VI

Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et

son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une

quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,

l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait

sa ronde.

La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son

petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir

d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et

affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne

sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait

plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,

aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle

et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.

Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose

superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche

devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute

plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail.

La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte

de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la

haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait

presque en entier.

M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut

en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe

grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni

agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;

et la réalité correspondait aux apparences.

Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et

de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs.

Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la

fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité

despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait

devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité

était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison

désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups.

Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel

état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait

au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces

accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres

cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères

n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état

d'esprit du moment.

A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers

savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait

la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort

mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va

partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait

d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime

osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la

renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre

autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir

apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense

formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de

M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures

rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,

M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent.

D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,

faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins,

cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives

du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû

intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde

rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.

M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son

personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de

prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction,

incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre,

la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent

de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule

femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que

celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres

ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout

ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.

Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de

loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur,

et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf

pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule

avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était

généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi

apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale,

paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds

cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des

yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.

Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement

dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et

il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il

était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste

soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert

se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant

malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se

risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais

en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ»

de M. de Beule, réaccouru en tempête.

D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la

fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche

annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée

d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.

Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils

aimaient bien à le voir venir.

M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort,

corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux

bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on

avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu,

en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les

ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en

le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!»

Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès.

M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études

inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard,

il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il

connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et

d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie.

C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce

qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de

langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une

petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois

pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa

chambre, lorsque ses parents étaient couchés.

Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à

expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire

qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers.

Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les

ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail.

Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés

contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon»

l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place

d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions

cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de

plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à

sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne

ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres

ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.

M. Triphon s'efforçait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses

bouffées de sa pipe et sa face boursouflée luisait. En lui c'était une

lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait à

tout prix conserver son autorité; et, d'autre part, il tenait, autant

que possible, à être aimable envers ses ouvriers, surtout à cause de

Sidonie. Il la regardait à la dérobée, comme pour lire sur son joli

visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage était

souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois

aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait

trop quelle attitude prendre. Le mieux était de ne pas trop s'attarder

en sa présence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec

Kaboul, qui de temps à autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces

à l'aise.

Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la

journée; car c'était l'heure où l'une des femmes montait au grand

grenier, pour y chercher la provision journalière de sacs à réparer.

Cette corvée revenait toujours à l'une des jeunes: parfois «la Blanche»,

parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,

Lotje.

M. Triphon, précédé de Kaboul, pénétrait sous la haute porte cochère. Il

se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par où

les femmes, de leur «fosse», auraient pu le voir monter; il prenait un

petit escalier dérobé dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le

bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de

débarras; et, de là, par une porte intérieure et quelques degrés de

pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrière une

pile de sacs, et attendait.

Bientôt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand

escalier. Qui serait-ce, «la Blanche», Victorine, ou la bien-aimée?

A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait là aux

aguets.

Une tête se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle déception! Le

pauvre visage anémié de «la Blanche» ou la sotte frimousse de Victorine!

La passion impétueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les

battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'être là. Mais,

parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur

profil de Sidonie, et alors c'était en lui comme une soudaine flambée.

Le coeur battant à coups précipités, il la laissait s'approcher du tas

de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la

dévorait de baisers fous.

Elle se défendait mollement. Il était trop violent, trop fougueux. Elle

était impuissante; elle n'osait pas.

--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!

murmurait-elle haletante.

Mais il ne l'écoutait même pas; il l'étreignait avec frénésie; il

l'étranglait presque. Enfin il la lâchait et l'aidait hâtivement à

entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux défaits et les

joues en feu.

--On va le voir, on va le voir, gémissait-elle.

Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se

dépêchait avec sa charge vers l'escalier.

--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.

Et il la forçait d'accepter quelques francs.

--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.

--Si; je le veux! insistait-il.

Alors elle acceptait en murmurant: «Merci».

--Tu n'es pas fâchée, Sidonie?

--Non ... répondait-elle avec quelque effort.

Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de

Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flairé des rats et furetait à

travers la paille en grattant furieusement.

--Où sont-elles, les sales bêtes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.

Frémissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir était

gris de poussière; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac

de farine. Il râlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,

brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant

du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait

une lutte brève; le petit chien disparaissait jusqu'à la queue dans la

paille; on entendait un _miaou_ de détresse et Kaboul, par à-coups

brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.

Parfois il lâchait un moment la bête, qui essayait de se traîner sur les

planches; mais quelques coups de dents mettaient fin à la lutte. Et

Kaboul, très fier, s'avançait vers son maître, le chef ensanglanté de sa

proie lui pendant d'un côté de la gueule, de l'autre la longue queue et

l'arrière-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la

«fosse aux femmes» le produit de sa chasse.

--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'écriaient-elles. Où l'a-t-il pris,

monsieur Triphon?

--Dans le débarras ... il y en a dans ce coin-là! crânait M. Triphon.

Et Kaboul était choyé, admiré; vraiment, un tel petit chien valait son

pesant d'or.

A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps

jusqu'à onze heures; et c'était alors le moment où il pouvait se

permettre quelque divertissement. Régulièrement, chaque matin, M. de

Beule allait prendre l'apéritif au _Commerce_, le café comme il faut,

où se rencontraient les notabilités du village; et, à la même heure,

M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques

jeunes gens. A _La Pomme_, située au coin de la grand'rue et du canal,

il y avait toujours un peu plus de gaîté et d'animation qu'au _Commerce_

avec ses airs graves et compassés. Y venaient le médecin, le notaire,

jeunes tous deux, et la plupart des étrangers qui passaient par le

village s'y arrêtaient quelques instants. Derrière le comptoir trônait

Fietje, jolie fille à la poitrine opulente, dont ils étaient tous plus

ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne

n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils

jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.

Les affaires marchaient donc tout à fait bien. A midi tapant la séance

habituelle se terminait chez Fietje et, la tête congestionnée et les

yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe

servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste après son

repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait à la

fabrique.

Alors venaient les heures les plus pesantes de la journée. Au bureau il

n'y avait pas à faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait

pas travailler aux écritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.

Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de

grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu

profond en été, aux bords gazonnés et fleuris, gonflé et tumultueux

après les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets

et de délicieuses anguilles. M. Triphon était grand amateur de pêche.

Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pêche était

abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne

savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils

étaient extrêmement reconnaissants.

Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'après-midi; puis,

régulièrement, par n'importe quel temps, à cinq heures il se trouvait

avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant à la fabrique.

C'était le moment où la cloche de l'église se mettait à tinter pour le

salut du soir. M. Triphon attendait là le passage des trois demoiselles

Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.

D'allures raides et compassées, c'étaient trois vierges qui habitaient

au bout du village «le petit château», une demeure blanche aux volets

verts, entourée d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un

même rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulées. A petits

pas pressés, leur paroissien à la main, elles s'avançaient, les yeux

baissés. Lorsqu'elles passaient tout près de lui, M. Triphon ôtait son

chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle

Pharaïlde, l'aînée, mine pincée et peu avenante, avait quelque chose

de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde

hostilité. Mademoiselle Caroline, sa cadette, était blonde et bouffie,

avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait

insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Joséphine, la plus

jeune, était plutôt jolie, avec une sorte de distinction élégante malgré

sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grâce souriante et

gentille qui, à chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur

impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait

amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le

devenir. C'était un tout autre sentiment que celui qu'il éprouvait en

présence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, à plein, d'une

passion brutale et violente; celle-là était quelque chose de très

éloignée de lui encore et que peut-être il ne posséderait jamais.

Du reste, il ne savait pas lui-même s'il avait au fond envie de la

posséder. Peut-être eût-il été fort perplexe si, brusquement, quelqu'un

lui avait dit: «Voilà ... tu peux l'avoir ... elle est à toi!» En elle,

ce qui l'attirait, c'était, outre sa gentillesse extérieure, ce côté même

qui aurait dû l'en éloigner: sa raideur, les dehors fermés, inaccessibles

qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif

d'élévation, de régénération dans sa vie, qu'il sentait bien veule et

terre à terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrière,

il éprouvait, comme une soif ardente, le désir de revoir mademoiselle

Joséphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait

l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.

Sidonie répondait à ce que l'existence recelait d'inquiétant, de

troublant, de coupable. Mademoiselle Joséphine, c'était la douceur du

repos, la sécurité du bonheur, l'idéal....

Entre six et sept heures le rêche et virginal trio revenait de l'église

et M. Triphon s'arrangeait toujours de façon à les rencontrer encore une

fois. Il échangeait avec elles un deuxième salut, et puis c'était tout;

aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur

adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas

plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.

Il en avait toujours été ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait

immuable. On eût dit qu'il y avait inconvenance, voire péché, à ce que

jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre

eux de plus intimes rapports que l'échange d'un salut cérémonieux et

fugitif dans la rue.

Après cette deuxième rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le

reste de la journée n'avait plus grand intérêt pour M. Triphon. De même

que pour les ouvriers de l'usine, les dernières heures l'envahissaient

d'une sorte de torpeur morose. Il déambulait par ci par là avec Kaboul,

entrait sans but précis dans les ateliers et en sortait de même. Il

entendait le chant nasillard et mélancolique des femmes dans leur

«fosse» et entrevoyait, à travers les carreaux sales, toutes ces pauvres

silhouettes penchées, où, seule, Sidonie était comme une fleur de

fraîcheur et de beauté. Souvent, aux approches du soir, il sentait

revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'était pas heureux,

seul et isolé dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait

au bonheur auprès d'une jolie femme aimée, dans une maison un peu riante

et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Joséphine ...

et même avec la séduisante ouvrière? Il sentait sourdre en lui une

tendresse douce et apaisée pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout

naturellement, avec l'heure crépusculaire, en un mélange de charme

rêveur et de tristesse vague. Ce n'était jamais bien profond et cela ne

faisait point mal. Avec l'une ce n'était guère possible et, probablement,

avec l'autre non plus. Il soupirait, se résignait, attendait.

C'était une des exigences de son père qu'il ne quittât point la fabrique

avant le départ des ouvriers et surtout pas avant d'avoir noté les

commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournées.

M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue déserte;

et, au simple claquement des fouets et même au bruit que faisaient les

camions sur le pavé, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce

retour allait se passer.

Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid».

Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort

désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle

il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne

buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il

parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de

quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil

à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait

une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était

mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses

propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet

froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal

c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant

que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était

tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa

condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique

chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule,

certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis;

et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres

ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et

prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,

des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de

Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de

coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait

retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid.

M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et

s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol,

tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport.

--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-François

Schollier.

C'Était ainsi... · 第 7 / 46 题