II

Il arriva à Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entière

aux apprêts des réjouissances publiques qui allaient accompagner la

célébration du baptême: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de

feuillage, se paraient d'emblèmes. On nettoyait et on débarrassait les

rues par lesquelles passerait le cortège: Paris faisait sa toilette des

grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-Élysées, sur la Seine, des jeux,

des feux d'artifice, des illuminations se préparaient. Caulaincourt ne

fit que traverser ce décor de fête et se rendit immédiatement à

Saint-Cloud, où Leurs Majestés avaient pris résidence pour quelques

semaines; il y était avant onze heures.

L'Empereur, qui achevait de déjeuner, le fit entrer dans son cabinet,

l'y rejoignit bientôt et l'accueillit fraîchement. Sans lui adresser de

reproches ni d'éloges, il reprit immédiatement ses griefs contre

Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon où les Russes

l'avaient laissé en 1809, leurs exigences tracassières en 1810, les

infractions au blocus, les armements commencés de longue date, enfin les

faits récents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dénotaient

un plan d'hostilité et d'agression: «Alexandre est faux, finit-il par

dire en éclatant, il arme pour me faire la guerre[229].»

[Note 229: Le récit de la conversation entre l'Empereur et

Caulaincourt, ainsi que le texte même des paroles reproduites, est

intégralement tiré de la précieuse collection de documents inédits et

privés auxquels nous avons déjà fait de larges emprunts dans les tomes I

et II. On en reconnaîtra facilement la provenance, que nous ne sommes

pas autorisé à indiquer précisément.]

Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la

loyauté de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que

le séduisant monarque lui avait présentés avec art, en les enveloppant

d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les

points, il opposa la théorie russe à la théorie française. Il énuméra

les services rendus par Alexandre et les dénis de justice, les

provocations directes ou indirectes, les offenses caractérisées et les

coups d'épingle dont ce prince à l'âme chevaleresque avait eu à

souffrir.

Napoléon écoutait tout, sans dissimuler une impatience croissante.

Parfois, quand la réponse était trop facile, il la jetait en manière de

vive interruption. Il ne permit pas à Caulaincourt de dire que la Russie

avait été insuffisamment payée de son concours illusoire pendant la

guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de «conte

ridicule», imaginé par les Polonais, le plan d'offensive qui avait

certainement existé et qu'il n'avait pas pénétré, l'Empereur devint tout

à fait aigre et cassant: «Vous êtes dupe, dit-il, d'Alexandre et des

Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient

mieux au courant.» Sans se laisser décontenancer par cette apostrophe,

Caulaincourt continua et acheva son exposé: sa conclusion, qui eût été

erronée de tous points quatre mois auparavant, était aujourd'hui fondée.

Jugeant mieux le présent que le passé, il put affirmer avec vérité que

l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et désirait l'éviter.

En termes catégoriques, il se porta garant et caution de cette

disposition: s'animant lui-même, il alla jusqu'à dire: «Je suis prêt à

me constituer prisonnier et à porter ma tête sur le billot, si les

événements ne me justifient pas.»

Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles

portèrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne

répondit point, s'arrêta de parler et se mit à arpenter son cabinet,

réfléchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en

proie à une préoccupation profonde; il voyait s'éloigner dans

l'enfoncement de la pièce ses épaules carrées, revenir et repasser son

front large, dévoré de pensées. Quel flot de sentiments contradictoires

s'agitait alors et battait dans son âme? Songeait-il qu'il vivait l'une

des heures décisives de son règne? Il marchait toujours, étranger à

tout objet extérieur, absorbé en lui-même, et les minutes s'écoulaient,

interminables et pesantes.

Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. À la fin,

sortant de sa rêverie, Napoléon se rapprocha de son interlocuteur et lui

dit ces mots qui posaient nettement le problème, dans ses deux termes

essentiels et corrélatifs: «Vous croyez donc que la Russie ne veut pas

la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le

système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?»

Caulaincourt répéta ce qu'avaient exprimé ses dépêches, à savoir qu'un

grand sacrifice aux dépens de la Pologne assurerait la paix et

contribuerait à revivifier l'alliance, s'il était soutenu par toute une

politique de modération. En quoi devait consister ce sacrifice?

Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement démêlé à travers les

confidences très vagues d'Alexandre, ne put le dire avec précision et se

contenta de poser le principe. Il ajouta qu'à son avis l'évacuation

partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait à Pétersbourg

un premier soulagement et provoquerait une détente. Mais l'idée de

diminuer dès à présent nos moyens de défense et de guerre, avant tout

accord définitif, ne fut nullement du goût de l'Empereur. Il la releva

vertement, et aussitôt s'engagea entre lui et son contradicteur un

dialogue animé, par brèves attaques et fermes ripostes.

«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée

par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les

Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une

situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la

loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue

Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien

sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère

tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait,

je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je

demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à

Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les

Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni

la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes

croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de

Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas

cette humiliation.»

Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne,

la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses

yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire:

on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta

deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation

grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près,

dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc

m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre,

me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il

faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au

lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une

autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la

Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié

l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le

système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur

avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en

organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le

point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea

le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par

l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non,

mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les

Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point:

mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»

En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et

brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses

phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée

persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à

l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux

renard; je connais les Grecs.» _Caulaincourt_: «Votre Majesté me

permet-elle une dernière observation?» _L'Empereur_: «Parlez... (avec

impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de

son regard commandaient une réponse franche et nette.

Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec

plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la

montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où

l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également

soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.

Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée

de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le

rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce

pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en

sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second

parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de

pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en

1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la

guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet

parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses

anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne

deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre

profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait

ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il

fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux,

il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque.

Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours

de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces

lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il

faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les

choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est

perdre l'autre[230].»

[Note 230: Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.]

«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et

paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux

pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la

paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue

qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que

le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une

irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui

l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y

reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.

«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement

Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux

essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière

qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la

Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il

s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la

cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder

une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité,

comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la

guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance

me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle

ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur

d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la

noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de

chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié

fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient

encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses

manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout

ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»

Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait

pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin.

L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de

salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les

actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de

nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins

me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez

grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non

équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que

toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la

vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces

cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on

nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que

commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions

rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous

les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières

années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté

centrale.

Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au

sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses

étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie

négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer

que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit

Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé

qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle

d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres

projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention,

c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut

faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne

tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses

frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le

chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire

revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou

n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait

admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait

interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même,

sans avancer d'une ligne.

S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes,

de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la

noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline,

obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles

perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans

l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le

patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les

réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à

l'héroïsme.

Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter

avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent

alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement

prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la

Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un

bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que

serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres

horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie

de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura

affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays

est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain;

on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous

attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos

moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où

elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté

sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les

avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec

l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne

jamais céder.»

Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout

ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put

se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita

les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour

adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me

fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous

acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols

ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils

ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat

ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de

l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée.

Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de

recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur

Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a

reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche,

si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de

persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions.

Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont

rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons:

ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver

faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins

endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les

prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout;

d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses

États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que

le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de

céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui

ne serait qu'une trêve.»

À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante

se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans

perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré

devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice

ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme.

Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut

avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la

vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son

attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait

ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la

journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler

encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur

l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter

les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces

détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se

reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première

fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut

pour lui des paroles aimables et familières.

Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses

efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les

conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur

Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres

vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue

après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les

Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances,

même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de

résister à outrance.»

Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais

il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à

en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la

Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques,

prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent

vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des

cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure

qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis,

au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui

restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux,

les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna,

ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent

batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire

et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela

en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de

tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les

Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses

Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses

Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se

formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait

ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler

devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les

bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et,

à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de

sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait

au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son

geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de

tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de

triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut

conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se

rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il

appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le

coeur.

En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne

bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et

de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion

aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en

ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait

point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce

versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de

l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de

prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est

faux et faible.»--_Caulaincourt_: «Il est opiniâtre, il cède facilement

sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne

dépasse point.»--_L'Empereur_: «Il est faux: il a le caractère

grec.»--_Caulaincourt_: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce

qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il

m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--_L'Empereur_:

«Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il

la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je

propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous

dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et

que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick

suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les

inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits

Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de

Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas

engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la

Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager

la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne

après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché

de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des

changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je

n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces

changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui

est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront

tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»

Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe,

s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion

du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du

soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité

envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à

larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre,

l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait

parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux

questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les

traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait

et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions

pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son

interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois,

devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait

dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y

avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et

de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il

cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à

ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir

l'issue.

Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage

autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas

épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait

décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le

savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus.

Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon

voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir

préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots,

Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit

l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste:

«Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du

rapprochement avec l'Autriche.»

Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se

résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre

ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois,

mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres

différends.»--_Caulaincourt_: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela

ne sera pas difficile.»--_L'Empereur_: «En êtes-vous

sûr?»--_Caulaincourt_: «Certain; mais il faut des choses

proposables.»--_L'Empereur_: «Mais quoi encore?»--_Caulaincourt_: «Votre

Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les

causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire

pour y remédier.»--_L'Empereur_: «Mais quoi? que propose-t-on?»

Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait

prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se

contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des

neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi

s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la

Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît

pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à

Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter

davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les

questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par

Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un

arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à

Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en

détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que

lui-même devait avoir besoin de repos.

Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la

permission de présenter une suprême observation.

«--Parlez! lui fut-il répondu.

«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la

supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la

France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les

avantages bien certains de l'autre.

«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.

«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre

Majesté.

«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais

de me désirer et de m'appeler.»

Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en

particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens:

ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner

pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce

tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la

dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il

déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart

accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec

nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain,

«à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement

Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop

maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur

intérêt propre.

«--Vous croyez cela, monsieur?

«--Oui, Sire.

«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est

temps d'aller dîner.» Et il se retira.

L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un

tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été

si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de

Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité.

L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur

russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque

des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre

n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon

américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le

sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan

de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de

coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait

d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les

frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il

point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins,

il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti

à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût

admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre,

qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À

la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de

l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui

répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on

me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de

cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des

projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues

difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les

mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma

frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je

retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne?

Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la

Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos

rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser

l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher

dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà

trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute

sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les

difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui

nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement

suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui

sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le

sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son

jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une

guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation

anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement

placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous

les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la

grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une

guerre en Russie.

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 27 / 102 题