II

L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous

avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien,

tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui

restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout

instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait,

il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son

représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à

l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre

patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se

résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond

sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif

personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de

le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus

invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour

l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.

Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur

le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum.

L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à

évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme

compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le

retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non

comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours

intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la

rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une

convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure

et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur

des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle

à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles

subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les

autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de

l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de

part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement,

propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer

cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série

d'articles.

Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son

âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de

son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un

jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage

de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci

était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande

affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui

rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au

matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières

heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui

exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir.

Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut

tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans

prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et

d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait

contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.

Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le

voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues

la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par

laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant

le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que

l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les

paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il

se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos

agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est

particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que

l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant

l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine,

puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de

cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où

le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait

toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son

vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune

allusion à cette pièce.

Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et

Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait

supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à

concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement

français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en

partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.

Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander

les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet

d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il

conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des

souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté

d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui

permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du

commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne

voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir,

d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait

pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette

nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du

grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné,

commençaient à retentir au dehors.

À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine

s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai

au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations

extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures

et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les

antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le

saisit.

De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua

qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever

la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce

retard, pourquoi tant d'alarmes?

«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le

temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait

l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le

tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles,

Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes

objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme

aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il

était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du

ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les

troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se

trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la

guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que

tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes

sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs

frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ

de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore

fixée.»

Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera

parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les

communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon

destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se

peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes,

reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre

maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières.

L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la

Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus

d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis

rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma

place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers

l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et

impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la

conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de

semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre

tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?

«--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et après le

conseil des ministres.

«--À quelle heure serez-vous de retour chez vous?

«--Pas avant huit heures du soir.

«--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera,

j'espère, après-demain jeudi.

«--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-là mon travail ordinaire

avec l'Empereur, et il y aura spectacle à Saint-Cloud, où le corps

diplomatique sera invité.

«--Ce sera donc vendredi, mais j'espère au moins que pour ce jour-là

vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon côté vous produire

mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends

avec moi et qui sont déjà usés et troués dans ma poche... Donnez-moi des

réponses sur les articles que je vous ai proposés, quelles qu'elles

soient; mais que je puisse donner à ma cour un résultat quelconque de la

communication que j'ai faite de ces articles.»

Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel

entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une réponse.

Rentré chez lui, au sortir de cette décevante conférence, l'ambassadeur

tomba dans un abîme de réflexions amères. Quand il se fut remémoré

toutes les épreuves par lesquelles il avait passé depuis quinze jours,

ses dernières illusions tombèrent. La lumière se fit pleinement dans son

esprit: la mauvaise foi du cabinet français lui apparut insigne,

évidente, palpable: il se sentit outrageusement joué, en présence de

gens bien décidés à ne pas traiter, à cacher sous une ombre de

négociation des projets d'attaque et de surprise.

À cette constation désolante, d'autres causes s'ajoutèrent pour le

pousser à bout. Depuis quelque temps, son séjour à Paris ne lui valait

que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui

avaient causés l'intrigue de Tchernitchef et le procès de ses

complices. Cette déplorable affaire avait une suite inattendue,

indépendamment de son épilogue naturel. Le 1er mai, l'échafaud s'était

dressé en place de Grève; Michel avait été conduit au supplice, et sa

tête était tombée sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait

subi en même temps sa peine infamante, mais cette double expiation

n'avait point épuisé la colère du gouvernement impérial et suspendu ses

rigueurs. Non seulement les deux acquittés, Salmon et Mosès, après un

simulacre de mise en liberté, avaient été arrêtés à nouveau par mesure

de haute police et réincarcérés comme prisonniers d'État, mais Wustinger

avait éprouvé le même sort, malgré sa qualité d'employé à l'ambassade

russe. Au sortir de l'audience où il avait figuré comme simple témoin,

on l'avait relaxé d'abord et rendu à son maître; celui-ci s'était

applaudi de cette réparation tardive, tout en s'étonnant un peu que

Wustinger lui eût été renvoyé sans un mot d'excuse et que ce concierge

intermittent eût reparu à l'hôtel Thélusson «comme tombé des nues[496]»;

il s'apprêtait à le congédier par égard pour la France, lorsque la

police lui avait épargné cette peine. Au bout de quelques jours,

l'élargissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre

public, il avait été ressaisi, enlevé par les agents en pleine rue de

Bourgogne, remis en lieu sûr, et depuis lors Kourakine protestait en

vain contre cette récidive dans l'arbitraire.

[Note 495: _Journal de l'Empire_, n° du 2 mai 1812.]

[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie,

154.]

De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant

des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On

retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y

avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en

état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la

situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes

les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances

alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une

disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30

avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul

avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur

d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait

leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus

affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine

apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le

commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde

s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné

que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors,

sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de

multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre

homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de

venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère

des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par

ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête.

Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de

guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait

trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter

et pousser les choses à l'extrême.

Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la

conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que

tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris:

en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses

passeports[497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la

plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle

qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un

affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre

se trouvait amené à la déclarer.

[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les

gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique

d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire

prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée

de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait

d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter

le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le

système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si

Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son

ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions

apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en

ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le

soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans

l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait

cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture.

Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons

pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser

ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et

la Vistule.

Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser

Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de

passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y

pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre

avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la

sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des

relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener

à résipiscence.

Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses

adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et

heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la

journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de

Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes.

Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est

interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés,

tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les

populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté.

Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur

apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le

_Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille:

«L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la

Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice

accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur

de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour

Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.

L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après

ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au

rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en

repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait

obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous

m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment,

interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi

précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la

guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre

maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait

prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de

quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux

communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour

affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner,

de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre

était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que

personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au

moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix

que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait

de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné

jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux

reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays,

l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et

avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives

que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa

responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve

excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à

la gorge, et il fondit en larmes[498].

[Note 498: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai.

Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en

profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit

contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de

passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence.

Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le

duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou

le laisser partir.

Si infranchissable que parût le cercle où le ministre français se voyait

enfermé, il trouva moyen d'en sortir, découvrit une échappatoire. Il se

montra prêt à discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de répondre

sur le fond, il souleva une difficulté de forme, posa une question

préalable: Vous offrez, dit-il à Kourakine, de signer un accord sur les

bases proposées par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point.

Mettons-nous donc à l'oeuvre, entrons en matière, et avant tout, pour

faire bonne et valable besogne, remplissons les formalités qu'exige en

pareil cas la procédure diplomatique. La première et la plus

essentielle, entre négociateurs prêts à s'aboucher, est de se

communiquer respectivement leurs pouvoirs. Êtes-vous muni d'un acte

authentique et spécial qui vous autorise à conclure et signer un

arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.

Kourakine dut confesser qu'il ne les possédait point: le duc s'en

doutait et prenait sciemment son adversaire au dépourvu. La cour de

Russie avait si peu la pensée de traiter sérieusement, elle avait si peu

prévu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait négligé de conférer à

son représentant les pouvoirs nécessaires pour passer un acte qui

constaterait l'entente: elle s'était bornée à lui en annoncer

l'expédition ultérieure et éventuelle. La manoeuvre du gouvernement

français était donc habilement conçue et dégageait sa position. On lui

reprochait un défaut de sincérité; il ripostait en obligeant Kourakine à

découvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au

moins d'empressement.

À la vérité, Kourakine pouvait répondre--et il ne s'en fit pas faute dès

qu'il fut revenu de la stupéfaction où l'avait jeté cette diversion

inopinée--que son caractère d'ambassadeur lui donnait essentiellement

qualité pour recevoir et constater l'adhésion de la France aux bases

proposées. S'il n'était point investi des pouvoirs nécessaires pour

signer un contrat en forme, il s'offrait quand même à le passer.

Supposant malgré tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les

autres d'après lui-même, il ne mettait pas en doute et garantissait

l'approbation de son maître. Toujours sincère, émouvant à force

d'honnêteté, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une

conviction profonde, de ne plus s'arrêter à de misérables arguties, à de

dangereuses chicanes: «Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne

perdons pas un instant; négocions à fond et franchement; arrêtons un

projet d'arrangement, et je signerai sous réserve d'une ratification qui

viendra sûrement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos maîtres

et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas à deux de

jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vôtres. Plus d'une

année nous avons demandé que vous en fussiez revêtu. Avant que vous le

soyez, comment voulez-vous que je puisse négocier avec vous? Je ne puis

nullement accéder à ce mode de procéder.» Et tenant tout en suspens, il

rejetait sur la Russie la responsabilité des retards dont se plaignait

l'ambassadeur, déniait à celui-ci le droit de s'en offusquer et de

réclamer ses passeports.

Cette controverse occupa la journée du 10 mai. Le soir, désespérant de

vaincre un parti pris de déloyauté, revenant à l'idée de trancher dans

le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, à

seule fin de rompre définitivement et d'exiger ses passeports. La nuit

passa sur cette résolution sans la changer. Au matin, Kourakine se

préparait à prendre pour la dernière fois le chemin de l'hôtel de la rue

du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrassé du ministre que

celui-ci avait quitté Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur.

Après avoir opposé une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'éluder

à la fois une réponse à l'ultimatum et la remise des passeports, le duc

avait jugé opportun de se soustraire par un départ à de nouvelles

réquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il était en train de mettre

deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide,

désorienté, accablé, une fois de plus mystifié, mais placé dans

l'impossibilité de se venger par le coup d'éclat qu'il méditait, car

l'éloignement allait permettre à l'Empereur de lui faire attendre

indéfiniment son congé et les moyens matériels de partir. Pour le

moment, il se voyait condamné à rester, rivé à son poste, ambassadeur

malgré lui. Il prit la résolution d'abriter son chagrin et ses

humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait louée pour la

belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la

campagne. Établi au pavillon de Coislin, près de Saint-Cloud, il

apercevait de ses fenêtres l'impériale résidence où il avait été comblé

naguère de distinctions et d'honneurs, et une profonde mélancolie

s'emparait de lui lorsqu'il comparait à ce triomphant passé sa détresse

actuelle[499].

[Note 499: Voy. aux archives des affaires étrangères ses lettres

particulières au duc de Bassano.]

À travers de multiples péripéties, Napoléon était parvenu à ses fins. Il

retardait le dénouement de la crise, sans chercher à le modifier: il

comprimait le cours des événements, se réservant de le déchaîner à son

heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il

rendait possible l'accalmie momentanée qu'il espérait créer par l'envoi

de Narbonne: tandis qu'il s'essayait à renouer en Russie le fil de la

négociation, il l'empêchait de se briser à Paris: il évitait que le fait

brutal et matériel de la rupture n'éclatât derrière lui, dans son dos,

tandis qu'il irait tenir à Dresde de solennelles assises, recevoir

l'hommage et le serment des rois, et gagnerait à pas comptés les

frontières de la Russie. Pour obtenir ce résultat, aucun scrupule ne

l'avait arrêté: artifices, caresses, violences, procédés despotiques et

raffinements de duplicité, tous les moyens lui avaient été bons: jamais

le jeu compliqué de la diplomatie, ses roueries et ses petites habiletés

ne s'étaient plus bizarrement enchevêtrés aux conceptions d'une

politique effrénée qui avait entrepris encore une fois de bouleverser

l'Europe et de la remanier à jour fixe.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 50 / 102 题