XI

Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression

bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une

bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs

jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre

estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte

d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise.

Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors

le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si

désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et

insipide son travail à la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise

volonté rancunière de son père lui laissait faire--si mortellement

ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe

quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces.

Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre.

Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir

enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la

catastrophe et à la mort.

Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait,

il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête

contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue

avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne

sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:

être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....

De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit

le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit

l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à

bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir

qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant

lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la

lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que

la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin.

Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y

paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui

seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie

le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans

le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui

trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une

chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit

bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui,

matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il

en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il

réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et

allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions

sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par

bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et

il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,

entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente

vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la

main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts

tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui

va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée,

il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton

glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots

qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier

avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce

sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui

passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui

jappait. «Kaboul!... nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était

Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade

après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes

de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup

le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent

de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix

s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé:

--Qui est là?

--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la

gorge serrée d'émotion.

--Qui, vous? répéta la voix, plus pressante.

--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au

trou de la serrure.

Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement

étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort

régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le

pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait

du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit

avec prudence.

--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.

Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une

cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait

avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous,

Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se

faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.

Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il

s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide,

comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous

dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient

assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux,

avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les

éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons

clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage.

--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.

Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui

avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le

métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir,

Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient

Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses

joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita

ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites

soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée.

La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans

son trouble:

--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!

--Je suis venu ..., commença M. Triphon d'une voix sourde.

Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son

corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire

ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et

de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour

exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui

gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler

un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer:

--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?

Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais

elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait

droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,

leurs beaux yeux clairs fixés sur lui.

--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il

me faut te revoir.

De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait

incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint

longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra

convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint

vers lui, avança une chaise et dit:

--Asseyez-vous, monsieur Triphon.

Il s'assit.... Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec

tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait

sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et

curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les

faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent

machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être,

si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui

seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui

sonnait, discordante, à ses propres oreilles:

--Comment vas-tu, Sidonie?

Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui

demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.

--Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément

navrée.

Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur

fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les

beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait.... Il essaya de

se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des

lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il

l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il

la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser?

Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi

restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser?

Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire

quelque chose!

Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il

avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets.

Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà,

dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider».

Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches.

A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche

bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien

dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à

remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une

douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut

aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les

jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon

lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en

gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul

se mit à aboyer.

Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de

botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien

auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit

sa voix, lui lécha la main et remua la queue.

--C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en

passant son tablier sur ses joues.

--Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon.

Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de

contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus

saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses

étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère

ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M.

Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme

impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent

plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple

ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent

et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,

comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient

affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins.

--Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un

instant, d'une voix blanche.

--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,

répondit-il sur le même ton.

Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait

disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les

bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de

l'âtre.

--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?

demanda Sidonie tout à coup.

Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.

--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force.

Qui vous a dit ça?

Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un

long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait

humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait

amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret

aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les

séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se

relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus

possible.

Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les

relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait

prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à

tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait

dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les

épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait

dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra.

--Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites.

Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la

présenter à M. Triphon.

--S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli

sourire.

M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était

une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des

yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle

fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation

de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa

pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.

Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on

secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.

--Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et

Maurice qui reviennent.

M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du

tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il

se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste

d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le

flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense,

il s'était levé.

--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec

conviction.

Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité.

La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père

regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut

comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit

rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord

de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et,

le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon

dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa

casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers

l'âtre.

--Père Neyrinck ..., commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il

ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une

pâleur livide. «Père Neyrinck ...», reprit-il au bout d'un instant,

raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici ... et vous

pouvez me mettre à la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je

suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux

pas la laisser seule ... dans le malheur.»

Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans

sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et

pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion,

regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air

plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si

la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers

son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel:

--Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent.

Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger

dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact

de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil

interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien

répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage

affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de

travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards

obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment

ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence,

l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer.

--Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le

père avec effort, tout en regardant sa fille aînée.

D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles

conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement

semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à

cigares et l'ouvrit.

--Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.

--Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec

un sourire de convoitise vers l'étui.

--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux

cigares.

--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que

j'aurai mangé, dit le père.

Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants.

M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement.

En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air

presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.

--Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme.

--C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle.

Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa

le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de

soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles

rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui

en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long

baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître.

--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.

C'Était ainsi... · 第 19 / 46 题