CHAPITRE PREMIER.

Détails sur les exilés.--Madame de Chevreuse.--Menace de la révision du

procès du maréchal d'Ancre.--Madame de Staël.--Motifs de sa

disgrâce.--Ruse qu'elle imagine.--Madame Récamier.--Pourquoi elle habite

la province.--Motifs secrets pour lesquels elle veut aller en

Suisse.--M. de Duras.--M. de la Salle.--Les gens de lettres.--Tactique

de M. Fouché.

C'est maintenant le cas de parler des motifs d'exil de mesdames de

Chevreuse et autres que j'ai nommées.

Madame de Chevreuse avait été portée une des premières sur la liste qui

fut envoyée de Paris à l'empereur, lorsqu'il était encore à l'armée

après la bataille d'Austerlitz; elle aurait par conséquent été exilée

comme toutes les personnes qui étaient sur la même liste, sans le

secours de quelques amis de sa famille.

M. de Talleyrand était à Vienne, et fort lié avec madame de Luynes,

belle-mère de madame de Chevreuse. Elle l'employa à détourner le coup

qui menaçait sa belle-fille. M. de Talleyrand se servit de l'estime que

l'empereur avait eue pour feu M. le duc de Luynes, qui était mort

sénateur, et fit mettre sans peine sur le compte de l'étourderie toutes

les légèretés de madame de Chevreuse. Non-seulement il la fit rayer de

la liste d'exil proposée par la police, mais il la fit nommer dame du

palais de l'impératrice.

Sans doute, il fut obligé de lui faire quelque peur pour la décider à

accepter, mais c'était là une affaire entre elle et lui, car l'empereur

n'attachait aucune importance à ce que madame de Chevreuse fût ou ne fût

pas dans sa maison. M. de Talleyrand au contraire y en mettait beaucoup;

il considérait la nomination de cette dame comme le seul moyen de la

préserver des tracasseries que la police pourrait lui susciter, et afin

de vaincre ses répugnances, il convint sans doute avec madame de Luynes

de l'effrayer, en lui disant que l'empereur voulait qu'elle devînt dame

du palais, comme il aura dit à l'empereur que la famille de Luynes le

désirait. On abusait souvent ainsi de son nom. Madame de Chevreuse se

résigna, mais elle vint toujours avec mauvaise grâce dans un cercle où

on ne lui fit que des politesses; elle n'eut pas l'air de s'en

apercevoir. Elle ne parut qu'en femme impolie et souvent mal élevée dans

une cour où on ne l'avait admise que sur les instances de ses amis. On

la souffrait, mais personne ne la voyait avec plaisir.

À l'époque de l'arrivée en France de la reine d'Espagne, l'empereur

nomma de Bayonne des dames du palais pour tenir compagnie à cette

princesse, qui allait se trouver un peu délaissée à Compiègne. Madame de

Chevreuse, qui était alors dans une terre près de Paris, fut du nombre;

toutes les convenances étaient observées dans le choix, tant en ce qui

pouvait être agréable à la reine d'Espagne qu'en ce qui pouvait flatter

madame de Chevreuse. Madame de Larochefoucauld, qui était dame

d'honneur, fit part à celle-ci de la destination qu'elle avait reçue, en

la prévenant du jour de l'arrivée de la reine à Compiègne, où elle

l'invitait à se rendre.

On était loin de s'attendre à la manière dont cette jeune dame

accueillerait le message; elle répondit net qu'elle n'irait point, et

qu'elle n'était pas faite pour être geôlière. Tout le monde blâma cette

manière de refuser; mais cette désapprobation ne suffisait pas. On fut

obligé de rendre compte du fait à l'empereur, qui fit retirer la

nomination de madame de Chevreuse, et l'envoya demeurer à quarante

lieues de Paris.

J'ai été sollicité pendant trois ans pour demander son rappel, et

j'avoue que je ne concevais pas que l'on mît tant de bassesse à le

demander après s'être conduit avec tant d'insolence.

L'empereur disait quelquefois en parlant de cette famille: «Qu'elle

prenne garde, je lui ferai voir la différence que je mets entre une

généalogie d'épée et une généalogie de valets; si elle m'échauffe la

bile, je ferai réviser la confiscation des biens du maréchal d'Ancre,

qui a été odieusement assassiné, et si on la réhabilite, il ne manquera

pas d'héritiers pour venir réclamer ses dépouilles à la famille de

Luynes, qui n'a été enrichie que par cet odieux attentat[1].»

Madame de Staël avait été, non pas exilée, mais éloignée par suite d'une

intrigue dans laquelle des rivaux la compromirent. Une femme d'une aussi

grande célébrité est souvent exposée à voir mettre plus d'une épître à

son adresse.

Lorsque j'entrai au ministère, elle était déjà dans cette situation. On

lui a sans doute dit que c'était l'empereur qui avait spontanément

ordonné son exil; rien cependant n'est plus faux. J'ai su comment elle

avait été atteinte, et je puis certifier que ce n'est qu'à force

d'obsessions, de rapports fâcheux, qu'il l'arracha à ses goûts pour le

monde, et l'obligea à se retirer à la campagne. Cependant il ne pouvait

pas la souffrir; il a même attaché trop d'importance à celle qu'elle

donnait à sa personne et à son livre sur l'Allemagne. On essaya d'abord

de la rendre plus circonspecte, mais toutes les tentatives furent

vaines; on ne put la faire taire ni l'empêcher de se mêler de tout, de

fronder tout; elle voulait conseiller, prévoir, administrer; l'empereur,

de son côté, croyait pouvoir suffire à sa tâche. Il se fatigua de

recevoir les lettres directes de madame de Staël, celles qu'elle

écrivait à ses amis, qui les renvoyaient exactement au cabinet.

L'empereur, lassé de voir venir les mêmes vues par tant de voies

différentes, l'envoya distribuer ses conseils plus loin de lui.

Elle ne tarda pas à regretter la capitale, m'écrivit plusieurs fois pour

y revenir; tantôt elle alléguait un prétexte, tantôt un autre; enfin

elle imagina de feindre la résolution de passer en Amérique, mais elle

était trahie par un de ses amis à qui elle avait fait part de son

dessein. Je savais qu'elle se proposait d'abord de venir à Paris, que

quant au voyage d'Amérique, elle verrait après, c'est-à-dire qu'elle

prendrait le temps de la réflexion.

Personnellement, j'étais plutôt porté à consentir à la demande qu'à la

refuser; je n'avais aucune raison de m'y opposer, parce que madame de

Staël ne pouvait qu'être bien aise de ne pas être brouillée avec le

ministre de la police. L'arrangement aurait donc pu nous convenir à tous

deux, mais pour me faire une amie, encore la chose n'était-elle pas

sûre, il fallait commencer par me faire, parmi les siens, dix ennemis

que je n'étais pas en mesure de combattre; elle n'eût rien gagné au

marché, et je ne pouvais qu'y perdre. Je n'osai pas risquer d'améliorer

sa situation; je la plaignais d'avoir inspiré de la jalousie à nos beaux

esprits, mais je m'en tins à son égard au passeport qu'elle avait

demandé pour l'Amérique, prenant garde de ne pas être sa dupe,

c'est-à-dire qu'elle ne me mît pas dans le cas d'avoir recours à des

moyens qui me répugnaient.

On a aussi beaucoup crié contre l'exil de madame Récamier. En général,

on parle de tout à tort et à travers sans trop savoir ce que l'on dit.

Tout le monde avait connu les mauvaises affaires de la maison Récamier,

à la suite desquelles madame Récamier avait été vivre en province; cela

était fort honorable, mais il ne fallait pas s'y faire passer pour une

victime de la tyrannie et écrire à tout le monde des balivernes de ce

genre. Il aurait été plus juste de leur dire tout net que l'on avait

perdu sa fortune par de fausses spéculations que d'en accuser

l'empereur. Madame Récamier demeurait en province par raison, et elle

disait à ses admirateurs, qui la sollicitaient de rentrer à Paris, que

cela ne dépendait pas d'elle, voulant par là donner à penser que c'était

l'empereur qui l'en empêchait, lorsqu'il ne pensait pas à elle. Cela fit

qu'il ordonna que, si elle y revenait, on ne lui laissât plus former ce

cercle de frondeurs au milieu duquel elle répandait avec affectation sa

douleur; et pour parler plus franchement, je lui écrivis que je désirais

qu'il n'entrât pas dans ses projets de venir à Paris si tôt, etc., etc.

Elle n'avait aucunement celui d'y rentrer, mais elle fut fort aise

d'avoir été exilée, cela la mettait à son aise pour répondre à une foule

de solliciteurs vis-à-vis desquels cela lui donnait une position. Il y a

encore un motif qui me détermina, et cela par intérêt pour elle-même; je

voulus lui éviter les désagrémens qui auraient été la conséquence

naturelle du voyage _qu'elle allait entreprendre en Suisse_. Si elle me

lit, elle saura ce que je veux dire, et si un jour j'ai le plaisir de

lui faire ma cour, je lui apprendrai, en lui demandant grâce, comment

j'ai su si bien ce qui la concernait, et elle me saura gré de l'avoir

engagée à rester à Lyon. J'ai eu la preuve que j'avais été bien informé,

en voyant, dans les salons d'un prince d'Allemagne[2], le beau tableau

que M. Gérard a fait de cette gracieuse dame, qui a voulu mettre son

portrait à la place de sa personne dans ce palais.

Au reste, la haine que madame Récamier portait à l'empereur date, pour

ainsi dire, des premiers jours du consulat. Voici quels en sont les

motifs, on verra s'ils sont bien légitimes.

Lucien, pendant son ambassade d'Espagne, eut occasion d'envoyer en

courrier à Paris un de ses amis qui l'avait accompagné en Espagne.

Celui-ci, en passant à Dax, s'arrêta chez M. Méchin, préfet du

département des Landes, et parmi les renseignemens que celui-ci le

chargea de transmettre au premier consul sur la position de son

département, il lui fit connaître toutes les peines qu'il se donnait

inutilement pour découvrir d'où partait un journal rempli d'injures

dégoûtantes contre le gouvernement, le premier consul et les membres de

sa famille. Ce journal arrivait régulièrement, et était porté

mystérieusement à domicile. M. Méchin en remit sept numéros au courrier,

qui partit de suite pour Bordeaux. Le commissaire de police de cette

ville était dans le même cas que M. Méchin, se plaignait du même

journal, et en remit quatre autres numéros au courrier, qui arriva à

Paris chez le premier consul avec onze de ces numéros, qui furent

envoyés au ministre de la police, alors M. Fouché. Les informations

qu'il prit lui apprirent bientôt que ce journal était rédigé à Paris,

par un certain abbé Guyot, qui profitait de ses liaisons d'amitié avec

M. Bernard, père de madame Récamier, l'un des administrateurs de la

poste aux lettres, pour faire parvenir ce journal dans tous les lieux où

il avait des connaissances, qui se chargeaient de le répandre.

L'arrestation de M. Bernard fut la suite de cette découverte. Au bout de

quelque temps, il fut amené au ministère de la police pour y être

interrogé. Cela avait lieu précisément le jour même où madame Récamier

venait au ministère de la police pour connaître les motifs de

l'arrestation de son père, en protestant de son innocence et sollicitant

la permission de le voir. On ne la fit pas attendre. Elle le vit à

l'hôtel du ministère, apprit les motifs de son arrestation et n'osa plus

récriminer. Elle était alarmée sur les suites qu'aurait cette affaire;

elle proposa de les prévenir par la démission de son père, M. Bernard,

qui la donna sur-le-champ, et qui fut acceptée.

Le premier consul n'en entendit plus parler, et ordonna de mettre M.

Bernard en liberté; madame Récamier, ne voulant pas reconnaître cet acte

d'une généreuse justice, préféra conserver son aigreur, qu'elle fit

partager à tous ses nombreux admirateurs.

Les exils de dames se réduisaient donc à ces trois-là; ceux d'hommes

consistaient en très-peu d'individus que cette mesure avait obligés de

vivre hors de leurs habitudes; car, pour ceux qui, sans cela, passaient

leur vie dans leurs terres, en quoi pouvait-elle les contrarier?

Il n'y avait guère que M. de Duras qui avait d'abord été exilé assez

loin; mais qui petit à petit s'était rapproché si bien, qu'il venait

assez fréquemment à Paris, où on ne l'inquiétait en aucune façon. On

faisait du bruit lorsqu'il était reparti, afin qu'il ne s'accoutumât pas

trop à ces visites, mais c'était tout; tant qu'il n'avait pas repris le

chemin de son département, on ne l'apercevait pas.

M. de la Salle était réputé homme de mouvement, capable de se porter à

quelque coup d'éclat; on le tenta en Bourgogne, où il a justifié

l'opinion que l'on avait de son caractère, car il n'attendit pas que les

événemens du mois d'avril 1814 fussent arrivés pour prendre le parti de

se prononcer.

Il y avait encore M. de Montrond, qui était exilé à Anvers; je lui ai

dit à lui-même à qui il avait obligation de sa disgrâce; quant à

l'empereur, il n'a fait qu'approuver la mesure qu'on lui a proposée.

Voilà en quoi consistaient, au mois de juillet 1810, tous ces exils

contre lesquels on a tant crié; cela ferait rire de pitié, si de grands

malheurs n'avaient été la suite, et, pour ainsi dire, la conséquence de

cette altération journalière que l'on portait à la considération et au

respect dû au gouvernement.

Une réflexion peut se placer ici: au moment de la grande puissance de

l'empereur, c'est-à-dire après son mariage, il pouvait donner un libre

cours à ce prétendu despotisme, à ce goût pour l'arbitraire qu'on lui a

attribué. Cependant c'est à cette époque qu'il a accordé le plus de

grâces et de faveurs. Je m'apercevais qu'on avait fait croire aux hommes

de lettres qu'il les regardait comme ses ennemis, et déjà je commençais

à avoir une opinion formée sur toutes les pratiques qui avaient été

mises en oeuvre pour lui en aliéner beaucoup.

Comme il m'avait particulièrement recommandé de les bien traiter, je

cherchai une occasion de faire connaissance avec eux: elle arriva tout

naturellement. On avait adressé à l'empereur une foule de productions

poétiques à l'occasion de son mariage, il m'écrivit de lui donner des

renseignemens à cet égard; il s'agissait, comme on peut le croire, des

écrivains et non de leurs productions, car, pour les vers, je

distinguais bien ce que j'éprouvais en les lisant ou en les entendant

réciter, mais en discuter le mérite était tout-à-fait au-dessus de mes

forces.

Je fis réunir toutes ces productions littéraires, et me fis indiquer

celles qui avaient réuni le plus de suffrages; je me fis en même temps

représenter tout ce qui avait été composé dans de semblables

circonstances depuis Louis XIV, et avait été jugé assez bon pour être

conservé jusqu'à nous; on ne put me désigner que l'ode intitulée _la

Nymphe de la Seine_, que Racine avait composée dans sa jeunesse à

l'occasion du mariage de la dauphine. Elle est moins longue et me parut

moins belle que la plupart de celles que le mariage de l'empereur avait

fait éclore.

J'eus ainsi occasion, en exécutant les ordres qu'il m'avait donnés, de

l'entretenir de chaque auteur en particulier, et de lui faire connaître

que ces vers dont ils chargeaient les colonnes des journaux leur avaient

été commandés par mon prédécesseur. L'empereur fut indigné, et me

répondit: «On me l'avait dit mais je ne voulais pas le croire; voilà

comment il faisait de tout; ainsi je passe pour avoir fait faire mon

éloge.» Cette conduite l'avait blessé, il m'envoya l'ordre de lui

proposer une répartition de cent mille francs aux différentes personnes

qui avaient fait remarquer leur talent dans cette circonstance. Il

ajouta que c'était le servir bien mal que de ne pas récompenser des

auteurs qu'on avait mis en oeuvre. En effet, s'il n'eût pensé à eux, ces

messieurs n'auraient jamais entendu parler de la gratification que je

leur ai remise de sa part, et auraient été autorisés à se plaindre de

lui, qui pourtant était étranger à l'oubli comme à la commande.

J'appris par là que c'était encore un des moyens de police pour acquérir

de la fortune que de faire faire des vers; mais au moins lorsqu'on l'a

si utilement employé pour son propre intérêt, il ne faut pas avoir

l'impudence de venir imprimer à la face du monde que celui des

libéralités duquel on s'enrichissait, et devant lequel on brûlait un

encens qu'il ne demandait pas, était un tyran que l'on cherchait à

détruire. En distribuant cette somme à toutes les personnes auxquelles

elle était destinée, j'eus occasion de les voir l'une après l'autre, et

j'avais soin de lire immédiatement après la pièce de poésie de celui

avec lequel je venais de converser, lorsque j'étais encore plein de la

curiosité de le connaître, et rarement on n'aperçoit pas quelque côté du

caractère de l'auteur entre sa physionomie et une production qui avait

dû nécessairement partir d'un mouvement de son âme.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 5 · 第 5 / 71 题