Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les
préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta
encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de
troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin
inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de
mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que
ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.
Dès huit heures du soir, après avoir mangé la soupe, les troupes de
Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y
établirent sur seize lignes formées par autant de régiments, chaque
colonel placé devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les généraux au
centre de leur brigade ou de leur division. Cette armée d'avant-garde,
qui précédait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire
aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rasée sur
le sol, en attendant qu'elle se dressât d'un seul élan pour aller au
Niémen et faire irruption. À sa gauche, les divisions à cheval de Murat
s'alignaient sur les deux côtés d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les
équipages de pont descendaient vers la rive, dirigés par le général
Éblé, accompagnés par des sapeurs du génie et des marins de la Garde:
l'obscurité croissante les dérobait aux yeux. Quant la nuit fut à peu
près complète, trois cents voltigeurs du 13e régiment de ligne passèrent
sur des batelets et gagnèrent la rive opposée, qu'ils trouvèrent
inoccupée; derrière eux, les pontons furent mis à l'eau, dans le plus
grand silence.
À minuit, le passage était praticable. Au delà du fleuve, les voltigeurs
continuaient d'avancer, bientôt rejoints par quelques détachements
d'infanterie légère et de Polonais. Un bois s'étendait devant eux; ils
en reconnurent les abords, s'y engagèrent. Ils entendirent alors dans
les fourrés des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent
surveillés et frôlés par d'invisibles ennemis; çà et là, quelques lances
pointèrent, des Cosaques furent aperçus, passant d'un trot rapide, et
même des hussards russes, reconnaissables dans la nuit à leurs grands
plumets blancs. Soudain, un «Qui-vive!» lancé à nos hommes...--«France!»
répondent-ils. La voix qui leur avait parlé, celle d'un officier russe,
reprit en français: «Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le
voir[609]!» répliquèrent les nôtres, et les carabines s'abattirent,
jetant leur éclair à un ennemi déjà évanoui, tirant sur une ombre. À la
sortie du bois, on atteignit un village situé dans la boucle du fleuve
et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des
coupures et des barricades, de convertir en réduit; en y pénétrant, nos
soldats entendirent un galop précipité; ils aperçurent des Cosaques qui
détalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur
selle, déchargèrent leurs armes. Sur plusieurs points à la fois, des
détonations isolées retentirent profondément dans le silence de la nuit,
faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait
désiré qu'aucun bruit ne trahît jusqu'au matin le mystère de ses
opérations: les premiers coups de feu de la grande guerre étaient tirés.
[Note 609: SOLTYK, 21.]
La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts étaient achevés, et déjà
la division Morand, du 1er corps, s'était glissée au delà du fleuve,
pour appuyer et fortifier les avant-postes. À une heure et quart, le
ciel blanchit de nouveau. L'obscurité se retira peu à peu des sommets de
la rive gauche, où se distinguaient confusément et se remuaient des
masses; le voile d'ombre tendu sur la vallée se levait lentement.
Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel
pur; rasant le sol de sa rayonnante clarté, il fait courir sur le front
de nos lignes un éclair qui se répète et se prolonge à l'infini, un
interminable scintillement de baïonnettes, de lances, de sabres, de
casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le
spectacle se découvre dans la magnificence de son ensemble et la
précision de ses détails; sur la large nappe des eaux, trouée d'îles,
trois ponts établis; au delà, la division Morand déployée en bataille,
barrant de ses lignes noires l'entrée de la boucle; sur un escarpement
situé près des ponts, l'artillerie de réserve du 1er corps en position,
les pièces dressées vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui
s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de
cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les
flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithéâtre des collines,
un immense déploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui
s'ébranlent et s'avancent à la fois, régulièrement, posément, d'un pas
égal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force
disciplinées, l'invasion coordonnée et méthodique, dans son formidable
élan. L'armée de première ligne est là tout entière, en grande tenue de
combat, avec ses innombrables états-majors, ses uniformes de toutes
nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au
soleil, ses drapeaux illustrés d'inscriptions glorieuses, l'armée
débarrassée pour un jour de son lourd attirail de convois, allégée et
libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant à se dévouer. Les
tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne
sont plus qu'un rêve oublié; l'allégresse du matin a dissipé cette
brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les
colonnes débordent des sommets, s'engagent sur les pentes où se creusent
trois sillons principaux, descendent par ces ravins en étincelantes
coulées d'acier, se rapprochent, se côtoient sans se mêler, convergent
toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser
les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement
s'épandent sur la terre russe.
Les troupes de Davout passèrent de grand matin: les divisions
d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montées, avec les brigades de
cavalerie légère, sans équipages, sans voitures; rien que du fer, des
chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule
voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmühl. Mais
bientôt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes;
les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent à leur tour,
avec un bruit d'orage: voici les guerriers géants, les ondoyantes
crinières et les cimiers romains. Après le 1er corps, la Garde, ses
régiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrés
d'aiguillettes et de brandebourgs, élite et parure de l'armée. Là
surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les
états-majors qui causent en chevauchant, de gaies réflexions
s'échangent, des propos conquérants. Un major de la Garde dit que l'on
fêtera le 15 août à Saint-Pétersbourg, et ce mot fait fortune. Si
l'accord n'est pas unanime, si quelques mécontents, quelques officiers
d'armes spéciales objectent les difficultés de l'entreprise et discutent
les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une
expression générale de contentement et de joie. Ce qui achève
d'électriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la
main du chef habitué à vaincre; c'est de le sentir près d'eux, avec eux,
les enveloppant de sa présence; c'est d'entendre successivement de tous
côtés, en haut sur les collines, en bas près du fleuve, les vivats qui
signalent son arrivée; c'est de reconnaître à chaque instant, sur des
points divers, dominant et dirigeant l'opération, sa silhouette
familière.
À cheval dès trois heures du matin, il était venu tout surveiller, tout
animer. Afin qu'il pût commodément assister au défilé, les artilleurs de
la Garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un
trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage.
Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat, repris d'un besoin
d'activité, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive
ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passèrent, officiers
et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le
terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi
par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait
retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive; il
jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de _Marlborough s'en va-t-en
guerre_: «Cet à-propos, qui nous égaya quelques instants, ne se justifia
que trop bien», écrit le commandant Dupuy[610].
[Note 610: _Souvenirs militaires_, 166.]
L'Empereur se porta bientôt en avant du fleuve et rejoignit les
divisions déjà passées. Prompt et affairé, il galopait autour d'elles,
indiquait à chacune la route à suivre et les mettait dans leur chemin.
Il accompagna jusqu'à distance de deux lieues et demie le mouvement de
l'avant-garde, s'arrêtant parfois pour interroger les rares habitants du
pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la
certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui
opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire
dans la journée à aucune résistance sérieuse. En effet, nos troupes
avançaient sans difficulté, poussant devant elles quelques bandes de
Cosaques qui se dispersaient à leur approche et s'enfuyaient d'un vol
effarouché. Kowno fut occupé sans coup férir, et l'armée put s'épanouir
à l'aise autour de cette ville, se déployant sur les deux côtés de la
route qui conduit à Wilna, s'éclairant dans toutes les directions par de
fortes reconnaissances.
Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la
Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre
le Niémen, où elle se jette immédiatement au-dessous de Kowno. Il était
indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au
delà, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce côté et
venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'armée marcherait sur
Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut chargé de trouver un gué sous
les yeux mêmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le
colonel de Guéhéneuc, qui commandait le régiment, fatigué d'attendre,
demanda des hommes de bonne volonté pour passer à la nage et reconnaître
la rive opposée. À cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et
s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitôt leur succès
fait des jaloux, la témérité devient contagieuse. Un certain nombre de
cavaliers français et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la
présence de l'Empereur les excite à se distinguer, les exalte, les rend
fous d'intrépidité; et voici tous ces hommes à l'eau, avec leur monture,
leurs armes, leur équipement, s'efforçant ainsi empêtrés de gagner la
rive droite. Mais le courant était rapide, impétueux; il les entraîne et
les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter péniblement contre
la violence du torrent, puis faiblir, s'épuiser, s'abandonner, et enfin,
calmes et désespérés, s'enfoncer dans l'abîme en poussant un dernier
«Vive l'Empereur!» Au spectacle de cette détresse, le colonel de
Guéhéneuc n'écoute que son courage: sans ôter son brillant uniforme, il
éperonne lui-même son cheval et le pousse dans les flots; il s'élance au
secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un
d'eux, qu'il ramène triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit
froidement après cet exploit; il trouva que son action, fort louable
chez un particulier, l'était moins chez un chef de corps placé en face
de l'ennemi et ne devant plus qu'à la patrie seule le sacrifice de son
existence. Tout en organisant lui-même avec grand soin le sauvetage des
cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un
gaspillage d'héroïsme, son élan de bravoure et d'humanité[611].
[Note 611: On voit à quoi se réduit cet incident, amplifié et
travesti par Tolstoï.]
Après avoir donné l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire
passer la division Legrand, avec quelques régiments de cavalerie, pour
observer et tâter certains détachements ennemis, signalés dans cette
direction, il finit la journée à Kowno, où il s'établit dans le couvent
et se fit l'hôte des moines. Là, il prit encore diverses mesures,
appelant en toute hâte les convois de vivres, organisant le service des
reconnaissances, multipliant les précautions pour assurer sa gauche,
activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrivée des troupes qui
débouchaient toujours au delà du Niémen par le triple passage.
Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps
succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout,
après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les
vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces
masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney,
venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore
des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de
nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure
d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers
bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans
tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade
représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais
formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains,
l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises.
Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération
se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la
splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait
succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur
l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements
d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos
bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille
que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un
fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la
terre[612]». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette
première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant
interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes
armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures,
le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve
les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des
effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même[613].
[Note 612: BOULART, 242.]
[Note 613: _Corresp._, 18863.]
Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et
se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné.
L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite
chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois,
pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un
virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet
populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les
soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos
provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes,
mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos
soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient
avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes
d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers
l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si
différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et
pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se
reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec
une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien
ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour
détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de
hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue
marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses
horizons béants.