Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours
après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait
appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait
accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son
actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz
après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur
à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un
affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus
s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à
la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son
expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait
vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en
cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut
donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la
Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler
au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer
pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation
d'alliance.
[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24
novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.]
[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]
[Note 348: _Corresp._, 18341.]
Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan,
le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la
forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se
considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point
déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la
Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité
spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la
guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu
secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances
limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en
recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait
la coopération prussienne contre la Russie.
À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent
auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée,
conserverait autant que possible son individualité: une très faible
garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait
maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres
prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin
sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de
précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui
seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent,
l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage
solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son
désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la
frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu
et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait
songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime
mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les
conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses
voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à
lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux
devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que
l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi
s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle
Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la
guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle
retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes
qui perdent les royaumes!
[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.]
Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où
Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à
Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques
objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié
aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du
patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne
s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces
entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir
aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant
fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui
fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra
lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir
en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant
quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications
du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière,
portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit
le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale
s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs
de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la
Prusse[350].
[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]
La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en
termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême
déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et
Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française.
Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le
drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de
1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à
franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne,
attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il
ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même
temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui
écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne
tenaient à aucune mauvaise volonté.
Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de
l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence
que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se
soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812,
Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à
discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à
l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime
monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et
gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses
forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille
hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y
faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à
la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir
certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant
à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la
condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse
ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers
jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière
inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.
[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.]
Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle,
les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une
année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à
demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait
l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la
signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait
assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de
formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au
verbiage[352]» des faits et des conclusions.
[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812.
_Mémoires de Metternich_, II, 442.]
Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser
Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de
répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où
l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise
en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de
la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait
accéléré ce mouvement.
À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de
détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse:
il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes:
tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers
l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens
de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens
qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se
serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon
l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il
l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas,
l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des
larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce
tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la
succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et
arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État
fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien:
l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la
Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de
droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec
succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée
auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des
territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui
serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la
Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et
s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti,
l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques,
aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins
douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de
l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est
pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne
pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux
Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se
préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à
prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg
à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en
matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur
la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en
parler.
[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses _Mémoires_,
422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28
décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son
travail, lui attribue celle du 28 novembre.]
Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord.
L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle
fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait
l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes,
dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il
lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces
principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie,
et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant
à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle
reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se
précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de
ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour
conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que
la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer
que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.
[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de
Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mémoires_, II, 435-440.]
Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des
différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions
successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations
politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des
assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en
Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui
demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui
de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses
voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture:
voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle
n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait
destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et
s'offrait à lui humblement.
V
En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la
ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à
Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter
la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières
déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection
complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui
lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur
laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position
d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances
suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le
monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une
lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la
Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager
entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une
chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe;
l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort
remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.
Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait
obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de
secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en
France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il
entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui
donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade.
L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir,
un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant
l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs
pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le
désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays
l'épreuve d'une guerre terrible.
Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de
blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince,
en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par
périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué
pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement
sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer
immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi
que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule
et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre,
éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans
son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses
véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature,
l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des
coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à
cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises
aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie
n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute
nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait
depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une
négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour
vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter
pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant
quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la
querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à
négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des
bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.
Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées
de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un
rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà
sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du
litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les
sacrifices à faire et les garanties à obtenir.
[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le
chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont
tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa
conversation préalable avec le Tsar.]
Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur
et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se
conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait
«de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés
arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que
la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et
abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant
à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon
lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la
clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif,
n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette
satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs
ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter
matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre
d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick,
s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie,
évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui
ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul
de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de
désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses
armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce
sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante:
«Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager
comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux
souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à
en garantir les clauses.
Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que
l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode
ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un
rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis
franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait
entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de
droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on
reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de
l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie
trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage
d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une
coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se
manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement,
l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans
doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à
marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces
deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant
et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour
la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même
langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe
renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un
équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des
souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne
seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien
calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en
conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes
d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence
de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se
trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui
de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»
À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un
souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement
celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant
les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de
l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre
l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer
au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la
puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus
son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les
rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre
Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale
sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le
trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode
fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative.
L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes
tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que
Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis,
les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées
dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de
ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.
Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il
montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode
insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le
silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que
l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu
à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point
traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les
torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses
préparatifs contre nous.»
Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais
il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de
derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa
conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement,
le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg
disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il
«voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports
dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état
de nous faire la guerre pour cette seule raison».
Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté
pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui
certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de
plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur
l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne
saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une
expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne
saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si
d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de
défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent
avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la
guerre.»
Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif
particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour
esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation,
et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de
circonstance.
La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire
l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du
désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof
des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il
demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les
Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de
l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait
presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle
point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et
anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il
attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la
Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se
jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se
laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur
rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa
politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses
forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et,
par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations
de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour
l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations
prématurées[356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer
dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se
disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers:
quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de
terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.
[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume
cité, 260.]
Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à
Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement
aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur
son habit[357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait
rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à
Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte,
il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode,
clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus
nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai
point difficile[358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait
pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura
toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très
détaillées; on est en train d'y travailler[359].» En effet, Nesselrode
avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement
d'instructions, dans le sens de son mémoire[360].
[Note 357: Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce
dernier en date du 10 janvier 1812.]
[Note 358: Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.]
[Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.]
[Note 360: Archives de Saint-Pétersbourg.]
Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins
chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas
ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus,
tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en
rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de
Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel
de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus
opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe
la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur
à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un
autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il
flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît
avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner
d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il
devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus
qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion
française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on
continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée;
on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la
retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode
semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais[361].
[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811,
janvier 1812, _passim_.]
Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur,
espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube
et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le
sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et
s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire
manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la
traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte
pour retirer sa promesse de traiter.
Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et
dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre[362],
qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il
ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce
langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode
revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de
pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui
aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités
jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une
ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le
rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme
de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le
fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt
que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un
souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses
agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement
prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à
demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il
renonçait à envoyer Nesselrode.
[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12
janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF,
307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun
suivant un système préconçu.]
De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre
n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne
l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en
vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et
s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole
de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte:
il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de
guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de
lui[363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces
fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq
cent mille hommes[364].» Et l'instant était venu où il lui fallait
enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées,
battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de
ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de
l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence
et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer.
C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois
à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées,
qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement
l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté:
étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la
poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme
incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de
cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une
incomparable habileté sa marche à l'abîme.
[Note 363: TEGNER, III, 389.]
[Note 364: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]