Dès huit heures du matin c’était grande tranquillité sur les toits de
vieilles tuiles et d’ardoises neuves. Les maisons pouvaient paraître
dispersées, en désordre, tant on en voyait un peu partout, à la file,
isolées, groupées autour de l’hôtel de ville. Mais ceux qui
connaissaient les noms des routes et des rues et les chemins qui n’ont
pas de noms, savaient que chaque maison était fidèle à sa rue, à sa
route, à son chemin.
Un cheval prenait son temps pour paître: il avait devant lui toute
l’étendue du pré. Des vaches, n’ignorant pas que c’était joli de
produire du lait qui se vend cher, se reposaient mollement sur cette
herbe qu’elles semblaient dédaigner. Des oies s’en allaient avec leurs
larges pattes sans s’inquiéter des traces qu’elles pouvaient laisser de
leur passage. Sur les haies on aurait pu mettre à sécher beaucoup plus
de linge encore. Le coq du clocher presque invisible dans l’azur,
tournait comme une simple girouette à tous les vents.
Des villages d’alentour il n’était pas question. Chaque matin les
retrouvait à leur poste, Sonne à l’est, la Vallée à l’ouest, Sommée au
sud, Richâteau au nord, comme des sentinelles sur la lisière des bois,
comme des travailleurs éparpillés dans les champs. Aucun d’eux n’avait
entre ses chaumières le centre que constituent le clocher d’une église,
le clocheton d’une mairie. Mais ils étaient beaucoup plus paisibles que
la petite ville pourtant silencieuse. Ils n’entendaient même pas
toujours sonner l’angelus: cela dépendait du vent. Et ils ne
s’occupaient pas beaucoup de politique. Qu’elles fussent en bordure
d’une route départementale ou dispersées le long de chemins que
n’entretenaient pas les cantonniers, leurs chaumières depuis plus d’un
siècle voyaient chaque année le blé mûrir et fleurir les pommes de
terre: c’était pour elles une certitude préférable à toutes les
disputes. Et sur les toits de chaume c’était encore plus grande
tranquillité que sur les toits de tuiles et d’ardoises.
Ce n’était pas une mince affaire pour Vaneau que de se trouver là une
situation. Les places de barbouilleurs de papier n’y abondaient pas: on
en connaissait seulement cinq ou six. Peut-être même étaient-elles
encore plus difficiles à chercher qu’à trouver, tant il se sentait sûr à
l’avance de l’inutilité de toute démarche. Pourtant il fallait qu’il fît
preuve de bonne volonté. Un jeune homme qui sorti de la caserne rentre
dans son pays, ne peut rester inoccupé même s’il n’a pas de quoi vivre.
Il s’en manquait de si peu que ce ne fût son cas! Son père n’aurait pas
été jusqu’à lui dire:
--Te voici en âge de gagner ta vie; tu apprenais tout ce que tu voulais,
il faut que ça te serve maintenant. Tu ne mangeras que le pain que tu
pourras payer toi-même.
Ils savaient qu’il faut attendre; mais ils n’auraient pas pu attendre
des années.
Il frappa à l’étude du notaire, au bureau du banquier, sonna à la grille
du receveur de l’enregistrement. Sans doute ils avaient entendu parler
de ses succès au collège; ils se souvenaient de l’avoir couronné jadis
lors des distributions de prix à l’école des frères, toujours le premier
dans chaque classe; mais cela n’avait plus aucune importance. Vaneau
n’était plus qu’un jeune homme qui avait besoin de travailler pour
vivre. Certainement ils songeaient au fond d’eux-mêmes:
--Mon pauvre garçon, tu aurais mieux fait de te mettre à bêcher nos
jardins aussitôt obtenu ton certificat d’études.
Ils n’allaient point jusqu’à le faire asseoir. Ils le recevaient le plus
vite possible. Chacun d’eux employait à peu près la même formule:
--Vous savez, ceux qui sont ici tiennent à y rester. Mais on ne peut
jamais tout prévoir. Comptez que la première place libre sera pour vous.
Ils parlaient avec une assurance d’hommes de qui dépendent beaucoup de
vies. Vaneau les écoutait avec l’humilité de quelqu’un qui ne peut pas
faire lui-même sa destinée.
Il ne s’agissait plus du collège où le réfectoire fait partie de la
maison, de la caserne où il avait deux fois par jour une gamelle à peu
près pleine à sa disposition. Ce n’était plus l’oisiveté des anciennes
vacances dont il profitait complètement, parce qu’il avait pâli dix mois
durant sur des livres qu’il n’est pas donné à tout le monde de
comprendre; ce n’était plus la béatitude de huit jours de permission,
savourés entre une suite de corvées, de tirs et de marches forcées,
pendant lesquels il n’était point réveillé par le brutal clairon de
garde et ne passait pas pour aller se promener devant le sergent du
poste de police. Les jours menaçaient de se succéder sans apporter la
certitude des repas. Désœuvré, vêtu d’un complet gris fer, il
retraversait les mêmes rues comme un rentier qui ne sait de quelle façon
tuer le temps.
Des gens lui disaient:
--Eh bien, Louis, on est content d’avoir fini son service?
Il était obligé de répondre:
--Oui.
Ils ajoutaient:
--Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant?
Il était obligé de ne rien répondre. Ils l’interrogeaient avec une
tranquillité de gens habitués à leurs maisons qui leur appartiennent, ou
dont ils payent régulièrement le loyer. La plupart d’entre eux n’avaient
pas des budgets de ministres, mais ils arrivaient à joindre les deux
bouts.
Il n’avait pas de chambre où se retirer pour rêver, une jambe repliée
sur l’autre, en essayant de faire avec ses cigarettes des ronds de
fumée. Il ne disposait dans l’une des deux pièces que d’une table, sur
laquelle quelques livres étaient empilés. S’il cherchait à se recueillir
dans le silence, sa mère allait et venait obstinée à ne pas rester
tranquille. Elle lui disait:
--Qu’est-ce que tu fais donc là? Si tu retournais voir chez M.
Auribault?
C’était le nom du banquier. Vaneau ne répondait pas. Mais pour avoir
l’air de ne pas perdre son temps il fallait qu’il ouvrît un des livres
qu’il connaissait par cœur, et qu’il fît semblant de lire. Il se
rappelait avec amertume le collège où l’automne et l’hiver il pouvait
rêver librement sans entendre de bruits de voix.
A la caserne il avait pris l’habitude des cantines, les soirs où l’on
n’a ni le temps ni le courage de se mettre en tenue pour sortir;
quelquefois il était allé au café, les après-midi de dimanches qui
semblent longues à qui ne dispose que de six sous pour prendre un bock
ou une absinthe qui fait oublier une heure durant la vie grise.
Maintenant il avait moins d’argent encore qu’à la caserne. Il fallait
qu’il demandât cinquante centimes pour s’acheter un paquet de tabac; on
trouvait qu’il fumait trop.
Trois mois passèrent ainsi. Puis une place se présenta: celle sur
laquelle il comptait le moins. Pourtant celui qui la laissait, un des
trois commis du banquier, le père Rouland, mourait septuagénaire, mais
on ne voyait pas de raison à ce qu’il ne vécût point jusqu’à plus de
cent ans. Vieux bonhomme, grand, mince, droit comme un peuplier, il
n’avait jamais vu, pas plus que d’autres, se réaliser son idéal. Il
aurait voulu être un des employés d’une grande maison de banque de
Paris. Leur vie telle qu’il se l’imaginait de loin devait être
délicieuse. Elle commençait chaque jour par le classique croissant du
matin, et se terminait par une longue promenade nocturne sur les grands
boulevards. Personne n’aurait pu le détromper. Il avait l’habitude de
dire aux jeunes gens qui travaillaient avec lui, ou qu’il rencontrait:
--Ne restez donc pas à moisir ici! Dépêchez-vous de partir pour Paris!
Ah! si c’était à refaire, pour moi! Au lieu de gagner cent francs par
mois, j’en gagnerais aujourd’hui trois cents, là-bas.
On aurait pu lui répondre:
--Ce n’est pas sûr, père Rouland. Et puis, à Paris vous seriez mort
depuis des années. Vous n’y auriez pas eu vos aises comme ici.
Il possédait une petite maison,--rez-de-chaussée, cave, grenier, cour et
jardin--où il vivait en vieux garçon. Ses appointements lui servaient à
se nourrir et à payer ses nombreux apéritifs. Sorti du bureau il était
plus souvent au café que chez lui. Trois absinthes de suite ne lui
faisaient pas peur. Mangeant et buvant comme quatre, il fallut un coup
de sang pour que la mort eût raison de lui.
Aux appointements de quarante francs par mois Vaneau lui succéda.
Dans le petit bureau trois employés pouvaient ne pas trop se sentir les
coudes, en écrivant. Il n’y avait qu’un guichet, devant lequel jamais
les clients n’avaient l’occasion de se bousculer, qu’une fenêtre donnant
sur une cour sablée. Le commis principal travaillait seul dans une pièce
voisine.
Un bachelier peut ne pas connaître l’A B C de la banque. Vaneau dut
apprendre ce que sont un effet, un titre, un coupon, écrire des lettres
d’affaires, répondre, quand c’était son tour ou qu’il n’y avait pas
moyen de faire autrement, aux clients. Il travaillait de huit heures et
demie du matin à six heures du soir et le dimanche jusqu’à midi.
Son père lui avait dit:
--Te voilà maintenant le pied à l’étrier. Tâche de ne pas répondre si M.
Auribault te fait une observation: c’est son droit puisque c’est lui qui
te paye. Tu nous donneras trente-cinq francs par mois pour ta nourriture
et ton entretien. Ça fait un peu plus de vingt sous par jour; tu peux
être sûr que nous n’y gagnerons pas. Ce n’est pas une situation
magnifique, mais tu auras toujours moins de mal que moi. Tu garderas
cinq francs pour toi. C’est déjà beaucoup puisque tu n’auras rien à
dépenser pour te nourrir ni pour t’habiller. Certainement je ne te
suivrai pas dans les rues pour t’empêcher d’aller au café si tu en as
envie, mais moi je n’y ai jamais mis les pieds et je ne m’en porte pas
plus mal. Une fois sur la pente ce n’est pas vingt sous par jour qui
suffisent avec les parties de cartes, les parties de billard. C’est
comme le tabac: je ne pense pas à t’empêcher d’en acheter mais c’est un
vrai poison. L’année dernière le juge de paix est mort d’un cancer dans
la bouche pour avoir trop fumé. Tout le monde te le dira.
N’importe: Vaneau fut heureux le jour où dans sa poche il sentit cette
grosse pièce ronde,--la première qu’il eût gagnée!--qu’il ne devait à
personne, dont il pourrait faire ce que bon lui semblerait. Mais il
fallut d’abord qu’il payât l’apéritif à ses collègues.
Les cafés des petites villes ont beau paraître luxueux à ceux qui n’y
pénètrent jamais, aux vieux des villages qui traversent de temps en
temps la grand’rue: ils sont simples; on y a toutes ses aises; on n’a
jamais de pourboire à donner au garçon puisque l’on est servi par le
patron ou, en son absence, par sa femme. Ils allèrent au _Café de Paris_
transformé depuis peu; par les deux glaces de sa devanture il répandait
beaucoup de lumière sur la neige dont la place était couverte, car on
était en Janvier.
C’étaient trois hommes d’une quarantaine d’années, depuis longtemps
mariés et pères de famille. Jeunes hommes ils avaient connu Vaneau tout
gamin. Ils n’étaient jamais allés qu’à l’école primaire; il avait fallu
un concours de circonstances spéciales pour les orienter vers un bureau
plutôt que vers les champs, que vers une boutique de commerçant. Ils ne
se plaignaient pas: ils tenaient, chacun, de leurs parents, quelques
biens au soleil dont les revenus joints à leurs appointements leur
permettaient de vivre mieux que des ouvriers. Quant à M. Dumas, le
commis principal, il avait épousé une femme qui ne lui apportait pas
moins de vingt-cinq mille francs: à quatre pour cent cela fait chaque
année un billet de mille que l’on empoche sans se tourmenter. M. Dumas
ne buvait jamais d’absinthe par principe. Il prit un vermouth-cassis.
Pour les deux autres et pour Vaneau on apporta trois absinthes. Et, ma
foi! l’on parla de n’importe quoi. Vaneau songeait:
--C’est déjà bien assez de vivre avec eux toute la journée. Mais ce soir
je ne pouvais pas faire autrement.
Et puis n’était-il pas mieux ici que chez lui? Par un temps pareil il ne
fallait pas penser à se promener dans la nuit, dans la neige. Il
rentrait, secouait ses souliers sur la pierre du seuil; on n’attendait
que lui pour se mettre à table, le dos au poêle. Et ils se couchaient le
plus tôt possible, avant huit heures. Mais ce soir il avait prévenu
qu’il rentrerait un peu plus tard, étant obligé d’offrir «quelque chose»
à ses collègues.
Il se trouvait bien dans ce café: il y faisait chaud, il y avait
beaucoup de lumières; on y parlait haut dans la fumée des cigarettes. Il
y voyait les messieurs les plus importants de la petite ville: un des
pharmaciens, le notaire, quelques gros commerçants se dérider, rire
même. Le notaire n’était plus le même qu’à son étude. Il semblait à
Vaneau qu’il pouvait maintenant traiter avec lui d’égal à égal. Pour la
première fois il s’asseyait dans un café de sa ville natale avec un
verre d’absinthe et un paquet de tabac à peine entamé devant lui.
C’était comme une consécration officielle qu’il devait à ses mérites
personnels. La vie serait douce désormais. M. Dumas avait bien trouvé
une femme dont la dot était de vingt-cinq mille francs! Mais cela même
ne suffisait pas à Vaneau: des rêves au fond de lui-même battaient des
ailes. Ce n’était qu’un début. Il commençait à se suffire à lui-même,
puisque à vingt-deux ans il gagnait quarante francs par mois, ce qui est
un joli chiffre pour quelqu’un qui a toujours coûté beaucoup trop
d’argent. Mais il se développerait. Il faudrait que la petite ville
reconnût sa valeur, que le banquier, que le notaire, que les commerçants
s’inclinassent devant lui, puis qu’il s’en allât à Paris avec des
volumes de vers, et que tout de suite du haut du ciel d’où elle le
guetterait la célébrité s’abattît sur lui. Comme un riche, il fit sonner
sur le marbre son unique pièce de cinq francs pour payer les quatre
apéritifs.
Les jours se suivirent nombreux. Il dut rabattre de cet enthousiasme
d’une heure. Il ne fut plus qu’un employé, du matin au soir, et du soir
au matin qu’un jeune homme obligé de rentrer à heure fixe à la maison
paternelle où il lui fallait manger et se coucher. Sa véritable vie
était ailleurs.
Après le repas de midi qui ne durait pas plus d’une demi-heure, il
prenait son chapeau et, sur une route qui allait trop loin pour qu’il
pût la suivre jusqu’au bout, il marchait, une cigarette aux lèvres.
C’était le moment le plus délicieux de la journée. La route serpentait
dans un bois à l’entrée duquel chaque premier dimanche de Mai
s’installaient quelques baraques pour les enfants et un parquet pour les
danseurs. Mais maintenant la neige craquait comme de la glace sous ses
pas, trop durcie pour que le pâle soleil la pût faire fondre. Il ne
rencontrait âme qui vive. Les autres, jeunes et vieux, restaient tapis
dans leurs maisons à la chaleur des larges cheminées, des poêles ronds.
Lui seul marchait sur une route dont le vent et la neige faisaient ce
qu’ils voulaient. Toute la terre jusqu’à l’horizon lointain était
blanche comme une morte. Seuls, sous la route, dans le ravin, des sapins
faisaient tache, s’obstinant à profiter du moindre coup de vent pour
secouer leurs branches qui souffrent d’être chargées de neige. Se
tournant vers la petite ville il voyait des maisons bâties sur des
rochers; des champs montant vers le ciel derrière les maisons et plus
haut qu’elles; et l’église, avec des ardoises qui devaient être gelées,
dominant les maisons, les rochers et les champs. Toutes les fenêtres
étaient closes. Toutes les cheminées fumaient. L’air froid, il le
respirait à pleins poumons. Jusqu’à deux heures de l’après-midi il était
son maître. S’enthousiasmant encore sur des rimes toutes trouvées, il
bâtissait des strophes qu’il gardait pour lui.
Dès les approches du printemps il commença de n’être plus seul sur «sa»
route. La petite ville, se secouant comme les sapins, éprouvait le
besoin de voir le ciel bleuir, la neige s’en aller et de respirer le
parfum des violettes. De vieux petits rentiers venaient à pas comptés
s’asseoir sur un banc peint en vert: ils s’ennuyaient un peu de ne plus
travailler, mais la faute en était à leur commerce qui avait trop bien
marché. Il revit M. Despert, un ancien marchand de parapluies, qui s’en
allait à grands pas dans de solides souliers ferrés: il avait l’habitude
des longues marches, ayant fait pendant plus de trente années toutes les
communes du canton, portant sur son dos ses parapluies, sa grosse canne
au poing. Des jeunes femmes en chapeaux ouvraient leurs ombrelles parce
que les premiers rayons du printemps sont traîtres. Quelques-unes
poussaient de petites voitures dans lesquelles des enfants ne pouvaient
pas s’endormir. Beaucoup d’entre elles, Vaneau les avait connues jeunes
filles. Autrefois elles lui faisaient peur. Maintenant, lorsqu’il
passait à côté d’elles, il n’était guère plus hardi; il n’osait
seulement pas les saluer. Enfin quelques petites couturières venaient de
temps en temps; joyeuses elles éclataient de rire. Il les redoutait.
Elles le regardaient en face. Il se disait:
«Ce sont des jeunes filles qui doivent continuellement rêver d’amour.
Oui: les ouvrières de Paris leur sont supérieures, étant toujours en
contact avec des artistes, poètes et musiciens. Mais celles-ci telles
quelles sont jolies, et je voudrais pouvoir me promener avec l’une
d’elles. Je lui réciterais des vers. Seulement, pour elles non plus je
ne suis rien.»
En ce printemps qui était celui de sa vingt-troisième année, Vaneau
commençait à languir. Comme par une grâce spéciale il ne concevait
l’amour qu’en rêveries au clair de lune, qu’en promenades dans de jolis
sentiers, si jolis et menant si bien au royaume de l’idéal que l’on ne
pense même pas à y tomber soudain, comme il est écrit dans les romans,
dans les bras l’un de l’autre. Il ne connaissait ni les jeunes filles ni
les jeunes femmes. Pour les captiver, pour qu’elles vinssent
d’elles-mêmes à lui qui n’osait pas aller à elles, il eût voulu déjà
être célèbre, et que sa ville natale lui élevât par anticipation une
statue.
En attendant il n’était qu’un des quatre employés de M. Auribault. Il ne
descendait pas de ce qu’il croyait être le sommet de l’inspiration avec
deux cornes de lumière au front. Il avait beau passer par les rues avec
des sourires qu’il affectait de rendre dédaigneux à l’adresse de ceux
qui ne voyaient pas plus loin que le jour présent; il n’en devait pas
moins saluer le premier le médecin, le pharmacien, le notaire et les
plus gros commerçants et faire bonne figure à Mlle Geneviève, une
vieille fille ignorante, qui venait au guichet de la banque l’assaillir
de questions au sujet du placement de ses économies, à M. Prévôtal, un
gros homme apoplectique, rogue, qui étalait de telle façon ses billets
de banque que l’on eût cru qu’il en avait assez pour en couvrir la
terre. Il n’en devait pas moins rentrer à l’heure. Il n’allait plus au
café que rarement, avec crainte, depuis que sa mère lui avait dit:
--C’est malheureux pour nous d’avoir un enfant comme toi. M. Bailly m’a
dit hier: «Est-ce que votre fils va prendre l’habitude d’aller au café
comme un rentier? Il ferait mieux de vous donner l’argent qu’il y
dépense.»
Ainsi on se chargeait de lui rappeler qu’il était l’aboutissement de
plusieurs générations de soumis. On ne pensait même pas à ce qu’il
pouvait porter au dedans de lui-même. On ne voyait en lui qu’un employé
qui n’était même pas libre d’user d’une pièce de cinq francs comme bon
lui semblait.
Cette solitude et cette dépendance lui pesaient. Il lui tardait de
sortir de l’obscurité. Pour avoir un sonnet imprimé dans un journal
local, dans une revue de dixième ordre, il eût donné la moitié de sa
vie. Nul doute que tout le monde ne le lût, ne l’appréciât et que Vaneau
ne dût être, immédiatement, mis hors de pair.
Il n’y avait ici ni jeunes gens de son âge, ni personne de quelque âge
que ce fût, avec lesquels il pût parler littérature, ni jeunes filles
qu’il pût aimer.
Il se prit à douter de lui-même et du monde. Toute sa vie il serait
condamné à se rendre de bon matin à ce bureau d’où il ne sortirait que
vers six heures du soir. Il se fatiguait de se promener seul sur une
route; il avait honte de passer à côté des jeunes filles qu’il n’osait
pas saluer en souriant. Ses jours couleraient monotones, sans gloire. Il
se fatiguait aussi d’écrire des vers que personne ne lirait et qu’il lui
serait impossible de faire imprimer.
Les soirs d’été voluptueux vinrent avec leurs frissons dans les
feuilles. Comme aux soirs de son enfance il s’asseyait sur le seuil
frais. Son âme était pleine de désespoir quand elle eût dû déborder de
bonheur. Il entendait à quelques maisons de distance des hommes rire, en
fumant leur pipe, avec des femmes et des jeunes filles. Il eût voulu se
mêler à leur groupe, mais on l’en empêchait. On lui disait:
--Reste donc ici. Tu es mieux qu’à écouter les bêtises qu’ils racontent.
A vingt-trois ans il ne lui était pas permis de désobéir à ses parents.
Peut-être même que libre il fût resté là à se morfondre, tant il aurait
eu peur de paraître ridicule au milieu de cette joie.
Mais c’est toujours de Paris que vient le salut.
Vaneau n’attacha guère d’importance à l’arrivée de son oncle, un
dimanche de Juillet. C’était un gros homme, avec de gros doigts et une
grosse chaîne de montre. Il avait l’habitude de venir tous les trois ou
quatre ans respirer un peu l’air du pays entre deux trains, de neuf
heures du matin à cinq heures du soir. Vaneau se souvenait d’anciennes
années où, devant cet oncle qui venait de Paris où, disait-on, il
gagnait beaucoup d’argent, il se sentait pénétré de respect.
--Et toi, qu’est-ce que tu deviens donc? lui demanda son oncle.
--Il fait ce qu’il peut! répondit-on pour lui. Nous ne connaissons
personne. Il travaille chez M. Auribault et gagne quarante francs par
mois.
L’oncle, levant les bras au ciel, dit:
--C’est tout de même une dérision!
On avait chez Vaneau d’autres idées. C’était déjà bien joli, que M.
Auribault eût consenti à le prendre et lui donnât quarante francs par
mois. Ils ajoutèrent:
--Oh! toi, nous savons bien! Avec tes idées de grandeur!... Mais les
quarante francs qu’il gagne valent peut-être mieux qu’un billet de cent
cinquante francs--on disait «un billet de cent cinquante francs» parce
que cela représente une grosse somme qu’il ne faut pas penser gagner en
un mois dans nos pays,--qu’il toucherait à Paris. Ici on ne le mettra
pas à la porte; tandis que là-bas pour un oui pour un non l’on vous
remercie.
--Ta! Ta! Ta! fit l’oncle. Vous n’y connaissez rien. Laissez-moi faire.
Je vais m’occuper de lui, dès demain. J’ai des relations. Je connais des
gens qui ne peuvent rien me refuser. Avant trois mois il sera casé, je
vous en réponds.
Ce gros homme d’oncle, Vaneau l’eût embrassé sur les deux joues.
V
Du quai de la petite gare où il attendait le train, il voyait les deux
rails se rapprocher l’un de l’autre, finir par se toucher. Mais tout à
l’heure les roues de la locomotive allaient les forcer à s’écarter à la
distance réglementaire. Septembre s’ajoutait à l’automne perpétuel des
bourgs où les feuilles jaunes dorment tranquilles dans les ruelles
vertes de mousse humide, sauf quand arrive une rafale qui les fait
tournoyer, comme de vieilles femmes qui bien à contre-cœur danseraient.
Il partait la poche légère, l’âme lourde d’incertitude et d’impatience.
Autour de lui des hommes d’équipe poussaient des brouettes sur
lesquelles des malles, des caisses entassées faisaient effort pour
conserver leur équilibre.
Le train aspira les voyageurs. On put ensuite compter à loisir les
petites stations où vainement il s’arrêta. Mais aussi c’étaient des
gares de villages solidement plantés au milieu des champs et des vignes.
Le blé, le raisin poussaient en abondance. Les jours se succédaient
pacifiques sous les solives enfumées des plafonds, près des âtres où le
feu clair ne mourait jamais. On n’y éprouvait ni le désir ni le besoin
d’aller à Paris. Clamecy apparut, dominé par des collines noires dont la
désolation faisait penser aux paysages de l’Écriture plantés de cyprès
et semés de cailloux. Une grande rivière, qui peu à peu et sans le
savoir devenait un fleuve, traversait des prairies et baignait des
bosquets; sur des rives, de distance en distance, étaient entassées des
piles de bois de moule. Sous des huttes recouvertes de fagots et pour
jusqu’au lendemain matin désertées, des hommes gagnaient leur vie à
fabriquer des margotins.
Puis des villes se présentèrent avec des églises, des cathédrales même.
D’autres voyageurs se précipitaient pour avoir une place, un coin
peut-être s’il en restait.
Vaneau contemplait des horizons toujours pareils. Le ciel s’appuyait sur
la ligne onduleuse des collines d’où les vignes descendaient vers la
plaine à la rencontre des champs moissonnés. Des bourgs se suivaient de
distance en distance, avec des églises à clochers trapus, carrés, d’où
les angélus devaient tomber secs et lourds.
La nuit ne se fit que sur la terre. Les étoiles étaient claires. Il
sommeilla.
Des voyageurs dès Villeneuve-Saint-Georges se levèrent. Ils tiraient des
filets cartons à chapeaux, paquets de toutes formes, valises. Une grosse
femme secoua deux gamins dont les lèvres étaient restées jaunes de
confitures de prunes. Une vieille à bonnet noir sortit de dessous la
banquette un panier dans lequel était enfermée une oie qui se mit à
cacarder. Ce fut comme une dernière évocation des villages qu’ils
venaient de quitter. Tandis que se succédaient des villes de banlieue
propres, blanches, avec des maisons à concierges le long de quais
soigneusement entretenus, tous pensaient à des chaumières qui vacillent
au bord de chemins creux ou perdues dans les champs sous des
châtaigniers.
A la fin, quelqu’un s’écria:
--Tout de même, voilà les fortifs!
Ils étaient fatigués de ce voyage. Puisqu’ils avaient tant fait que de
partir, ils étaient pressés maintenant de retrouver des habitudes
laissées dans leurs logements de Paris. Plus on approchait et plus
Vaneau frissonnait à l’idée de tout l’inconnu où il allait donner de la
tête.
Pour économiser deux francs il ne voulut faire signe à aucun des cochers
de fiacres qui d’un œil somnolaient sur leurs sièges. Sorti de la gare
il hésita: devait-il aller à gauche, à droite, en avant, faire
volte-face? Il avait cependant trouvé tout simple le long itinéraire, à
s’en pénétrer d’après un plan minuscule: la rue de Lyon, la place de la
Bastille, les boulevards jusqu’à l’Opéra. Mais les plans doivent être
trompeurs; il était désorienté. Sa petite ville lui revint à la mémoire
avec sa grand’rue et quatre ou cinq sentiers, qu’il eût suivis les yeux
fermés, qui finissent entre des jardins. Ce n’était pas davantage la
ville du collège ni de la caserne, avec beaucoup de rues sans doute,
mais que l’on a vite fait de connaître chacune par son nom, des rues qui
prennent de grands airs tant qu’elles sont dans la ville, mais n’ont pas
honte de finir chemins, sentiers, routes, dès que les maisons ne veulent
plus les suivre. Paris s’étendait à l’infini avec ses toits qui
semblaient se chevaucher, aveugles, dans le brouillard d’un des premiers
matins de l’automne. Il voyait les maisons se suivre soudées les unes
aux autres. Il y a peut-être au milieu d’elles des églises avec leurs
clochers, mais elles montent si haut vers le ciel qu’elles les cachent.
Elles ont jailli du sol comme une végétation de pierre. Il a fallu en
abattre pour pouvoir respirer; sinon elles auraient envahi Paris. De-ci
de-là des clairières qui sont des places publiques.
Au hasard il marcha lentement. Parce qu’il n’osait point lever les yeux
pour regarder les plaques indicatrices, il eut un brusque mouvement
d’épaules, rejetant la tête en arrière comme pour se délivrer d’une
pensée obsédante.
--Ah! tout de même! se dit-il.
Il se trouvait à l’entrée de la rue de Lyon.
Son ventre sonnait creux.
--J’aurais mieux fait, songea-t-il, de manger dans le train.
Il n’avait pu s’y décider: tirer d’un papier blanc graisseux une cuisse
de poulet, attendre pour boire qu’une gare veuille bien se trouver sur
le parcours, étendre une serviette sur ses genoux, prendre soin de jeter
sous la banquette les pelures de fruits, lui avait semblé indigne de
lui. Il portait son costume gris fer. Sa cravate bleue semée de lunules
blanches faisait penser à de l’étoffe coupée dans un pan de ciel
nocturne. Le col et les poignets de sa chemise, empesés, remplaçaient
faux-col et manchettes.
Pourtant on le lui avait recommandé:
--En arrivant, tu prendras quelque chose de chaud.
Mais quelques cafés seulement étaient ouverts à l’entrée de la rue de
Lyon; d’autres, plus humbles, où volontiers il se fût assis, étaient
bouleversés. Il craignait de déranger de leur nettoyage les garçons et
se demandait si on a l’habitude de prendre à Paris dès le matin «quelque
chose de chaud».
Il traversa la place de la Bastille, le regard horizontal, et ne vit de
la célèbre colonne que la grille et le soubassement. Il dédaigna le
petit bonhomme d’or à la pensée que derrière lui quelqu’un pût se dire:
--Tiens! encore un provincial qui ne connaissait pas le Génie de la
Bastille!
Sa valise bourrée de linge commençait à lui peser. Il suait déjà malgré
la fraîcheur du matin.
Pour s’éponger le front il s’arrêta près d’un banc, posant son bagage
devant lui de peur qu’un filou--on lui avait tant répété d’y prendre
garde!--ne le lui dérobât. Des histoires circulaient chez lui de naïfs
débarquant à la gare de Lyon, accostés par des «individus» qui se
prétendant chargés de les conduire les laissaient n’importe où, délestés
de leur porte-monnaie. Il avait mis le sien dans la poche intérieure de
son paletot, plus sûre que celle du pantalon, et concevait une certaine
fierté de ce que personne à la sortie de la gare ne l’eût abordé. A la
hâte il s’assura sur son plan que c’était bien par le boulevard
Beaumarchais qu’il devait passer pour aboutir au quartier de l’Opéra.
De se savoir dans le bon chemin Vaneau fut heureux. Mais la faim un
instant oubliée se fit de nouveau sentir. Il revit tous les cafés
ouverts dans les environs de la gare, les deux premiers surtout, postés
aux angles de la rue de Lyon, et songea:
«Suis-je bête, tout de même! J’aurais dû aller là. On doit y être
habitué à voir du monde à toute heure du jour et de la nuit!»
Ici toutes les devantures étaient encore fermées. Il se dit:
«Le premier que je vois ouvert, je ne le rate pas!»
Il regardait à droite, à gauche. Il traversa posément,--parce qu’il n’y
avait encore ni voiture, ni omnibus,--pour montrer à l’univers entier
qu’il avait l’habitude de Paris.
Un café Biard. Deux ouvriers boivent le vin blanc et parlent d’un
accident survenu hier soir rue Amelot.
--Un café! demande Vaneau. S’il s’écoutait il dirait:
--Madame, voulez-vous me servir un café?
Mais bien qu’il lui en coûte, il n’ose pas être timide cette fois
suivant son naturel. Il commande un café, sèchement, en s’efforçant
d’affermir sa voix. A Paris il ne faudrait jamais trembler.
Dans une corbeille des croissants sont entassés mais il ignore si l’on
peut en prendre... Un des ouvriers étend le bras et se sert... Vaneau
affecte de n’avoir pas vu le geste, regardant les petits carreaux verts
des mosaïques où des femmes aux cheveux flottants, en robes blanches et
bleues, tiennent sur des soucoupes roses des tasses fumantes. Il attend
une minute puis, l’air dégagé de tout souci vulgaire, étend à son tour
le bras pour prendre un croissant... On commente l’accident... Il
écoute, heureux d’être enfin à Paris, au centre du monde. Désormais
lorsqu’il lira dans un journal: _le crime de la place du Tertre_ ou _le
vol de la rue des Pyrénées_, il pourra se dire:
«Tiens? Avant-hier j’ai passé là!»
Ou bien:
«Je connais quelqu’un qui habite cette maison.»
Est-ce qu’en province il arrive jamais quelque chose? Les vols s’y
réduisent à quelques poignées de haricots verts que l’on s’approprie la
nuit dans les jardins. De temps en temps une poule, un lapin
disparaissent. Tout s’y résume en disputes entre voisines, en algarades
sans importance; les crimes n’y sont que des crimes de village.
Les ouvriers sont partis. De manière à ce que l’on ne s’aperçoive de
rien Vaneau tire de son paletot le porte-monnaie et, le glissant dans la
poche droite de son pantalon, le dégonfle des gros sous qu’il fait
tomber sans bruit sur le mouchoir. Maintenant il peut payer avec une
pièce sans que l’on fasse tout bas cette réflexion:
--Pourquoi donne-t-il une pièce, quand il à des gros sous à n’en savoir
que faire? C’est donc qu’il a peur de ne pas en donner assez? Encore un
provincial!
Certes il y a sur la vitre en lettres blanches: «Café, 10 c.» Mais le
croissant lui semble quelque chose de supérieur, hors de prix. La croûte
dorée craque sous les dents; la mie, aussi douce que la moelle de
sureau, est beaucoup moins fade... On lui rendit dix-sept sous, ce qui
le stupéfia. Vraiment il fait bon vivre à Paris! Il eut envie d’allumer
une cigarette avant de sortir, mais l’appareil où dormait une petite
flamme lui sembla d’un maniement difficile et qu’il ignorait; ou bien,
s’il se servait d’allumettes, son incompétence sauterait aux yeux. Il
préféra s’abstenir, attendre, prit sa valise et continua son chemin.
Uniformes se succédaient les kiosques où se pliaient et s’installaient
les journaux. Des voitures déjà commençaient à rouler. Toutes les trois
minutes, sa valise lui coupant les doigts, il la changeait de main. Les
platanes maigres avec leurs pieds entourés de grilles avaient déjà perdu
presque toutes leurs feuilles; les autres jaunies recroquevillées
tombaient sur le ciment des trottoirs comme des cosses de haricots secs.
Si peu de bruit l’étonnait. A la campagne dès le matin tout le monde est
debout. Si l’on se couche avec les poules, on se lève en même temps
qu’elles.
En passant devant la rue Rougemont il prit le «Comptoir National» pour
une église.
Le renflement du boulevard Montmartre lui parut extraordinaire. A Paris,
pensait-il, toutes les rues sont au même niveau. Paris est plat du nord
au sud, de l’est à l’ouest. Quand on dit «la butte Montmartre», c’est
une façon de parler.
Enfin il arriva. Un instant il chercha, des yeux, puis découvrit
au-dessus d’une devanture encore fermée:
LAVAUD. RESTAURANT.
DÉJEUNERS ET DINERS.
CUISINE BOURGEOISE. ON PORTE EN VILLE.
Précisément de l’intérieur la porte s’ouvrait. Lavaud apparut sur le
seuil, les yeux encore brouillés de sommeil, le gilet non boutonné.
--Tiens, c’est toi, Louis? Tu es donc parti aussitôt ma dépêche reçue?
Tu es content?
--Certainement. Je vous remercie beaucoup. Mais vous ne vous attendiez
pas à ce que j’arrive si vite? Je vous dérange peut-être?
Il a envie d’ajouter:
--Alors je vais reprendre le train.
--Mais non, tu ne nous déranges pas. Seulement nous nous demandions si
tu arriverais ce matin ou ce soir. Et chez toi, tout le monde va bien?
--Oui. Merci. Ils vous envoient le bonjour.
Lavaud va et vient, enlevant les volets numérotés de la devanture.
--Et ma tante? Et ma cousine? demande Vaneau. Car il faut être poli dans
la vie avec tout le monde mais surtout avec ceux dont notre sort dépend.
--Elles vont bien aussi. Tu les verras tout à l’heure. Je descends
toujours le premier pour aller faire mes achats aux Halles.
Il entre et regarde. C’est un des petits restaurants du quartier
Saint-Georges qui, blottis entre une teinturerie et une boutique
d’antiquités, regrettent de ne pouvoir écarter davantage les coudes pour
faire signe de loin à la clientèle. A midi, grâce à quelques employés de
banque, on débite quelques biftecks, des omelettes au jambon, du veau
marengo et l’on écoule deux ou trois douzaines de demi-setiers. Quelques
ouvrières s’y hasardent aussi qu’allèche cette promesse de «cuisine
bourgeoise»; mais, les plats étant un peu chers, elles se mettent à deux
pour manger un bifteck aux frites. Le soir c’est autre chose. A partir
du crépuscule le quartier devient morne; à peine si de minute en minute
on entend rouler un fiacre. Les passants se hâtent vers les boulevards
ou vers Montmartre. Les employés de banque ont regagné leurs domiciles
au fond de Batignolles, les ouvrières rentrent chez elles dîner d’une
soupe ou de charcuterie. Tout cela Vaneau l’apprendra plus tard.
Maintenant il voit la salle rectangulaire garnie sur trois rangs de
tables de marbre; tout le côté gauche est occupé par le comptoir en
acajou. Des serviettes de la veille traînent.
--Veux-tu prendre un verre de vin blanc, Louis?
Sans doute il a soif, d’avoir marché vite, sa lourde valise à la main.
Il voudrait accepter mais il hésite. Il vient d’arriver. Il faut que
l’on ait bonne opinion de lui, surtout que l’on ne fasse pas de dépenses
pour lui.
--Non. Je vous remercie. Je n’ai besoin de rien! dit-il. J’ai mangé, bu,
en route.
Heureusement pendant ce temps Lavaud lui remplit son verre.
--Oh!... Pour trinquer seulement! dit Vaneau tout confus.
Puis c’est la tante qui descend, peignée, tout habillée, elle, pour
jusqu’au soir. Elle embrasse son neveu qui l’embrasse aussi.
--Lui as-tu montré sa chambre? demande-t-elle à Lavaud.
--Tu es bonne, toi! Il est là depuis un quart d’heure à peine! Je vous
laisse. Je vais aux Halles.
--Oui. Tu comprends, Louis? Ton oncle va tous les matins en personne
faire ses achats aux Halles, parce que tout y est meilleur. C’est que
nous avons une clientèle choisie de vieux employés, et qui préfèrent
payer un peu plus cher pour avoir meilleur. Ton oncle choisit lui-même
sa viande... Maintenant je vais te montrer ta chambre.
C’est un cabinet noir compris entre la salle, la cuisine, le corridor de
la maison et le mur de l’escalier, et meublé d’une armoire, d’un canapé,
d’une table. Derrière un rideau sont dissimulés deux hauts coffres en
bois blanc.
Enfin voici la cousine Jeanne. Elle aussi est habillée. Elle est fraîche
et sent bon. Vaneau l’embrasse sur les deux joues.
--Tu vois, Jeanne. Je lui montre sa chambre. Nous mettrons sa malle au
grenier. A propos où est-elle?
--Elle me suit à petites journées. J’ai dans ma valise tout ce qu’il me
faut. Il ne me manque que des draps.
--Jeanne, tu lui en descendras une paire... Si tu veux faire ta
toilette, nous avons mis cette petite table dans le coin. Là-haut nous
ne nous en servions pas.
Ils occupent, dans la maison même, l’appartement du cinquième.
--Si tu as besoin de quelque chose, tu n’auras qu’à ouvrir la porte de
la cuisine. Tandis que Jeanne fait les menus, je prépare le déjeuner.
Vaneau est heureux. Il n’a jamais eu de «coin» à lui, ayant passé
brusquement des salles d’étude et des dortoirs aux chambrées
qu’encombrent les lits. Ce cabinet le satisfait pleinement. Beaucoup de
jeunes gens entrent à Paris avec leur situation dans la poche. Ils s’en
vont au Quartier Latin où la vie est agréable à cause des cafés, des
brasseries et des tavernes où l’on peut s’asseoir près de jolies femmes
qui ne demandent qu’à rire, et du Luxembourg qui est pour Paris aussi
vaste que la campagne; où la vie est facile grâce aux deux ou trois
cents francs que jamais, au commencement du mois, la famille n’oublie
d’envoyer, et passionnante lorsque dans la solitude d’une chambre on a
toutes ses heures pour lire, rêver, écrire.
D’autres, un beau matin, quittent une chaumière et viennent au hasard y
tenter la fortune. Dans les grands magasins ils apprennent à sourire aux
belles clientes, même aux vieilles femmes qui ne trouvent jamais rien à
leur goût. Ils passent leur vie à courir d’un rayon à l’autre; ils ne
rentrent chez eux que pour se coucher et ne se lèvent que pour aller
travailler. Mais ils n’ont pas d’autre but que de dépenser moins
d’argent qu’ils n’en gagnent. Ils ont apporté à Paris l’esprit
d’économie de leur village.
Et les indépendants! Et les réfractaires! Eux-mêmes ne se font pas faute
de nous raconter jour par jour leurs années de misère dans des greniers
qui vraiment ne font point partie des maisons; nous connaissons leur
pain vieux, leur fromage durci, leurs courses en bottines percées. On ne
saurait jamais payer trop cher son indépendance.
C’est comme eux que Vaneau, encore inexpérimenté et pour longtemps naïf,
voudrait vivre. Mais on ne lui eût pas donné l’argent du voyage. Il ne
faut point de départs pour l’inconnu. On se raconte, dans les petites
villes, que des légions de bacheliers, de licenciés, à Paris meurent de
faim. C’est comme eux qu’il voudrait vivre, puisque le Quartier Latin
avec les trois cents francs par mois de la famille n’est pas pour lui.
Peut-être eût-il mieux valu qu’il partît comme ceux à qui la vie d’un
grand magasin suffira. N’est-ce pas dommage qu’à l’école des Frères il
ait appris tout ce qu’il a voulu?
Plusieurs fois il se trempe la tête dans la cuvette. Il pousse sous le
canapé sa valise fermée à clef. Vers huit heures on se met à table. Il
voudrait déjà être dehors, dans les rues de ce Paris qu’il ignore. Ce
déjeuner n’en finit pas, au gré de son impatience. On lui demande
beaucoup de détails qu’il ne peut se refuser à donner. On lui répète:
--Tu peux être tranquille. Nous connaissons beaucoup de monde.
Il se lève, en allumant une cigarette.
--Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant?
--Un tour... par là...
C’est ainsi qu’il renseignait sa mère lorsque, partant pour le petit
bois tout proche, elle lui demandait:
--Où est-ce que tu t’en vas donc encore?
Du chemin qui conduisait à ce bois il connaissait tous les accidents.
Même aveugle pour s’y diriger il n’aurait pas eu besoin de bâton.
--Fais bien attention de ne pas t’égarer!
Cette recommandation superflue le choque. Il vient sans broncher de
traverser la moitié de Paris, et on lui dit!... C’est un peu fort
qu’après un pareil exploit, dont il reste lui-même étonné, on le prenne
encore pour un provincial!... Il a envie de répondre que... Mais il se
contente de dire:
--Oh! je n’irai pas loin! Je ne m’écarterai pas des boulevards!