Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression
bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une
bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs
jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre
estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte
d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise.
Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors
le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si
désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et
insipide son travail à la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise
volonté rancunière de son père lui laissait faire--si mortellement
ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe
quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces.
Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre.
Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir
enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la
catastrophe et à la mort.
Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait,
il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête
contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue
avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne
sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:
être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....
De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit
le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit
l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à
bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir
qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant
lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la
lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que
la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin.
Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y
paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui
seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie
le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans
le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui
trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une
chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit
bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui,
matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il
en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il
réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et
allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions
sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par
bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et
il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,
entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente
vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la
main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts
tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui
va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée,
il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton
glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots
qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier
avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce
sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui
passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui
jappait. «Kaboul!... nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était
Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade
après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes
de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup
le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent
de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix
s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé:
--Qui est là?
--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la
gorge serrée d'émotion.
--Qui, vous? répéta la voix, plus pressante.
--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au
trou de la serrure.
Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement
étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort
régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le
pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait
du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit
avec prudence.
--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.
Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une
cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait
avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous,
Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se
faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.
Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il
s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide,
comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous
dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient
assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux,
avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les
éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons
clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage.
--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.
Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui
avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le
métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir,
Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient
Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses
joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita
ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites
soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée.
La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans
son trouble:
--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!
--Je suis venu ..., commença M. Triphon d'une voix sourde.
Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son
corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire
ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et
de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour
exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui
gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler
un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer:
--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?
Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais
elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait
droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,
leurs beaux yeux clairs fixés sur lui.
--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il
me faut te revoir.
De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait
incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint
longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra
convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint
vers lui, avança une chaise et dit:
--Asseyez-vous, monsieur Triphon.
Il s'assit.... Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec
tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait
sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et
curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les
faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent
machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être,
si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui
seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui
sonnait, discordante, à ses propres oreilles:
--Comment vas-tu, Sidonie?
Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui
demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.
--Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément
navrée.
Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur
fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les
beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait.... Il essaya de
se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des
lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il
l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il
la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser?
Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi
restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser?
Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire
quelque chose!
Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il
avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets.
Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà,
dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider».
Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches.
A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche
bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien
dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à
remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une
douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut
aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les
jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon
lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en
gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul
se mit à aboyer.
Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de
botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien
auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit
sa voix, lui lécha la main et remua la queue.
--C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en
passant son tablier sur ses joues.
--Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon.
Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de
contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus
saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses
étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère
ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M.
Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme
impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent
plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple
ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent
et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,
comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient
affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins.
--Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un
instant, d'une voix blanche.
--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,
répondit-il sur le même ton.
Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait
disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les
bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de
l'âtre.
--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?
demanda Sidonie tout à coup.
Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.
--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force.
Qui vous a dit ça?
Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un
long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait
humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait
amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret
aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les
séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se
relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus
possible.
Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les
relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait
prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à
tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait
dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les
épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait
dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra.
--Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites.
Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la
présenter à M. Triphon.
--S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli
sourire.
M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était
une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des
yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle
fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation
de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa
pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.
Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on
secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.
--Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et
Maurice qui reviennent.
M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du
tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il
se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste
d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le
flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense,
il s'était levé.
--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec
conviction.
Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité.
La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père
regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut
comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit
rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord
de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et,
le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon
dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa
casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers
l'âtre.
--Père Neyrinck ..., commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il
ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une
pâleur livide. «Père Neyrinck ...», reprit-il au bout d'un instant,
raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici ... et vous
pouvez me mettre à la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je
suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux
pas la laisser seule ... dans le malheur.»
Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans
sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et
pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion,
regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air
plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si
la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers
son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel:
--Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent.
Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger
dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact
de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil
interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien
répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage
affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de
travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards
obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment
ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence,
l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer.
--Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le
père avec effort, tout en regardant sa fille aînée.
D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles
conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement
semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à
cigares et l'ouvrit.
--Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.
--Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec
un sourire de convoitise vers l'étui.
--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux
cigares.
--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que
j'aurai mangé, dit le père.
Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants.
M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement.
En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.
--Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme.
--C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle.
Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa
le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de
soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles
rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui
en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long
baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître.
--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.