En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la
Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept
corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la
vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était
encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de
pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à
parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et
monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de
marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux,
déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières
aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré
la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des
flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée
tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et
de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres,
commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour
compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes
fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se
fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas
de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume
des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays
allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni
méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les
foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits
à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la
population et fournissant aux animaux une nourriture détestable.
Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes
prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier
coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang
cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment
menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de
charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.
Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient
outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des
viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des
familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre,
toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se
signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se
jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps,
portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant
tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger
à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour.
Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les
tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des
symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on
leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et
murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre
un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la
Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient
mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la
lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois,
prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant
l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au
delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au
soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].
[Note 595: _Corresp._, 18809.]
[Note 596: _Mémoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier
polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280;
PEYRUSSE, _Mémorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du général
Lyautey_; _Mémoires inédits de Saint-Chamans_; ces derniers sont
caractéristiques pour cette partie de la marche.]
Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait
Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la
capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps
suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour,
l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et
régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur
la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde
et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée,
afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de
cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la
Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême,
celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par
lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.
La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond
du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui
fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement
laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en
arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte,
après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le
fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au
gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué,
et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La
Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation
nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son
ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en
avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient
précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces
dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient
les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar
prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une
négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos
troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la
rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le
quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture,
adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de
l'Europe[597].
[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport,
mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations
avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce
rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au
_Moniteur_ avec pièces justificatives, commenté dans les journaux:
Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France,
comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également
à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que
l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses
passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter
le territoire russe.
Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent
une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme
le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute
avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son
mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat
donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît
d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination
pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait
l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait
même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse
précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient
nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes
sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même
temps qu'avertis.
Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses
colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il
les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son
ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages,
les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes
toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive
ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde
vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la
plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu
d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps
n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à
désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon
s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient
une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est
la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des
distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain,
il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se
construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de
soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux
lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit
incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces
ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient
constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps
d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère
l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à
Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le
sépare du Niémen.
[Note 598: _Notice sur la vie militaire et privée du général marquis
de Caraman_, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.]
[Note 599: _Corresp._, 18818.]
À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au
quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait
la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne,
avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à
Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse
internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il
attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de
discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu
de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des
hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son
droit d'offensé.
Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à
parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables
et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à
Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de
Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade,
misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par
laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]».
[Note 600: _Corresp._, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de
la guerre.]
Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de
la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient
atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant
solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans
les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la
journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son
armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations
boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette
suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise,
qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur
destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première
heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement
au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous.
Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la
nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il
ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se
détache.
Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les
approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village
perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il,
pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez,
reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au
prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en
voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de
guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le
reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul
officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du
comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit
lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé
par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent
le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la
route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte
et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le
fleuve et de marquer le point de passage.
[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.]
Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun
détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même.
Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés
pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission
dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les
Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper
leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise
cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme
français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du
péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que
verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de
lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la
rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect,
car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces
positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui
inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue
date habitués à les voir.
[Note 602: _Corresp._, 18839.]
Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de
chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen,
hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à
la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et
particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une
obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la
nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour
paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les
cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en
faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait
entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et
trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la
route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est
l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et
les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on
l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été
surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À
quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières
maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route;
derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le
village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est
là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603].
[Note 603: SOLTYK, _Napoléon en_ 1812_, Mémoires historiques sur la
campagne de Russie_, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie
polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major
impérial.]
Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne
vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il,
en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne?
Qu'à cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un
déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux
chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel
polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau
costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye,
le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige
Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se
dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit
ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve;
de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux
qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et
vit la Russie.
[Note 604: _Corresp._, 18755.]
La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments
blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation
et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait
la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À
droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et
sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et
semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau
déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme
sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et
l'orientation de ses lignes.
Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa
mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte,
plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le
costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut
rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un
peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa
maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le
général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été
prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné
par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une
seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de
rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de
Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville
et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la
prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques
lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une
disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.
Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le
masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son
monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie
se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois,
se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de
l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de
distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les
sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de
Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable
boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait
ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive
droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui
se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs,
nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le
rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de
l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes
pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs,
appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et
déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage
s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe
venait à sa rencontre et lui donnait prise.
Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé
son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel
s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en
arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux
cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis
et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait
ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les
tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi,
tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et
prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours,
lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit,
arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier,
Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu
de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart,
lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.
On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et
s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche;
il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre
parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait
désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces
accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses
campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait
rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée,
contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse.
Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme
frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de
cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du
matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se
défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est
superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la
veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de
l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre
la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous
ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un
mauvais augure[605].»
[Note 605: _Documents inédits_, émanant de l'un des principaux
membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de
l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres _Mémoires_, qui nous
ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui
précédèrent le passage.]
L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer
la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir.
Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en
coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le
prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde
et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit
apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail,
et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une
grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en
verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient
l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières
heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable
d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les
troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en
ses moindres détails[606].
[Note 606: _Ordre pour le passage du Niémen_, _Corresp._, 18857.]
Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon.
C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries
légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les
masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient
par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les
vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur
considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le
placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans
le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein
d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande
opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très
préoccupé[607]»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une
impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et
surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y
trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur
énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies
resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques
instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente,
feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs
russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il
pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en
plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il
s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui
correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître
imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète
anxiété.
[Note 607: _Documents inédits_.]
Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle
de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul
mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques
Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre
les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues
aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans
doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner
notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait,
en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire
que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.
Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils
nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se
lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon
attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il
témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais;
dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de
cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs
compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers
ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens,
ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des
serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger:
savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du
grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime
russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient,
l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes:
«Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608].» Et pour se faire mieux
comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son
coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le
regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les
congédia avec de douces paroles.
[Note 608: SOLTYK, 16.]
Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes
les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de
ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout
se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement,
les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun
renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un
Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était
faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes
repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un
grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur
fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait
sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville.
Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait
violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il
en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.
Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa
tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du
matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si
l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien
ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de
communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il.
Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de
partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une
bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le
duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on
prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour
sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en
Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous
attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos
ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de
voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la
perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.»
Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes,
comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il
eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son
inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.
Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber
sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs
équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait
leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper
au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour
commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures
que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se
fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de
conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y
forceront.»
Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par
questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son
interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à
arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui
raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore
et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc
de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son
obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de
cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de
s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même
dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se
mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il
ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple
des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au
Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix
précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà
entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée,
avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément
frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.