M. Esménard.--Les académiciens.--M. de Chateaubriand.--M. Étienne.--M.
Jay.--M. Michaud.--M. Tissot.--Service que lui rend l'empereur.--Comment
M. Tissot en prouve sa reconnaissance.--Il succède à Delille.
C'est à cette occasion-là que j'ai connu particulièrement M. Esménard;
j'avais lu son poème de la navigation, et je ne concevais pas qu'un
homme qui avait fait une aussi belle chose pût mériter d'être abreuvé de
la calomnie dont il était couvert. Lorsque je me l'attachai, j'entrepris
de le secourir; j'avais des moyens de faire des générosités, tant par la
fortune que l'empereur m'avait donnée que par les avantages de mon
emploi. J'aidai M. Esménard, et en débarrassant son esprit de tout ce
qui le tourmentait, j'eus un homme entièrement dévoué et d'un talent
supérieur, qu'il me consacra tout entier ainsi que son temps. Il m'a
servi fidèlement; il aimait l'empereur avec sincérité, et n'a jamais
craint de me dire la vérité; il m'a fait faute plus d'une fois, j'ai eu
lieu de regretter sa mort. C'est par lui que j'ai connu les hommes de
lettres, tant sous le rapport du talent que dans ce qui leur était
personnel; j'étais préparé à ce qu'il me dirait beaucoup de mal, ayant
autant d'ennemis, et j'en eus encore une bonne opinion, parce qu'il ne
décriait même pas ceux qui le déchiraient sans pitié. Je ne parle de lui
ici que dans les relations que j'ai eues avec lui. Cet homme de talent
me coûta bien des soins, car la jalousie qu'il inspirait ameuta tout le
Parnasse contre son protecteur.
À mesure que je faisais connaissance avec tous nos académiciens, je
voyais que cette savante société était dominée par une coterie qui
épiait toutes les places qui venaient à y vaquer pour y faire nommer
quelques uns de ses amis, et que hors d'un certain cercle il n'y avait
point d'espérance d'y être admis, quelque mérite qu'on eût eu.
Je me mis dans la tête de faire mettre quelques uns des miens sur les
rangs, non pas par amour-propre, mais pour avoir les moyens de repousser
les attaques qui me seraient venues de ce côté, car je voyais bien
qu'elles seraient fréquentes et surtout dangereuses, parce que la partie
de littérature que j'aurais pu négliger serait précisément devenue une
arme puissante à employer pour nuire au ministre de la police; j'étais
d'ailleurs effrayé de la quantité de livres que l'on portait chez moi
dans une semaine, et si je n'avais pas eu vingt personnes pour les faire
lire et y apercevoir le côté répréhensible, aussitôt que la méchanceté
aurait pu le faire, mon temps aurait été employé à croiser le fer avec
des intrigues qui auraient pris à tâche de se jouer de moi.
Je formai ainsi le projet de faire entrer M. Esménard à l'académie, et
m'employai si bien, que je lui fis donner une majorité de suffrages sans
laquelle il aurait infailliblement été rejeté.
Je fus aidé en cela par des hommes en place qui faisaient partie de la
classe des belles-lettres.
Ce petit triomphe m'enhardit; peu de temps après Chénier vint à mourir;
et je voulus y faire entrer M. de Chateaubriand; je réussis à le faire
nommer, et quand je n'aurais fait que cela pour les lettres, je croirais
avoir bien mérité d'elles. Mais quant à sa réception, elle souffrit des
difficultés, et on ne put obtenir de lui de les vaincre; il avait pu
justement se trouver offensé d'une mesure à laquelle la classe
académique crut devoir le soumettre.