PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est
forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il
est mort.
GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché,
alors!
CRAPOTIN, _vexé_.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!
PHILÉAS, _sans les écouter_.--C'est mon coup de feu, évidemment!
C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de
blessure, pas de sang...
CRAPOTIN, _hésitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!
GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!
PHILÉAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se
reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?
CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais.
GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez!
(Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»
PHILÉAS, _crispé_.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses
au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.)
Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons
notre chasse... et du feu, de l'entrain!
Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les
chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas
recommencèrent.
Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés
sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci,
le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de
l'arbre.
CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tué... Elle est
tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de
distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...
GRENADIER, _vexé_.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une
méchante poule assassinée!
CRAPOTIN, _se récriant_.--Comment, une poule! comment, une poule!
ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plaît!
PHILÉAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!
GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais
pas dire.
(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)
RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une
poule de ma femme, qu'était dans le chêne?
CRAPOTIN, _terrifié_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?
RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que
ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si
actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.
CRAPOTIN, _consterné_.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane,
cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et
soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...
RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne
connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait
là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos
clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de
suite votre boutique.
Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la _faisane_ morte,
sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni
ses excuses embarrassées.
Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant
consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.
--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il
nous reste mon râle; ainsi, de la joie!
Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur
tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant
qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus
alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de
triomphe.
PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant!
GRENADIER.--Courons après!
CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien,
dites donc!
PHILÉAS, _exaspéré_.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!...
Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de
chasseur...
Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant
le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si
chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.
Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde,
se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine
avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une
balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.
CRAPOTIN, _effrayé_.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a,
Philéas?
PHILÉAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du
secours, mes amis!
GRENADIER, _surpris_.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a
touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!
PHILÉAS, _gémissant_.--Si, oh! si, je suis transpercé...
CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah!
Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!
PHILÉAS, _stupéfait_.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.
GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe
d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille
de papier, la pauvre bête!
PHILÉAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand
son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais
qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de
bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!
CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!
PHILÉAS, _geignant_.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du
coeur, mon pauvre ami!
GRENADIER, _incrédule_.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce
que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant
d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la
bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!
PHILÉAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie,
pendant que je souffre à petit feu!
CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que
nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous
faire mal?
PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement!
GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.
CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux?
GRENADIER.--Oui; y êtes-vous?
CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté.
GRENADIER, _affairé_.--Bon... houp là, Crapotin!
Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis
lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du
bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.
Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard,
aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la _victime_ et ils
transportèrent Philéas dans son logis.
Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste
chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de
millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant
que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son
triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se
consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.
Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur
de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles
voyages.