CHAPITRE II.

M. Esménard.--Les académiciens.--M. de Chateaubriand.--M. Étienne.--M.

Jay.--M. Michaud.--M. Tissot.--Service que lui rend l'empereur.--Comment

M. Tissot en prouve sa reconnaissance.--Il succède à Delille.

C'est à cette occasion-là que j'ai connu particulièrement M. Esménard;

j'avais lu son poème de la navigation, et je ne concevais pas qu'un

homme qui avait fait une aussi belle chose pût mériter d'être abreuvé de

la calomnie dont il était couvert. Lorsque je me l'attachai, j'entrepris

de le secourir; j'avais des moyens de faire des générosités, tant par la

fortune que l'empereur m'avait donnée que par les avantages de mon

emploi. J'aidai M. Esménard, et en débarrassant son esprit de tout ce

qui le tourmentait, j'eus un homme entièrement dévoué et d'un talent

supérieur, qu'il me consacra tout entier ainsi que son temps. Il m'a

servi fidèlement; il aimait l'empereur avec sincérité, et n'a jamais

craint de me dire la vérité; il m'a fait faute plus d'une fois, j'ai eu

lieu de regretter sa mort. C'est par lui que j'ai connu les hommes de

lettres, tant sous le rapport du talent que dans ce qui leur était

personnel; j'étais préparé à ce qu'il me dirait beaucoup de mal, ayant

autant d'ennemis, et j'en eus encore une bonne opinion, parce qu'il ne

décriait même pas ceux qui le déchiraient sans pitié. Je ne parle de lui

ici que dans les relations que j'ai eues avec lui. Cet homme de talent

me coûta bien des soins, car la jalousie qu'il inspirait ameuta tout le

Parnasse contre son protecteur.

À mesure que je faisais connaissance avec tous nos académiciens, je

voyais que cette savante société était dominée par une coterie qui

épiait toutes les places qui venaient à y vaquer pour y faire nommer

quelques uns de ses amis, et que hors d'un certain cercle il n'y avait

point d'espérance d'y être admis, quelque mérite qu'on eût eu.

Je me mis dans la tête de faire mettre quelques uns des miens sur les

rangs, non pas par amour-propre, mais pour avoir les moyens de repousser

les attaques qui me seraient venues de ce côté, car je voyais bien

qu'elles seraient fréquentes et surtout dangereuses, parce que la partie

de littérature que j'aurais pu négliger serait précisément devenue une

arme puissante à employer pour nuire au ministre de la police; j'étais

d'ailleurs effrayé de la quantité de livres que l'on portait chez moi

dans une semaine, et si je n'avais pas eu vingt personnes pour les faire

lire et y apercevoir le côté répréhensible, aussitôt que la méchanceté

aurait pu le faire, mon temps aurait été employé à croiser le fer avec

des intrigues qui auraient pris à tâche de se jouer de moi.

Je formai ainsi le projet de faire entrer M. Esménard à l'académie, et

m'employai si bien, que je lui fis donner une majorité de suffrages sans

laquelle il aurait infailliblement été rejeté.

Je fus aidé en cela par des hommes en place qui faisaient partie de la

classe des belles-lettres.

Ce petit triomphe m'enhardit; peu de temps après Chénier vint à mourir;

et je voulus y faire entrer M. de Chateaubriand; je réussis à le faire

nommer, et quand je n'aurais fait que cela pour les lettres, je croirais

avoir bien mérité d'elles. Mais quant à sa réception, elle souffrit des

difficultés, et on ne put obtenir de lui de les vaincre; il avait pu

justement se trouver offensé d'une mesure à laquelle la classe

académique crut devoir le soumettre.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 6 / 71 题