Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blâme son gouvernement.--Il
continue à désirer la paix et à célébrer l'alliance.--Procès de haute
trahison.--Discours du procureur général.--Interrogatoire des prévenus;
responsabilités inégales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
l'accusation.--Arrivée de l'ultimatum.--Kourakine à Saint-Cloud.--Colère
et inquiétude de l'Empereur.--Alerte passagère.--Napoléon veut à tout
prix détourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-même à son
heure.--Proposition d'armistice éventuel.--Envoi de Narbonne à Wilna;
caractère et but de cette mission.--Démarche à effet auprès de
l'Angleterre.--Le gouvernement français se donne l'air d'accepter une
négociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
ensuite remis de jour en jour, dupé et mystifié de toutes manières.--Ses
yeux commencent à s'ouvrir.--Réquisitions pressantes.--Symptômes
alarmants.--Exécution de Michel.--Nouvel enlèvement de
Wustinger.--Départ de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperçoit qu'on
l'abuse et qu'on le joue; un subit accès d'exaspération le jette hors de
son caractère.--Il réclame ses passeports; cette démarche équivaut à une
déclaration de guerre.--Contre-temps également fâcheux pour les deux
empereurs.--Départ de Napoléon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
_Moniteur_.--Napoléon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
conférence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matière; il
soulève une difficulté de procédure: question des pouvoirs.--Le ministre
échappe à l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu à
son poste.--Napoléon est parvenu à éloigner momentanément la rupture.
I
Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer
l'un à l'autre et rivalisaient de duplicité, un homme restait de bonne
foi: c'était l'ambassadeur russe en France, celui-là même auquel allait
incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute
sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cessé de désirer avec
ardeur la fin des différends. Souffrant de se voir privé «d'ordres,
d'instructions, de lumières[483]», il blâmait, en son for intérieur, le
silence évasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant
de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le début de
l'année, il passait par des découragements profonds et de subits
réconforts. En février, voyant s'ébranler nos armées, il en avait conclu
que Napoléon avait irrévocablement décidé la guerre. Un peu plus tard,
il s'était repris à l'espérance; apprenant le discours tenu par
l'Empereur à Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru à la
sincérité de cette démarche: il était, qu'on nous passe l'expression,
tombé dans le panneau, et avait supplié son maître de ne point négliger
cette suprême chance de paix, d'entamer «la négociation qui lui avait
été si souvent proposée[484]». En attendant, il continuait à recevoir la
société parisienne, à donner de beaux bals, de grands dîners où il
buvait solennellement «à l'alliance».
[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, XXI, 354.]
[Note 484: Lettre particulière du 25 avril, volume cité, 360.]
Au milieu d'avril, un incident pénible vint le rejeter dans ses
angoisses et le blesser cruellement. Il présumait, d'après ce qui lui
avait été dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se
trouvait impliqué n'aboutirait point à un éclat, que le gouvernement
français prendrait à coeur de l'étouffer. Quelles ne furent pas sa
surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette
de France_, sans que personne eût daigné l'avertir au préalable,
l'ouverture d'un procès où la Russie était en quelque sorte jugée par
contumace!
La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer
dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences.
Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon
et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié
d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à
Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait
pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe
ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme
ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et
qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on
l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état
d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au
banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le
procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère
public, assisté de deux avocats généraux.
Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le
premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans
un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la
cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant
qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi
celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de
l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en
invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait
point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne
manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés,
le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon
tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son
activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils
se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que
Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté
de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge
Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet
insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de
toute attente--par un billet de mille francs[485]! «Alléché par cette
générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des
suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre
quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un
fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la
voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans
relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande,
il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il
les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un
à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux,
avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un
précieux dépôt.
[Note 485: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte
rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme
d'opuscule séparé.]
Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille
dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires,
confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes
matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses
et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à
la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le
corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et
organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu
jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le
livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et
«le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière
l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a
inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel
magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de
cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il
l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates»,
et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel
et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause
et semble requérir contre elle.
Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver
dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde».
Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille
visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a
permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer
avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment
oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans
son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une
péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés,
si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et
prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict
retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.
Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix
accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent
ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à
Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son
mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde;
son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général
eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux
plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer
contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il
n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.
Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la
prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement
qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils
eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis
par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict
pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement
sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi
non licites et non sujets à salaire[486]», Michel fut condamné à mort,
avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de
l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction
d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.
[Note 486: Art. 177 du code pénal.]
L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux
parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément
offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux
débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des
audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits,
habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris
connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les
particularités de «l'odieuse affaire[487]», il arriva à une conclusion
propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour
l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de
Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était
reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses
moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de
cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la
réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions?
Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident
diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant
qu'il put solide et véhémente[488]. L'imputation calomnieuse ayant été
publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire
passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette
satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa
personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité
et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il
n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée
d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins
des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une
partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en
attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.
[Note 487: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]
[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conservée aux
archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
Il vaquait tristement à ces soins lorsque arriva le 24 avril à Paris un
jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expédiait de Pétersbourg en
courrier et qui lui tenait de très près, étant l'un des enfants naturels
que le prolifique ambassadeur avait semés partout sur son passage. Celui
qu'il appelait paternellement «son Serdobine[489]» lui apportait le
texte de l'ultimatum à présenter. Cette communication lui causa un vif
émoi, mêlé de satisfaction et d'orgueil. Enfin, après l'avoir tenu si
longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire
capitale à traiter: cette manière de le remettre en activité consolait
son amour-propre. De plus, sans réfléchir à l'énormité des prétentions
russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la
France, qui s'était toujours déclarée prête à écouter toute explication
catégorique. Prenant au sérieux son rôle de conciliateur, il résolut d'y
consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son
gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait
ponctuellement à cet ordre. S'étant rendu chez le duc de Bassano, après
avoir fait provision d'énergie, il présenta l'évacuation de la Prusse
comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y
avait même point à discuter: «C'était seulement après que cette demande
aurait été accordée qu'il serait permis à l'ambassadeur de promettre que
l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont était
formellement excepté le commerce des neutres, auquel la Russie ne
pourrait jamais renoncer.» Dans une note remise quelques jours après,
Kourakine répéta par écrit ces expressions[490], mais déjà Napoléon,
instruit de ses communications verbales, l'avait appelé en audience
particulière au château de Saint-Cloud, le 27 avril.
[Note 489: Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.]
[Note 490: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
Dans cet entretien, Napoléon suivit d'abord son premier mouvement, tout
d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prétend lui
imposer d'emblée et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle déjà battu
pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son
premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases hachées,
saccadées, haletantes: «Quelle est donc la manière dont vous voulez vous
arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a déjà dit que vous voulez me
faire avant tout évacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande
est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne
me permet pas de m'y prêter. Vous êtes gentilhomme, comment pouvez-vous
me faire une proposition pareille? Où a-t-on eu la tête à
Pétersbourg?... J'ai autrement ménagé l'empereur Alexandre, quand il est
venu me trouver à Tilsit, après ma victoire de Friedland... Vous agissez
comme la Prusse avant la bataille d'Iéna: elle exigeait l'évacuation du
nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage à celle
de la Prusse: il y va de mon honneur[491].»
[Note 491: Toutes les citations jusqu'à la page 393, à l'exception
de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirée» des
rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t.
XXI du _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, 362-410.]
Ce courroux se mêlait d'une vive contrariété et d'une inquiétude réelle.
L'âpreté de l'ultimatum semblait en effet dénoncer chez les Russes
l'intention de brusquer la rupture. Un instant même, d'après certains
avis, Napoléon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu
effectivement la pensée, avait donné ordre à ses troupes de passer le
Niémen et de marcher à la rencontre des nôtres; que les hostilités
s'engageaient, que l'on se fusillait déjà sur la Vistule et la Passarge.
Et il voyait avec dépit son plan d'offensive subitement traversé, ses
combinaisons échouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant à la
Grande Armée sa base d'opérations.
Il était tellement ému de cet accident possible qu'il songea, pour
enrayer à tout prix le mouvement des Russes, à un moyen d'un empirisme
désespéré. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine à sa
colère, il prononça devant lui le mot d'armistice. On signerait à Paris
une trêve éventuelle, pour le cas où les hostilités auraient commencé;
elle séparerait les armées aux prises et neutraliserait le territoire
entre le Niémen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de
se reconnaître et de négocier encore. Kourakine, beaucoup moins
intrépide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture.
Napoléon n'en prenait pas moins à toute occurrence ses dispositions de
départ et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du
télégraphe aérien pour quitter immédiatement Paris; il traverserait
l'Allemagne d'un trait, ne s'arrêterait nulle part, brûlerait la
politesse aux souverains assemblés sur son passage et, allant «presque
aussi rapidement qu'un courrier[492]», arriverait sur la Vistule pour
recevoir et rendre le choc.
[Note 492: Maret à Otto, 3 avril.]
Cette alerte ne dura guère: au bout de quelques jours, des nouvelles
plus rassurantes arrivèrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne
pouvaient répondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui était
certain, c'était qu'ils n'étaient pas encore sortis de leur territoire
et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'à
présent par ses actes l'arrogance de ses discours.
Dans cette attitude, Napoléon croit découvrir chez Alexandre un signe
d'hésitation et de trouble. Il continue à se méprendre sur les
intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inébranlablement résolu
à la guerre, mais non moins résolu désormais à ne la faire que chez lui,
en deçà de ses frontières, Napoléon le croit toujours partagé entre des
velléités d'attaque et une secrète appréhension du combat. Et tout de
suite il se reprend à l'espoir de mettre à profit ces dispositions, de
ruser, d'atermoyer encore, de détourner jusqu'au bout les Russes de
l'offensive, afin de la prendre lui-même en temps voulu et de tomber sur
l'ennemi avec toutes ses forces. Après avoir été jusqu'à proposer un
armistice pour suspendre les premières hostilités, il juge possible
maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse négociation.
Mais sur quelle base et par quel intermédiaire négocier? La base
proposée par la Russie, à savoir l'ultimatum, est inadmissible, et
d'ailleurs cette sommation catégorique ne laisse aucune prise à la
controverse. D'autre part, avec Kourakine, chargé par sa cour d'une
commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de
l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu'à cela ne tienne:
l'Empereur déplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet.
Il dirigera à toute vitesse sur Wilna, où il suppose que l'empereur
Alexandre va se placer, un envoyé extraordinaire, un porteur de paroles
pacifiques, qui sera censé avoir reçu son message avant l'arrivée à
Paris de l'ultimatum. L'envoyé pourra donc ignorer cette pièce et
écarter du vague débat qu'il a mission de rouvrir, cet élément de
discorde. Napoléon s'évite ainsi d'opposer aux paroles impérieuses de la
Russie une réponse nécessairement négative et qui accélérerait la
guerre; pour n'avoir pas à se fâcher, il feint de n'avoir rien entendu.
Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre à faire agréablement
figure auprès d'Alexandre se trouvait déjà porté à mi-chemin de la
Russie. Napoléon avait envoyé à Berlin le plus brillant de ses aides de
camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'exécution du traité avec
la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait récemment opérées dans le
personnel de l'ancienne cour, il n'était point d'acquisition plus
précieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entré en 1810 dans la
maison de l'Empereur avec le grade de général. Ayant vécu en pleine
société du dix-huitième siècle, M. de Narbonne en conservait, malgré ses
cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grâce
cavalière; son esprit était fin, agile, tout en traits et en saillies;
son rapide passage au pouvoir l'avait initié à la pratique des grandes
affaires, qu'il traitait élégamment, avec aisance et avec tact. Officier
par devoir de naissance et vocation première, ministre par occasion, il
avait été et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde
intelligent et cultivé, ayant sur tout des vues et des ouvertures,
excellant à effleurer brillamment les questions plutôt qu'à les
approfondir et à les maîtriser; nul n'était plus propre que ce courtisan
expérimenté, que ce parfait et spirituel gentilhomme, à remplir une
mission où il y aurait moins à négocier qu'à causer et surtout à plaire.
Il reçut immédiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre à Wilna.
Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'était qu'une feinte,
ses instructions le lui laissaient très suffisamment entrevoir. Arrivé à
Wilna, il aurait à s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant
l'oeil ouvert sur les mouvements des armées russes et en se procurant
avec discrétion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec
l'empereur Alexandre, il dirait, répéterait que l'empereur Napoléon
conservait le désir et l'espoir d'un arrangement à l'amiable, et il s'en
tiendrait à ces généralités; c'était surtout l'ensemble de son attitude,
le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu
de confiance, provoquer une détente. Sans se hasarder sur le terrain des
discussions pratiques et serrer de trop près les questions, il
prodiguerait les assurances propres à tenir la Russie inerte et
engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur
guerrière d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles
assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce
narcotique.
Toutefois, afin de donner à sa mission plus d'apparence, le duc de
Bassano lui expédia un mémoire à l'adresse du chancelier Roumiantsof,
une note officielle[493]. Comme entrée en matière, le ministre français
faisait savoir que l'Empereur s'était décidé à une suprême tentative
auprès de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de
traiter. En effet, à la veille d'une nouvelle guerre sur le continent,
Napoléon avait jugé que cette sorte d'invocation platonique à la paix
générale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa démarche
à la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en
état d'alliance avec elle, qu'il ne considérait nullement comme périmé
l'article du traité de Tilsit interdisant aux deux puissances de
négocier séparément avec l'Angleterre? Le reste de l'exposé ministériel
reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu'à la
Russie de donner aux différends une terminaison pacifique: toute la
pensée apparente du mémoire se résume en cette phrase: «Quelle que soit
la situation des choses, au moment où cette lettre parviendra à sa
destination, la paix dépendra encore des résolutions du cabinet russe.»
[Note 493: Cette pièce, ainsi que l'instruction envoyée à Narbonne,
figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.]
Comme suprême sanction à ces paroles, Napoléon écrivit au Tsar une
lettre à la fois ferme et courtoise, sans négliger d'y mettre une pointe
de sentiment. Il ne méconnaissait pas la gravité de la situation, mais
affirmait son obstiné désir de paix, sa fidélité aux souvenirs du passé
et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors même que le malheur
des temps l'obligerait à traiter en ennemi l'empereur de Russie: «Votre
Majesté, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalité devait
rendre une guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les
sentiments que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute
vicissitude et de toute altération[494].»
[Note 494: _Corresp._, 18669.]
La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, écrites à Paris le
3 mai, transmises aussitôt à Narbonne, furent antidatées avec intention
du 25 avril; à cette époque, il était parfaitement admissible que le
texte portant expression des volontés russes ne fût pas encore parvenu à
Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de
l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.