Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en
France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre
défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu,
Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter
la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de
Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et
sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux
accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à
lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de
se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette
déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures
de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques
d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions
corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de
Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la
Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des
alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé;
son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le
dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la
conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.
I
Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé.
Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan
donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se
mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance
française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était
permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États
contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai
sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on
croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard:
l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait
parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait
d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur[211].
[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait
continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement
traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de
surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en
général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser
Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire
faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois
trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux
efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous
permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle
lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve
cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup
de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.]
En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le
lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute
idée d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait
la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui
semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm,
d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi
pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt
tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir
par Bonaparte[213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient
de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres
négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à
une rupture avec la France[214].
[Note 212: Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et
18 avril, mentionnés ou cités par DUNCKER, 353-354.]
[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.]
[Note 214: _Id._, 301.]
Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de
l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les
inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement
soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme
universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette
aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir
l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il
n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons
purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence
croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive
préméditée et systématique.
[Note 215: Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à
leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les
marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de
défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts
d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle
avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme
Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de
la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en
chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte
que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver
un second Poltawa[216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés
et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait
démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal
s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel
poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et
Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général
anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français
s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les _sierras_
brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie
douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel
s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie
d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus
impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les
états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le
secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et
qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.
[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.]
À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand
au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit,
stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans
la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les
données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines
règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin
possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de
défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui
s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves
protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de
dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait
la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à
ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément,
tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile,
inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le
système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système
de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques
de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération
passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces,
à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout
entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places
qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places
immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant
de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes
feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de
leur frontière[217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl
était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les
armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur.
Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que
ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la
conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de
mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la
Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218].
[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mémoires de Wolzogen_, 55 et
suiv.]
[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26
au 28 mai, citée par DUNCKER, 361-362.]
Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne
pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près,
il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée
d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques
mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de
ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de
l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il
s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques
formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir
les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer
plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.
Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la
chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions
transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs.
Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui
consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas
d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses
confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien,
ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il
finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un
équivalent qui pourrait nous convenir[219]»;--et Saint-Julien, après
avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa
cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du
duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».
[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege,
II, 611_.]
Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux
équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après
l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait
plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions
dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans
ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa
demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se
compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine
formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un
voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais
pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.
Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres
expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du
ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les
Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit
d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer
et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par
lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour
la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis
trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela
dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur
Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi
ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne
ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le
temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles
que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220].»
[Note 220: Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.]
Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à
satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où:
qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors
par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût
impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de
pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps,
comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le
principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle
qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie
d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement
insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être
pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce
n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait
certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y
aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg,
ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait
être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la
Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi
écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer
le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus
qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré
le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg.
Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il
attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel
que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur
l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple,
cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de
ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions
et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter
le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir
expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se
confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc
d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs
causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les
deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par
l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au
moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.
Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait,
l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui
se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir,
pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre
ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que
les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles
de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il
s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta
la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines
limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de
donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de
Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement
décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta
obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar
fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances
présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation,
mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de
rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure
ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre
nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les
troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi,
ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et
au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent
faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que
l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef,
par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et
j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir
que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon
côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un
souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès
que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et
d'amitié[221].»
[Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8
mai 1811.]
Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut
grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la
première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de
l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses
doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir
madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son
arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour
longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix[222].
[Note 222: Lauriston à Maret, 12 mai 1811.]
Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs
de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui
entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut
ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à
Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris
que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de
physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant
timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne,
il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention,
cela remplirait le double but de la compensation et de la convention
pour la Pologne[223].»
[Note 223: Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.]
Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait
soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à
la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en
tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les
intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France
que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opéra: la grâce
de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant
et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans
l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet
accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit
à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son
empereur qu'il ne l'était en réalité.
[Note 224: Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez
me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans
toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la
société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai
faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»]
Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre
ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]»; et cette
assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait
plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des
intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de
Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles
échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de
candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait
l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait
une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez
grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de
camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre
convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces
disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il
se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la
campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu
attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification,
n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un
témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de
mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que
je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense.
J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas
déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela[226]?»
[Note 225: Lauriston à Maret, 29 mai.]
[Note 226: Lauriston à Maret, 29 mai.]
Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté
dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de
ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de
politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie
et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne
point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la
résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans
l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet
épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se
battrait alors «à toute outrance[227]», bien décidé, si la fortune
trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces
les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à
s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de
ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner
l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou
au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit
donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et
surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y
reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait
occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le
convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère
d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul
ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la
fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit
dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent
profondément.
[Note 227: Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. _Mémoires et
Correspondance de Czartoryski_, II, 282.]
Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire,
afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait
compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.
Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à
la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage
pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie
profonde[228]. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles
déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il
s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté
de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un
penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la
souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté,
c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre
pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une
reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et
regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné,
intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et
forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse
et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et
s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le
pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure
perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant
les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se
gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient
son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui
restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière
telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de
l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de
déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.
[Note 228: La comtesse Edling écrit dans ses _Mémoires_:
«Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si
extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.]