LA CHASSE DE PHILÉAS

--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques

jours après _ses fêtes publiques_. Voilà, Dieu merci, une belle matinée

pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une

demi-heure, au moins.

--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces

reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la

fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que

mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout

planter là pour partir quand même.

PHILÉAS.--Oh! et vos affaires?

CRAPOTIN, _négligemment_.--Elles attendront.

PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique?

CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il

faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _grô ome_, un vrai

_grô ome_ pour soigner mon nouveau cheval.

PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?

CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier;

j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq

minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai

renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.

GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En

chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de

tonnerre.)

«Amis, la matinée est belle!...»

PHILÉAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme

ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!

Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible

de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un _grô ome_, je

dois et désire...

PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!

GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--«Prenez garde! prenez

garde! la Dame blanche vous regarde.»

PHILÉAS, _se récriant_.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire

sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.

GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait.

La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons,

suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.

A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que

pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin,

dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des

chasseurs.

[Illustration 17.png]

GRENADIER, _chantant très fort_--«Chasseurs diligents, quelle ardeur

vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui

ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan,

pan! (Il tire et manque le râle.)

Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement

l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher

dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour

le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle

ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois

braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs

chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.

PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.

CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 19 / 77 题