,
mais sur qui pèsent des années de servitude et d’humiliations. Que
peux-tu dire à la grande ville? Que veux-tu trouver aujourd’hui de
nouveau? Sans doute elle est tout entière à tes pieds, mais c’est une
façon de parler. Elle a l’air plutôt de te dire:
--Descends donc un peu et tu verras!
Voici qu’elle s’étire de son sommeil, qu’elle se découvre. Des
monuments, comme fatigués de dormir, surgissent de terre d’un coup de
reins. Un rayon de lumière tombe sur leurs vitraux luisants comme des
yeux de fauves qui te guetteraient du fond de la brousse. La brume se
retire peu à peu comme les flots de la mer au reflux chassée par le
soleil. Elle te laisse voir debout, enracinés dans la grève, des
quartiers énormes de rochers qui sont des maisons. Des églises émergent
dont tu ne sais même pas les noms: tu ne reconnais que Notre-Dame et
Saint-Sulpice. Tu reconnais aussi la tour Eiffel. Tout le reste est un
fouillis de cheminées, d’ardoises et de zinc, de fenêtres. Il te semble,
tant les maisons se pressent les unes contre les autres, que tu pourrais
traverser Paris en marchant sur les toits. La brume n’est pas encore
arrivée au bout de l’horizon. Il te semble que Paris n’a pas de fin,
qu’il va comme cela jusqu’au bout du monde. Aussi loin que tu puisses
voir ce sont toujours des maisons que tu ne distingues plus qu’à peine.
Pourtant, regarde. Là-bas, sur ta gauche, ces îlots de verdure que n’a
point submergés la houle des pierres ni des ardoises: ce sont les
Buttes-Chaumont et le Père-Lachaise d’où Rastignac, près d’un siècle
avant toi, découvrit la grande ville. Trois millions d’êtres humains
grouillent à tes pieds en une cohue où bientôt il te faudra jouer des
coudes. Il ne t’en arrive qu’un bruissement confus, comme de crabes qui
remuent sur le sable. La trompette de l’Archange sonnant au-dessus de
cette vallée ne leur ferait point lever la tête, absorbés qu’ils sont
par leurs soucis quotidiens. Tu en aperçois quelques-uns, gros comme des
fourmis qui cherchent une brindille, une paille, un grain de blé, mais
tu ne les vois pas tous. Il y en a dans les églises et dans les
casernes, dans les couvents et dans les lycées, dans les rues et dans
les égouts, dans les grands magasins et dans les petites boutiques, dans
les banques et à l’Université, dans les ateliers de couture et dans les
cafés, dans les hôtels de Passy et d’Auteuil et dans les mansardes, sur
les berges de la Seine et sous les ponts et jusque sur les toits. Ils
sortent de partout. Par toutes les portes de toutes les maisons c’est un
flot humain qui se répand, toujours égal, mais que creuse parfois le
souffle des émeutes. Il y en a qui, comme toi, sont venus d’un pays où
il eût été pour eux meilleur de vivre à l’ombre des chênes, sur les
bords d’un étang fréquenté par les paisibles poules d’eau. Ils y
retournent la nuit au gré de leurs rêves et ne se réveillent qu’en
soupirant. De pauvres femmes se lamentent dans les cours, tandis que les
coupés électriques glissent le long des avenues, accompagnés du frisson
des platanes poussiéreux. Et c’est tout cela que tu veux conquérir?
Vaneau, mon ami, prends garde! Tu exagères! Redescends vers Paris.
Vaneau descend, ni mélancolique, ni enthousiasmé, simplement heureux. Il
fume cigarette sur cigarette. Demain il faudra se réduire, mais cette
matinée de Septembre vaut d’être pleinement vécue. Boulevard
Rochechouart,--il va bientôt être onze heures,--il pénètre dans un café,
demande un «Pernod sucre». Le sucre posé sur la cuiller, il l’arrose de
quelques gouttes d’eau. Il songe:
--Je me souviens d’absinthes semblables prises dans des cafés de cette
sous-préfecture où, lorsque je parvenais à m’évader de la caserne, le
train qui s’arrêtait fatigué m’obligeait à errer deux heures durant. Il
faut avoir sué au cours de marches et de manœuvres sur des routes où les
arbres trop savamment espacés ne dispensent qu’une ombre rare; il faut
avoir après de prétendus repas absorbés à la hâte sur des coins de
tables puantes encore de cire et de cirage défilé des gardes à dix
heures du matin, sous un soleil qui dénonce, impitoyable, aux fureurs
d’un adjudant de semaine le moindre trou sur les bretelles de suspension
et les cartouchières, pour savourer le bonheur d’être assis tout seul
dans un café silencieux quoique sur une banquette dont le cuir usé,
mourant, laisse à plusieurs endroits à la fois s’échapper son âme de
crin. Mais aujourd’hui cette paix, cette tranquillité de jadis me
pèsent. Les mouches seules étaient vivantes. En province les toits sont
posés sur les maisons comme des éteignoirs: sous eux les enthousiasmes
vite étouffés meurent. Et les guêpes inutilement se cassent la tête
contre les vitres.
On peut se rendre compte qu’il commence à divaguer. Est-ce l’effet de la
nuit blanche, de l’arrivée à Paris, des premières gorgées d’absinthe?
--Oui. J’ai lu des tas de romans archifaux. Je dois m’avouer à moi-même
que j’ignore si j’en écrirai jamais un, et s’il sera meilleur. Mais
j’espère qu’à quarante ans, si Dieu me prête vie, j’écrirai mieux, ou
plus du tout. Ils taillent leurs personnages comme les gamins leurs
bonshommes de neige: à coups de pelle. Les épaules, les jambes sont
vaguement indiquées, et la tête fait une de ces têtes!... Les joyeux
ajoutent une pipe; les lugubres creusent les yeux, allument sous le
crâne une chandelle. Mais qu’il y ait du feu dans la pipe, et laissez
faire la chandelle: en même temps que le visage rudimentaire, le
bonhomme s’en ira vite. Il n’y a pas besoin d’attendre le soleil.
De temps à autre Vaneau regarde dehors. Il espère voir des files
d’artistes, mais rien, que des tombereaux, des fiacres et des tramways.
Des femmes mal peignées se rendent au marché; des bonnes, dès le matin
coiffées, passent avec des filets et des paniers. Vaneau invoque
mentalement le Dieu de Hugo:
Modérateur des sauts de l’anse du panier.
D’artistes, point. Sans doute ils travaillent.
--Chercher à quelle date, songe-t-il, donc à quel âge un tel a écrit son
chef-d’œuvre, pour se dire: «Oh! j’ai encore huit mois pour faire
l’équivalent!» Et puis, que m’importe! J’ai moi aussi de l’infini sur la
planche! J’ai l’avenir à ma disposition.
Oui. Songe toujours. Mais pas d’illusions! Attends un peu, et tu verras.
C’est toi qui es à la disposition de l’avenir. Si tu te laisses entamer
par la vie quotidienne, tu es perdu. Il te faudra continuellement te
ressaisir, rentrer en toi-même, et de l’intérieur recimenter la petite
tour du haut de laquelle tu regarderas. Ce premier contact avec Paris
t’enfièvre. Tu ne doutes plus ce matin de personne, ni de toi-même. Tu
arrives d’une bourgade inconnue où tu marchais dans les derniers; ici
tout de suite tu seras classé parmi les premiers, le premier peut-être
comme autrefois à l’école des Frères? Tu vas laisser tomber, comme un
vieux manteau, de tes épaules, plus de vingt années de soumission? Tu
vas cesser de trembler pour te dresser tout droit, d’hésiter pour
affirmer? C’est bien ce que tu penses, n’est-ce pas, confusément?
Aujourd’hui tu ne doutes de rien. Demain tu hésiteras. Bientôt tu
reculeras peut-être.