«MAÎTRE A MOI!»
Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps
noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le
dormeur et reconnut Sagababa.
--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant
les yeux; moi attendais tes ordres.
--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet
sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!
SAGABABA.--Mais, maître à moi...
PHILÉAS, _impatienté_.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va
te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon
service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?
SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à
moi.
PHILÉAS, _agacé_.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher
ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné
hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me
quitter.
POLYPHÈME, _gravement._--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en
homme supérieur que vous êtes...
PHILÉAS.--Tueur...
POLYPHÈME.--Vous attirez...
PHILÉAS.--Cher Tueur...
POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs...
PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je
dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire
entendre raison à celui-là.
POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a
pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en.
Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas,
m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)
Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne
m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)
Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.
--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à
voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.»
Quoi faire? Oh! une idée!...
Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit
plus rien...
Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant
à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le
ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses
malles commencées.
--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse
n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il
fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et
il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon
arrivée et je n'y ai rien ajouté.
[Illustration 27.png]
(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose!
mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires
qu'en arrivant!
POLYPHÈME, _gravement_.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles
rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être
ballotés sans cesse. Comprenez-vous?
PHILÉAS, _hésitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça
ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je
n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette
fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.
Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les
commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.
UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voilà une malle bien lourde! je vais
avoir de la peine à l'emporter.
PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très
facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle
est très pesante, à présent; pourquoi?
POLYPHÈME, _impatienté_.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et
partons; il en est plus que temps.
Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse:
«Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas
naturel.»
On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea
les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse
malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette
discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit
grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.
PHILÉAS, _effaré_.--Là! vous voyez, ça part de la malle...
POLYPHÈME, _étonné_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux,
je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.
[Illustration 56.png]
UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.
PHILÉAS, _agité_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont
là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends,
gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...
UNE VOIX, _de la malle_.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six
paquets...
PHILÉAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!...
POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de
là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.
Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se
dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de
vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux
étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication
si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème,
en particulier, s'en donnait à coeur joie.
PHILÉAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement!
comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent
pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas
naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!