Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et
son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une
quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,
l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait
sa ronde.
La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son
petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir
d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et
affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne
sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait
plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,
aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle
et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.
Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose
superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche
devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute
plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail.
La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte
de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la
haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait
presque en entier.
M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut
en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe
grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni
agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;
et la réalité correspondait aux apparences.
Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et
de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs.
Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la
fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité
despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait
devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité
était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison
désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups.
Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel
état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait
au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces
accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres
cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères
n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état
d'esprit du moment.
A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers
savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait
la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort
mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va
partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait
d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime
osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la
renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre
autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir
apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense
formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de
M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures
rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,
M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent.
D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,
faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins,
cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives
du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû
intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde
rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.
M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son
personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de
prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction,
incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre,
la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent
de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule
femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que
celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres
ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout
ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.
Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de
loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur,
et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf
pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule
avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était
généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi
apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale,
paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds
cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des
yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.
Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement
dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et
il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il
était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste
soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert
se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant
malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se
risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais
en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ»
de M. de Beule, réaccouru en tempête.
D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la
fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche
annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée
d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.
Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils
aimaient bien à le voir venir.
M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort,
corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux
bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on
avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu,
en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les
ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en
le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!»
Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès.
M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études
inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard,
il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il
connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et
d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie.
C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce
qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de
langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une
petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois
pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa
chambre, lorsque ses parents étaient couchés.
Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à
expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire
qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers.
Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les
ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail.
Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés
contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon»
l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place
d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions
cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de
plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à
sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne
ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres
ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.
M. Triphon s'efforçait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses
bouffées de sa pipe et sa face boursouflée luisait. En lui c'était une
lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait à
tout prix conserver son autorité; et, d'autre part, il tenait, autant
que possible, à être aimable envers ses ouvriers, surtout à cause de
Sidonie. Il la regardait à la dérobée, comme pour lire sur son joli
visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage était
souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois
aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait
trop quelle attitude prendre. Le mieux était de ne pas trop s'attarder
en sa présence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec
Kaboul, qui de temps à autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces
à l'aise.
Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la
journée; car c'était l'heure où l'une des femmes montait au grand
grenier, pour y chercher la provision journalière de sacs à réparer.
Cette corvée revenait toujours à l'une des jeunes: parfois «la Blanche»,
parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,
Lotje.
M. Triphon, précédé de Kaboul, pénétrait sous la haute porte cochère. Il
se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par où
les femmes, de leur «fosse», auraient pu le voir monter; il prenait un
petit escalier dérobé dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le
bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de
débarras; et, de là, par une porte intérieure et quelques degrés de
pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrière une
pile de sacs, et attendait.
Bientôt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand
escalier. Qui serait-ce, «la Blanche», Victorine, ou la bien-aimée?
A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait là aux
aguets.
Une tête se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle déception! Le
pauvre visage anémié de «la Blanche» ou la sotte frimousse de Victorine!
La passion impétueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les
battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'être là. Mais,
parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur
profil de Sidonie, et alors c'était en lui comme une soudaine flambée.
Le coeur battant à coups précipités, il la laissait s'approcher du tas
de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la
dévorait de baisers fous.
Elle se défendait mollement. Il était trop violent, trop fougueux. Elle
était impuissante; elle n'osait pas.
--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!
murmurait-elle haletante.
Mais il ne l'écoutait même pas; il l'étreignait avec frénésie; il
l'étranglait presque. Enfin il la lâchait et l'aidait hâtivement à
entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux défaits et les
joues en feu.
--On va le voir, on va le voir, gémissait-elle.
Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se
dépêchait avec sa charge vers l'escalier.
--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.
Et il la forçait d'accepter quelques francs.
--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.
--Si; je le veux! insistait-il.
Alors elle acceptait en murmurant: «Merci».
--Tu n'es pas fâchée, Sidonie?
--Non ... répondait-elle avec quelque effort.
Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de
Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flairé des rats et furetait à
travers la paille en grattant furieusement.
--Où sont-elles, les sales bêtes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.
Frémissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir était
gris de poussière; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac
de farine. Il râlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,
brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant
du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait
une lutte brève; le petit chien disparaissait jusqu'à la queue dans la
paille; on entendait un _miaou_ de détresse et Kaboul, par à-coups
brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.
Parfois il lâchait un moment la bête, qui essayait de se traîner sur les
planches; mais quelques coups de dents mettaient fin à la lutte. Et
Kaboul, très fier, s'avançait vers son maître, le chef ensanglanté de sa
proie lui pendant d'un côté de la gueule, de l'autre la longue queue et
l'arrière-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la
«fosse aux femmes» le produit de sa chasse.
--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'écriaient-elles. Où l'a-t-il pris,
monsieur Triphon?
--Dans le débarras ... il y en a dans ce coin-là! crânait M. Triphon.
Et Kaboul était choyé, admiré; vraiment, un tel petit chien valait son
pesant d'or.
A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps
jusqu'à onze heures; et c'était alors le moment où il pouvait se
permettre quelque divertissement. Régulièrement, chaque matin, M. de
Beule allait prendre l'apéritif au _Commerce_, le café comme il faut,
où se rencontraient les notabilités du village; et, à la même heure,
M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques
jeunes gens. A _La Pomme_, située au coin de la grand'rue et du canal,
il y avait toujours un peu plus de gaîté et d'animation qu'au _Commerce_
avec ses airs graves et compassés. Y venaient le médecin, le notaire,
jeunes tous deux, et la plupart des étrangers qui passaient par le
village s'y arrêtaient quelques instants. Derrière le comptoir trônait
Fietje, jolie fille à la poitrine opulente, dont ils étaient tous plus
ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne
n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils
jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.
Les affaires marchaient donc tout à fait bien. A midi tapant la séance
habituelle se terminait chez Fietje et, la tête congestionnée et les
yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe
servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste après son
repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait à la
fabrique.
Alors venaient les heures les plus pesantes de la journée. Au bureau il
n'y avait pas à faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait
pas travailler aux écritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.
Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de
grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu
profond en été, aux bords gazonnés et fleuris, gonflé et tumultueux
après les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets
et de délicieuses anguilles. M. Triphon était grand amateur de pêche.
Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pêche était
abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne
savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils
étaient extrêmement reconnaissants.
Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'après-midi; puis,
régulièrement, par n'importe quel temps, à cinq heures il se trouvait
avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant à la fabrique.
C'était le moment où la cloche de l'église se mettait à tinter pour le
salut du soir. M. Triphon attendait là le passage des trois demoiselles
Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.
D'allures raides et compassées, c'étaient trois vierges qui habitaient
au bout du village «le petit château», une demeure blanche aux volets
verts, entourée d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un
même rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulées. A petits
pas pressés, leur paroissien à la main, elles s'avançaient, les yeux
baissés. Lorsqu'elles passaient tout près de lui, M. Triphon ôtait son
chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle
Pharaïlde, l'aînée, mine pincée et peu avenante, avait quelque chose
de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde
hostilité. Mademoiselle Caroline, sa cadette, était blonde et bouffie,
avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait
insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Joséphine, la plus
jeune, était plutôt jolie, avec une sorte de distinction élégante malgré
sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grâce souriante et
gentille qui, à chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur
impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait
amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le
devenir. C'était un tout autre sentiment que celui qu'il éprouvait en
présence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, à plein, d'une
passion brutale et violente; celle-là était quelque chose de très
éloignée de lui encore et que peut-être il ne posséderait jamais.
Du reste, il ne savait pas lui-même s'il avait au fond envie de la
posséder. Peut-être eût-il été fort perplexe si, brusquement, quelqu'un
lui avait dit: «Voilà ... tu peux l'avoir ... elle est à toi!» En elle,
ce qui l'attirait, c'était, outre sa gentillesse extérieure, ce côté même
qui aurait dû l'en éloigner: sa raideur, les dehors fermés, inaccessibles
qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif
d'élévation, de régénération dans sa vie, qu'il sentait bien veule et
terre à terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrière,
il éprouvait, comme une soif ardente, le désir de revoir mademoiselle
Joséphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait
l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.
Sidonie répondait à ce que l'existence recelait d'inquiétant, de
troublant, de coupable. Mademoiselle Joséphine, c'était la douceur du
repos, la sécurité du bonheur, l'idéal....
Entre six et sept heures le rêche et virginal trio revenait de l'église
et M. Triphon s'arrangeait toujours de façon à les rencontrer encore une
fois. Il échangeait avec elles un deuxième salut, et puis c'était tout;
aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur
adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas
plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.
Il en avait toujours été ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait
immuable. On eût dit qu'il y avait inconvenance, voire péché, à ce que
jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre
eux de plus intimes rapports que l'échange d'un salut cérémonieux et
fugitif dans la rue.
Après cette deuxième rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le
reste de la journée n'avait plus grand intérêt pour M. Triphon. De même
que pour les ouvriers de l'usine, les dernières heures l'envahissaient
d'une sorte de torpeur morose. Il déambulait par ci par là avec Kaboul,
entrait sans but précis dans les ateliers et en sortait de même. Il
entendait le chant nasillard et mélancolique des femmes dans leur
«fosse» et entrevoyait, à travers les carreaux sales, toutes ces pauvres
silhouettes penchées, où, seule, Sidonie était comme une fleur de
fraîcheur et de beauté. Souvent, aux approches du soir, il sentait
revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'était pas heureux,
seul et isolé dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait
au bonheur auprès d'une jolie femme aimée, dans une maison un peu riante
et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Joséphine ...
et même avec la séduisante ouvrière? Il sentait sourdre en lui une
tendresse douce et apaisée pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout
naturellement, avec l'heure crépusculaire, en un mélange de charme
rêveur et de tristesse vague. Ce n'était jamais bien profond et cela ne
faisait point mal. Avec l'une ce n'était guère possible et, probablement,
avec l'autre non plus. Il soupirait, se résignait, attendait.
C'était une des exigences de son père qu'il ne quittât point la fabrique
avant le départ des ouvriers et surtout pas avant d'avoir noté les
commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournées.
M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue déserte;
et, au simple claquement des fouets et même au bruit que faisaient les
camions sur le pavé, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce
retour allait se passer.
Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid».
Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort
désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle
il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne
buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il
parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de
quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil
à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait
une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était
mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses
propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet
froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal
c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant
que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était
tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa
condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique
chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule,
certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis;
et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres
ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et
prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,
des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de
Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de
coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait
retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid.
M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et
s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol,
tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport.
--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-François
Schollier.