--Eh bien, Sidonie, à un de ces jours, n'est-ce pas?
--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.
Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'émotion attentive, ne
perdaient pas un geste des adieux.
--C'est permis? sourit-il.
--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.
--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.
--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgré tout vaguement méfiante.
Il hésita une seconde. La conséquence inéluctable de son premier pas
déjà s'imposait, impérieusement.
--Dès que je pourrai; après-demain, je pense, promit-il.
--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?
--Soyez tranquille.
Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec
politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit
froide.
Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le
petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à
bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue
tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et
de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené
là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas
content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il
craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit
demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il
avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté
et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore
simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui
l'attendait.
Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des
trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges
revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée.
Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du
milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je
viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se
contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs
joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens?
N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui
plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il
resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison.
Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le
noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux
fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M.
Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes
les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il
sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois
existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents
n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes
filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement
réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable
aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent
c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles
avaient horreur de lui.
Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue
déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds
pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre
des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était
comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le
coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa
taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le
petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il
entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les
vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons
flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa
devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de
l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le
«Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur
un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que
par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des
chevaux.
M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le
vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile,
se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken,
qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son
rugissement féroce, son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii ...», qui
faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la
maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme;
et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les
huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de
neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas
sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le
considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce
de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était
encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice
noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de
lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les
questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.
M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication
intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une
fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard,
il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit
la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à
vapeur expirer dans un dernier soupir.
Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait
vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air
inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de
rares paroles.
Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur
invariable monotonie.