L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès
capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans
l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire
renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet
d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient
parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec
le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du
passé.
Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la
guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration
intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa
correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet
homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé
jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait
plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît
tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation
intérieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte
à outrance, sans trêve ni merci.
[Note 457: TEGNER, III, 373.]
Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes.
Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il
goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se
faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui
montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie[458]»,
qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les
passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus
d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le
ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que
son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait
froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les
membres de la hiérarchie officielle, les _tchinovniks_, exécraient
l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait
une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme
voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration
régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses
trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne
s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette
institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes
d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à
surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses
maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout
et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre
rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la
veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives
de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément
divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était
pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de
réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme
ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si
doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement
et se reposer.
[Note 458: Joseph DE MAISTRE.]
Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande
intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se
ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre
de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres
écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa
correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants
sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection
sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure,
consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail
d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[459].
Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la
patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec
Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de
plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres,
accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets
dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes:
on lui prêta des crimes[460].
[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de
première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes
déterminantes de la disgrâce.]
[Note 460: TEGNER, III, 376-379.]
Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur,
passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde:
son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille
ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait
cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur;
Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait
vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le
guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées,
cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le
désir de quitter volontairement le service.
On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar
les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos
outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de
frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir
à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur
Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le
désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva
dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur,
parlant de faire fusiller Spéranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre
heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces
vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre
s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que
des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit,
pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel
d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[462].
[Note 461: SCHILDNER, 242.]
[Note 462: Les citations et détails qui suivent sont empruntés
principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de
textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de
Vogüé, de l'Académie française.]
Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais
pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente,
où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas
Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand
la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et
défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et
incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui
cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu,
prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le
seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés,
jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»
Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps
mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à
Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement
coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la
plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses
imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi,
ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout
autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus
grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant
votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le
permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et
dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés
sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il
m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de
malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant
même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous
conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de
cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous
risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a
inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[463].» Spéranski avait
choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.
[Note 463: SCHILDNER, 243-244.]
Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son
collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari
venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez
lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se
préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre
aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener
à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous
une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa
fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où
elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la
rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure,
Pétersbourg apprenait sa disparition.
Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait
en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était
une première victoire sur les Français[464].»
[Note 464: _Id._, 244.]
Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina
qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire
Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un
drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le
disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place
qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques
jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous
malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main
droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois,
comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur:
«Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des
ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était
un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais
lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui
l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à
l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à
Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré
Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre
à Napoléon avec le sang de la Russie.
L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent
débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de
machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions,
les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et
mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères
grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout
à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux
patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur
retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais
il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux
aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup,
et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait
à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur
lassé[465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour
modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius[466]». Le
vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des
Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à
l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie,
reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[467]. Bernadotte
était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de
Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui
«débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468]», il
entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par
avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie
et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix
d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il
travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il
faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce
prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il
y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à
créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son
attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne
sais quel en sera l'effet[469].»
[Note 465: _Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte
d'Antraigues_, par Léonce PINGAUD, p. 377.]
[Note 466: TEGNER, III, 383.]
[Note 467: Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.]
[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la
Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 433.]
[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.]
Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était
Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre
Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun
jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm,
parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute
heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions[470]». Le soir,
Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine.
L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une
table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa
place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté:
au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait
un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon,
arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux
commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât
pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance.
Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre,
des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et
contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte
des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en
Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés
en même temps[471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la
secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de
veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il
était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût
payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il
consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée
de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».
[Note 470: Id., 435.]
[Note 471: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.]
Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité,
il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses
ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses
projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres
aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie,
qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son
siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le
reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il
n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus,
enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce
qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je
ne puisse croire[472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à
autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son
tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des
notions utiles, résultat d'une observation sagace[473]: il montrait
aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs
terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains:
il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et
d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des
embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on
réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et
par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de
ne point faire quartier aux soldats de France[474].
[Note 472: Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.]
[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait
qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il
était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en
profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais
qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il
retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité,
438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les
défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce
grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la
merveilleuse campagne de 1814.]
[Note 474: SOLOVIEF, 227.]
Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de
l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient
absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le
carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme
féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue
des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler[475].»
C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il
poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les
Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la
Prusse orientale et la Pologne.
[Note 475: Dépêche du 23 mars.]
Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et
perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative
avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase
favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se
préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il
formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses
troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être
différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans
l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un
état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux
et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait
réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous
avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres
puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment
est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui.
Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira
son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons
acquise[476].»
[Note 476: SCHILDNER, 245.]
Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de
France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait
invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement
«une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes[477]»: il
espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à
Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait
toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui
aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait
plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive
et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse
du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes
lui roulaient dans les yeux[478].» Au moment de se mettre en route, il
fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg,
il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur
Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus
sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement
lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]». Ces protestations
ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses
confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte
nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à
faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences
belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à
mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement
fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les
Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est
la Vistule), je marche en avant de mon côté[480].» Écrivant à
Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même
de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[481].
[Note 477: Lauriston à Maret, 11 avril.]
[Note 478: _Id._]
[Note 479: Lauriston à Maret, 11 avril.]
[Note 480: Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.]
[Note 481: _Mémoires de Czartoryski_, II, 281.]
Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la
fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En
signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis
que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse
manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François
avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là
même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser
ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir
communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la
nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse
impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de
faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne
s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait
causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on
avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses
mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de
Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait
tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus
sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée
de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses
troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en
flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue
défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre
l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La
résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la
Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut
arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une
circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée:
tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le
succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.
[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.]