--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt!
beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la
«fosse aux huiliers».
--Tout? demandait M. Triphon.
--Tout! répondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant
d'un rire énorme, à moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet
froid, avec de la salade. C'est ça qui serait fameux, par ce temps de
chien!
--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son
calepin.
Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux,
débarrassés de leur équipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge
accoutumée dans l'écurie.
Alors la tâche journalière était terminée pour M. Triphon. Dans
l'obscurité, à travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir
avec ses parents. Le souper préparé par Sefietje était simple mais très
bon; et Eleken, la femme de chambre, servait à table, avec des
mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hâte
fébrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait
pas à l'aise dans l'atmosphère de la famille. A table, M. de Beule
parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite à cette
conversation, abondait dans son sens. C'était une créature bonne et
effacée, accoutumée à obéir, sans existence individuelle. Sa seule
originalité, et aussi sa force, consistait à profiter de la faiblesse de
son mari, dans ses moments fréquents d'inconséquence et de contradiction
avec lui-même. Ainsi elle avait obtenu déjà bien des choses qui, à
première vue, semblaient irréalisables. Pour le reste, elle suivait ses
caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction
qu'en toute chose lui seul était seigneur et maître.
Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se
calait dans un fauteuil avec son journal et très vite s'endormait. Mme
de Beule veillait alors à ce que le plus parfait silence régnât dans la
maison. Avec des gestes feutrés elle aidait Eleken à desservir la table
et M. Triphon quittait la salle à manger sur la pointe du pied, pour
aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter à sa chambre
y lire l'un de ses petits romans grivois, ou déambuler encore jusqu'à
l'estaminet de Fietje, où il était toujours sûr de trouver de la
société? Généralement, il choisissait cette dernière alternative. Il
passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, où luisait à
peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait à _La Pomme
d'Or_.
Il y trouvait les habitués attablés à boire de grandes chopes de bière
en plaisantant avec Fietje. Il se mêlait à leur compagnie, vidait comme
eux des chopes, fumait des pipes en écoutant les potins du village. A
dix heures il se levait, la tête fumeuse et lourde, pour rentrer à la
maison. Le village semblait complètement abandonné et ses pas sonnaient
creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous
le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait à sa rencontre et il
échangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait
qu'à moitié et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derrière les
volets clos. Seul, un cabaret, par ci par là, mettait les rectangles
clairs de ses fenêtres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef
de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait
sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le
silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air
de trouver qu'il rentrait bien tard.
--Papa et maman sont déjà couchés? demandait-il à mi-voix.
--Mais oui; depuis longtemps, répondait Sefietje d'un ton de reproche.
Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier
sans faire de bruit.
Dans sa chambre, une petite lampe brûlait sur la table de nuit. Il se
déshabillait à la hâte, négligemment, et se mettait au lit. Parfois, il
lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les
soirs où il se sentait trop fatigué, il éteignait la lumière en se
couchant.
D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui
arrivait aussi de rester éveillé pendant des heures. C'était souvent par
des nuits d'hiver et de tempête, lorsque la pluie giclait contre les
vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dépouillées
des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de
la porte, secouée dans sa gaine rouillée, gémissait comme un être qu'on
torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuité sa grande
solitude et le désenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse
dans son lit il songeait à son existence passée, à ses années de collège
et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie différente,
et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui à quoi tout cela
aboutirait-il? Que lui réservait l'avenir? Persisterait-il durant des
années dans ses relations secrètes, ses relations coupables avec cette
jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon à Joséphine Dufour?
Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas
l'énergie de prendre une décision irrévocable. Toute sa vie était à
vau-l'eau, désemparée. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si
froide dureté; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher à
elle pour jamais et de causer une peine infinie à ses parents, le jour
où ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'âme pleine de tristesse et
de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il
étreignait avec un émoi passionné; et Joséphine, qui parlait moins à ses
sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa
dignité et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune
d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.