XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis.

L'été succéda bientôt au printemps; et la campagne, qu'Olivier avait

trouvée si belle à son arrivée au village, déployait alors ses

richesses et se montrait dans toute sa beauté. La terre avait revêtu

son manteau de verdure et exhalait ses plus doux parfums.

Un soir qu'ils venaient de faire une promenade plus longue que de

coutume, Rose, qui avait été enjouée tout le long du chemin, s'assit

à son piano. Après avoir promené machinalement ses doigts sur le

clavier pendant quelque temps, elle joua un air langoureux, et madame

Maylie crut l'entendre sangloter.

--Rose! . . . ma bonne amie! dit cette dame.

La jeune fille garda le silence, mais joua un peu plus vite, comme si la

voix de la bonne dame l'eût tirée d'une pénible rêverie.

--Rose! ma bien-aimée! s'écria celle-ci se levant précipitamment de sa

chaise et s'approchant de la jeune fille: qu'as-tu? Ton visage est

baigné de pleurs! . . . Dis-moi, qui a pu te faire de la peine?

--Rien, ma tante, je vous assure, dit Rose. Je ne sais pas en vérité ce

que j'ai; mais je me sens si abattue ce soir!

--Serais-tu malade, mon ange? demanda madame Maylie.

--Oh! non, je ne suis pas malade? répondit Rose en frissonnant somme si

un froid mortel l'eût saisie tout à coup. Du moins ce ne sera rien. Je

serai mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.

Olivier ferma bien vite la croisée; et la jeune fille, faisant tous ses

efforts pour surmonter le sentiment qui l'agitait, essaya de jouer un air

plus gai. Mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré les touches,

qu'elle ne put se contenir, et se couvrant le visage de ses deux mains,

elle alla s'asseoir sur le sofa et donna un libre cours à ses larmes.

--Ma chère enfant! s'écria madame Maylie, je ne t'ai jamais vue ainsi!

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous alarmer, dit Rose; mais

c'est plus fort que moi, ma tante; je crois vraiment que je suis malade.

Elle l'était en effet; car, lorsqu'on eut apporté de la lumière, ils

s'aperçurent qu'elle était pâle comme la mort. Il y avait dans ses

traits si doux et si réguliers quelque chose de hagard qu'on n'y avait

jamais vu auparavant. En moins de rien, son visage devint pourpre et ses

yeux bleus se couvrirent d'un nuage. Quelques minutes encore et elle

était pâle à faire peur.

Olivier, qui, pendant tout ce temps, avait observé madame Maylie avec la

plus scrupuleuse attention, remarqua que ces étranges symptômes

l'avaient alarmée, et il en fut lui-même effrayé. Mais, voyant qu'elle

cherchait à cacher son trouble, en affectant un air calme, il fit de

même; de sorte que, lorsqu'à l'instigation de sa tante, Rose les quitta

pour aller se coucher, elle était plus gaie et paraissait être beaucoup

mieux. Elle leur dit même qu'elle était certaine de s'éveiller le

lendemain matin en parfaite santé.

--J'espère qu'il n'y a rien de sérieux, n'est-ce pas, Madame? dit

Olivier quand madame Maylie rentra dans la salle, Mademoiselle Maylie n'a

pas l'air de se bien porter, ce soir; mais . . .

La bonne dame lui fit signe de ne point parler; et, s'asseyant dans un

coin, elle demeura silencieuse pendant quelque temps. Enfin elle dit

d'une voix tremblante:

--J'espère que non, Olivier. J'ai été très heureuse avec elle depuis

quelques années . . . trop heureuse peut-être, et il se pourrait bien

qu'il m'arrivât quelque malheur . . . Non pas que je veuille dire que ce

soit ici le cas!

--Quel malheur, Madame? demanda Olivier.

--Celui de perdre cette chère enfant, qui a fait si longtemps ma joie et

mon bonheur, dit celle-ci d'une voix entrecoupée.

--A Dieu ne plaise! s'écria vivement Olivier.

--Que sa sainte volonté soit faite! reprit la dame en se tordant les

mains.

--Assurément nous ne sommes pas menacés d'un si grand malheur! dit

Olivier. Il n'y a pas encore deux heures qu'elle était si bien portante!

Les craintes de madame Maylie n'étaient que trop fondées, et ce qu'elle

avait prédit arriva. Le lendemain matin les premiers symptômes d'une

maladie dangereuse s'étaient déclarés chez Rose.

--Il faut nous dépêcher, Olivier, et ne pas perdre notre temps à nous

affliger inutilement, dit madame Maylie passant son doigt sur ses

lèvres. M. Losberne doit recevoir cette lettre le plus tôt possible. Il

faut donc la porter au bourg voisin, à quatre milles d'ici tout au plus,

par la traverse; et de là, l'envoyer à Chertsey par un exprès à qui

vous recommanderez d'aller à franc étrier. Les gens de l'auberge s'en

chargeront, et je m'en rapporte à vous du soin de la voir partir.

Olivier ne put répondre, tant il était impatient de s'éloigner au plus

vite.

--En voici une autre, reprit madame Maylie d'un air pensif; mais je ne

sais vraiment pas si je ne ferais pas mieux d'attendre que le docteur

m'ait dit ce qu'il pense de Rose . . . Je ne voudrais l'envoyer que dans

le cas où il y aurait du danger.

--Est-ce aussi pour Chertsey, Madame? demanda Olivier tendant sa main

tremblante pour recevoir la lettre, impatient qu'il était de s'acquitter

de sa commission.

--Non, reprit la dame en la lui donnant machinalement.

Olivier jeta un coup d'œil sur l'adresse, et vit qu'elle était pour M.

Henri Maylie, chez un monsieur dont il ne put déchiffrer ni le nom ni la

demeure.

--Voulez-vous qu'elle parte, Madame? demanda Olivier plus impatient que

jamais.

--Je pense que je ferai mieux d'attendre jusqu'à demain, dit madame

Maylie en la reprenant.

Ayant dit cela, elle donna sa bourse à Olivier; il s'élança hors de la

salle sans prendre congé de sa bienfaitrice.

Courant à travers champs autant que ses forces le lui permirent, tantôt

caché par le blé à haute tige qui s'élevait des deux côtés du

chemin, tantôt au milieu d'une plaine où des hommes étaient occupés

à faucher et à faner, et ne s'arrêtant que pour reprendre haleine, il

arriva enfin couvert de sueur et de poussière sur la place du marché de

l'endroit.

Son premier soin fut de chercher l'auberge dont madame Maylie lui avait

parlé. Il regarda de tous côtés. Une brasserie peinte en rouge se

présenta d'abord à ses regards, puis l'Hôtel-de-Ville peint en jaune,

puis enfin une auberge ayant pour enseigne: _Au roi Georges_. Il y entra

incontinent.

Il s'adressa à un postillon qui flânait sous la porte-cochère, et qui,

après s'être fait expliquer la nature du message qui amenait Olivier,

le renvoya au garçon d'écurie, qui, après même explication, le

renvoya au maître de poste, qui, adossé contre la pompe, près de la

porte de l'écurie, s'amusait à promener dans sa bouche un cure-dents

d'argent. Ce dernier prit la lettre des mains de l'enfant, et se dirigea

nonchalamment vers le bureau pour prendre connaissance de l'adresse (ce

qui exigea encore assez de temps). Ensuite, quand il en fut venu à bout

et qu'il se fut fait payer d'avance, il fit seller un cheval et donna

ordre à un postillon de s'apprêter, ce qui fut l'affaire de près d'un

quart d'heure, pendant lequel temps Olivier, qui était sur les épines,

fut tenté vingt fois de sauter sur le cheval et de courir à bride

abattue jusqu'au prochain relais.

A la fin cependant tout fut prêt; et Olivier ayant bien recommandé au

postillon de faire le plus de diligence qu'il lui serait possible,

celui-ci partit d'un seul trait et fut en moins de rien à l'extrémité

opposée du bourg.

Ce n'était pas peu de chose pour Olivier d'avoir la certitude que la

jeune fille allait recevoir de prompts secours, et qu'il n'y avait point

eu de temps de perdu. Il venait de quitter la cour de l'auberge, le cœur

moins oppressé, et il tournait le coin de la porte-cochère en courant,

lorsqu'il se jeta dans les jambes d'un homme en manteau qui entrait dans

l'auberge.

--Qu'est-ce là? dit l'homme reculant tout à coup à la vue de l'enfant.

--Je vous demande pardon, Monsieur, dit celui-ci, j'étais pressé de

m'en retourner à la maison et je ne vous voyais pas.

--Malédiction! murmura l'homme entre ses dents en lançant à Olivier un

regard furieux. Est-il possible! . . . Je crois que, s'il était mort, il

sortirait exprès de la tombe pour se trouver sur mon chemin!

--Je suis bien fâché, Monsieur, en vérité, balbutia Olivier effrayé

de la manière avec laquelle l'étranger le regardait. Vous ai-je fait

mal?

--Malédiction! murmura de nouveau celui-ci entre ses dents. Si j'avais

seulement eu le courage de dire un mot, il y a longtemps que j'en serais

débarrassé? Que l'enfer te confonde, toi, petit diable! Que fais-tu ici?

Disant cela, il grinça des dents, ferma les poings, et avançant sur

Olivier, comme pour le frapper, il tomba à la renverse, écumant de rage

et se débattant comme un furieux.

Il l'eut bientôt oublié cependant; car lorsqu'il fut arrivé à la

maison, des choses plus sérieuses occupèrent son esprit et

détournèrent son attention de ce qui lui était personnel.

Rose était plus mal; la fièvre avait redoublé, et, avant la nuit, elle

eut le délire. Le chirurgien de l'endroit ne la quitta pas d'un seul

instant. À peine l'eut-il vue que, prenant madame Maylie en particulier,

il lui avait déclaré que sa maladie était des plus graves, et que ce

serait un miracle si sa nièce en réchappait.

Le lendemain matin, tout se passa en silence dans l'intérieur de la

maison. On se parlait tout bas; des femmes et des enfants se montraient

de temps en temps à la grille, et s'en retournaient les larmes aux yeux.

Toute la journée, et même assez longtemps après le coucher du soleil,

Olivier se promena dans le jardin, levant les yeux à chaque instant vers

la fenêtre de la chambre de la malade. Il lui semblait, d'après la

tristesse du lieu, que la mort devait être là, et il en frissonnait

d'horreur.

Il était tard le soir quand M. Losberne arriva.

--C'est un grand malheur, dit-il en se tournant de côté. Si jeune et si

aimable! . . . Mais il y a bien peu d'espoir!

Pendant plusieurs jours, la mort semblait habiter cette maison, tant elle

était triste et morne; le silence le plus profond y régnait; la douleur

se peignait sur tous les visages. Un soir madame Maylie et Olivier

étaient assis dans le salon, lorsqu'ils furent tirés de leur rêverie

par le bruit des pas d'une personne qui approchait. Ils se

précipitèrent involontairement vers la porte, au moment où M. Losberne

entra.

--Et Rose? s'écria madame Maylie. Dites-moi, je vous en supplie! . . .

Je suis préparée à tout! Je ne puis vivre plus longtemps dans cette

affreuse incertitude! Parlez! . . . au nom du ciel, parlez!

--Calmez-vous, ma chère dame, dit le docteur la prenant par le bras,

calmez-vous, je vous prie.

--Pour l'amour de Dieu, laissez-moi! dit madame Maylie d'une voix

étouffée. Rose! . . . ma chère enfant! elle est morte! Elle se meurt!

--Non! s'écria le docteur avec force. Dieu, qui est la bonté même,

permet qu'elle vive encore de longues années, pour notre bonheur à tous.

La bonne dame tomba à genoux, et essaya de joindre les mains en signe

d'actions de grâces; mais le courage qui l'avait soutenue si longtemps

l'ayant abandonnée, elle s'évanouit entre les bras de son vieil ami.

XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une

aventure qui survient à Olivier.

C'était vraiment plus de bonheur qu'Olivier n'en pouvait supporter.

Etourdi et stupéfait à cette nouvelle inattendue, il ne pouvait ni

pleurer, ni parler, ni même se tenir en place. À peine s'il pouvait se

rendre compte à lui-même de ce qui s'était passé. Ce ne fut qu'après

avoir fait une longue course dans les champs, que l'air frais du soir le

rappela à ses sens et qu'il versa un torrent de larmes.

La nuit était déjà avancée et il s'en revenait à la maison, chargé

de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour orner la

chambre de la malade, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui

s'avançait rapidement derrière lui. Il se retourna, et vit une chaise

de poste attelée de deux chevaux qui couraient au galop. Comme la route

en cet endroit était étroite, il se rangea de côté pour laisser

passer la voiture.

Quand elle fut en face de lui, il entrevit un homme en bonnet de coton,

dont les traits ne lui étaient pas inconnus, bien qu'il n'eût pas eu le

temps de le reconnaître. En moins d'une seconde, l'homme au bonnet de

coton mit la tête à la portière, et d'une voix de stentor cria au

postillon d'arrêter (ce qui n'était pas chose facile de la manière

dont les chevaux étaient lancés). À la fin cependant, ce dernier en

étant venu à bout non sans peine, l'homme au bonnet de coton mit de

nouveau la tête à la portière et appela Olivier par son nom.

--Ohé! monsieur Olivier! monsieur Olivier! mademoiselle Rose comment

va-t-elle?

--Est-ce vous, Giles? cria Olivier courant à la voiture.

Giles se préparait à répondre, car le gland du bonnet de coton se

montra derechef à la portière; mais il en fut empêché par un jeune

homme qui le fit rasseoir brusquement, et qui, adressant à son tour la

parole à Olivier:

--En un mot, lui dit-il, mieux ou pire?

--Mieux! . . . beaucoup mieux! répondit vivement Olivier.

--Dieu soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes bien sûr?

--Oui, Monsieur, répliqua Olivier. Le changement s'est opéré il y a

quelques heures . . . M. Losberne affirme qu'elle est hors de danger.

Sans en dire davantage, le jeune homme ouvrit la portière, s'élança

hors de la voiture, et prenant brusquement Olivier par le _bras_, il le

tira en particulier.

--Vous êtes certain de ce que vous dites, n'est-ce pas, mon ami?

demanda-t-il d'une voix tremblante. Vous ne voudriez pas me tromper en me

donnant un espoir qui ne devrait pas se réaliser, n'est-il pas vrai?

--Oh! certainement non, Monsieur! répliqua Olivier. Je ne le ferais pas

pour tout au monde, vous pouvez m'en croire! . . .. Voici les propres

paroles de M. Losberne: _Elle vivra encore longtemps pour notre bonheur

à tous!_ . . . J'étais présent quand il a dit cela à madame Maylie.

Des larmes d'attendrissement s'échappèrent des yeux de l'enfant au

souvenir de cette scène touchante (le commencement de tant de bonheur),

et le jeune homme lui-même, se tournant de côté pour cacher son

émotion, garda quelque temps le silence.

Pendant tout ce temps, Giles, assis sur le marchepied de la voiture, ses

coudes appuyés sur ses genoux, essuyait ses larmes avec un mouchoir de

coton bleu parsemé de points blancs. À en juger par les yeux rouges de

ce fidèle serviteur, son émotion n'était rien moins que feinte.

--Vous n'avez qu'à remonter dans la chaise de poste, Giles, et aller

tout droit chez ma mère, dit le jeune homme; . . . je préfère marcher

un peu pour me préparer à la voir . . .. Vous lui direz que je viens

tout doucement.

--Je vous serais obligé, monsieur Henri, dit Giles donnant le dernier

poli à son visage avec son mouchoir, je vous . . . serais . . . bien

obligé si vous vouliez charger le postillon de ce message . . . Je pense

qu'il n'est pas _convenable_ que je paraisse ainsi devant les servantes.

Si elles me voyaient en cet état, je perdrais toute mon autorité sur

elles.

--Eh bien! reprit Henri Maylie en souriant, faites comme il vous plaira.

Qu'il aille devant avec les valises . . . et vous, suivez-nous, si vous

voulez . . . Seulement je vous engage à changer de coiffure, si vous ne

voulez pas qu'on vous prenne pour un fou.

Giles, se rappelant qu'il avait son bonnet de coton sur la tête, le

fourra bien vite dans sa poche, et prenant son chapeau, qui était dans

la voiture, il s'en alla aussitôt. Le postillon se remit en route, et M.

Maylie, Olivier, ainsi que Giles, suivirent tout doucement.

Tout en marchant, Olivier jetait de temps en temps un coup d'œil sur le

nouveau venu. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il était

de moyenne taille; il y avait un air de franchise et de bonté sur son

visage, qui d'ailleurs était noble et régulier; ses manières étaient

aisées et prévenantes tout à la fois. Malgré la différence qui

existe entre la jeunesse et la vieillesse, il ressemblait tellement à

madame Maylie, qu'Olivier eût pu aisément deviner qu'il était le fils

de cette dame, lors même que celui-ci n'aurait point parlé d'elle en

cette qualité.

Il tardait à madame Maylie de voir son fils, au moment où celui-ci

ouvrit la porte de la salle; et l'entrevue fut des plus touchantes.

--Bonne mère! dit le jeune homme, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus

tôt?

--J'avais écrit, reprit madame Maylie; mais, réflexion faite, j'ai cru

qu'il serait plus prudent de n'envoyer la lettre qu'après avoir vu M.

Losberne.

--Mais pourquoi, dit le jeune homme, pourquoi attendre au dernier moment?

Si Rose fût . . . (je n'ose prononcer ce mot), si cette maladie s'était

terminée différemment, ne vous seriez-vous pas reproché toute la vie

votre silence? . . . Et moi, aurais-je jamais pu être heureux à

l'avenir?

--S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances

eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre

arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien

grande importance.

--Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez

combien je l'aime . . . Vous devez le savoir.

--Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite

l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par

la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite,

de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne

trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais

pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus

consciencieusement possible en cette circonstance.

--Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que

je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je

puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments?

--Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur

l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions

généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments

qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en

outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme

qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est

exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari,

quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de

l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de

son indifférence et en mourir de douleur.

--Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme!

s'écria Henri. Ce serait un brutal.

--C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame.

--Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai

souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne

date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez

vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle .

. . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes

désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma

mère, et connaissez mieux mes sentiments.

--Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais

que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez

dit sur ce sujet.

--Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas

de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas?

--Non, sans doute, repartit la bonne dame; mais réfléchissez-y

vous-même.

--J'y ai réfléchi depuis des années, mes sentiments seront toujours

les mêmes, répliqua Henri avec impatience, et pourquoi tarderais-je à

me déclarer? Quel avantage en retirerais-je? Je n'en vois aucun. Non,

avant que je quitte cette maison il faut que Rose m'entende!

--Elle vous entendra, dit madame Maylie se disposant à quitter la place.

--Où allez-vous donc, ma mère?

--Je m'en vais rejoindre Rose. Au revoir!

--Je vous reverrai ce soir? demanda vivement Henri.

--Tout à l'heure, répondit sa mère, quand j'aurai parlé à notre

jeune malade.

--Vous lui direz que je suis ici? dit Henri.

--Sans doute, reprit la bonne dame.

--Dites-lui aussi combien j'ai été inquiet . . . combien j'ai souffert

de la savoir malade . . . et comme il me tarde de la voir. Vous ferez

cela pour l'amour de moi, n'est-ce pas, bonne mère?

--Oui, dit madame Maylie; je lui dirai tout cela. Ayant dit ces mots,

elle pressa tendrement la main de son fils et disparut.

Pendant ce dialogue entre le fils et la mère; M. Losberne et Olivier

s'étaient tenus à l'écart, à l'extrémité opposée de la salle. Le

premier alors s'avançant vers Henri, lui tendit la main, et après

maintes salutations de part et d'autre, le docteur, en réponse aux

questions multipliées du jeune homme, lui donna un détail exact des

progrès de la maladie de Rose et de l'heureux changement qui s'était

opéré dans la soirée; ce qui s'accordait parfaitement avec ce

qu'Olivier lui avait dit en chemin.

--Avez-vous tiré quelque chose d'extraordinaire depuis peu, Giles?

demanda le docteur se tournant vers ce dernier, qui, tout en s'occupant

de défaire des malles, prêtait une oreille attentive à ce qu'on disait

de sa jeune maîtresse.

--Non, Monsieur, répondit Giles rougissant jusque dans le blanc des yeux.

--Et n'avez-vous mis la main sur aucun voleur? ajouta le docteur avec

malice.

--Du tout, Monsieur, reprit Giles avec beaucoup de gravité.

--J'en suis vraiment fâché, repartit le docteur. Vous vous acquittez si

bien de ces sortes de choses! . . . Et Brittles, comment va-t-il?

--Le jeune homme se porte très bien, Dieu merci! répliqua Giles

reprenant son air de protecteur. Il m'a chargé de vous présenter ses

civilités respectueuses.

--Fort bien! dit M. Losberne. À propos, Giles! en vous voyant cela me

rappelle que la veille du jour où l'on m'a dépêché un courrier pour

venir en toute hâte auprès de mademoiselle Rose, je me suis acquitté

pour votre maîtresse d'une petite commission en votre faveur.

Voulez-vous venir ici un instant, que je vous dise un mot en particulier?

Giles s'avança vers l'embrasure de la fenêtre d'un air important et

étonné tout à la fois, et, après avoir eu avec le docteur une petite

conférence à voix basse qu'il termina par un grand nombre de

courbettes, il se retira avec une aisance peu commune. Le sujet de cette

conférence ne fut point connu au salon, mais on en fut instruit à la

cuisine; car M. Giles s'y rendit tout droit, et s'étant fait apporter un

pot de bière et des verres, il annonça avec un air de bienveillante

dignité qui produisit le plus grand effet, qu'en considération de sa

belle conduite lors de la tentative de vol, il avait plu à sa maîtresse

de déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres

sterling en son nom à lui et pour son propre compte.

Le reste de la soirée se passa gaiement au salon, car M. Losberne était

de bonne humeur; et, bien que Henri Maylie fût pensif et en même temps

très fatigué, il ne put tenir contre les saillies et les bons mots du

docteur, qui raconta plusieurs anecdotes au sujet de sa profession, et

qui fit des plaisanteries sans nombre, toutes plus drôles les unes que

les autres: de sorte qu'Olivier, qui n'avait jamais entendu rien de

semblable, ne put s'empêcher de rire aux éclats, à la grande

satisfaction du docteur, qui riait lui-même à gorge déployée des

farces qu'il débitait, et que cette folle gaieté gagna bientôt Henri

Maylie, qui suivit leur exemple.

Le lendemain matin, Olivier se leva plus frais et plus dispos, et il

vaqua à ses occupations ordinaires avec plus de plaisir et de courage

qu'il ne l'avait fait les jours précédents.

Une chose digne de remarque et qui n'échappa point à Olivier, c'est

qu'il n'était plus seul dans ses excursions matinales. Dès la première

fois qu'Henri Maylie l'eut vu revenir à la maison chargé de bouquets,

il s'était pris tout à coup d'une telle passion pour les fleurs, et il

les assemblait avec tant de goût, qu'il eut bientôt surpassé dans cet

art son jeune compagnon. Mais, si Olivier était en arrière quant à

cela, il savait mieux où trouver les plus belles, et chaque matin nos

deux amis parcouraient la plaine et ne revenaient jamais les mains vides

à la maison. Quand parfois, pour respirer un air plus pur, Rose laissait

sa fenêtre entrouverte, on eût pu apercevoir à l'intérieur, dans un

vase rempli d'eau, un joli petit bouquet dont les fleurs étaient

artistement mélangées. Un bouquet nouveau succédait chaque jour à

celui de la veille, qu'on gardait bien précieusement, quoiqu'il fût

fané, et Olivier remarqua que chaque fois que M. Losberne se promenait

dans le jardin, il ne manquait jamais de lever les yeux vers la fenêtre

sur laquelle était le petit vase, et qu'alors il branlait la tête de la

manière la plus expressive. Cependant Rose se rétablissait et

recouvrait ses forces de jour en jour.

Quoique la jeune convalescente ne fût pas encore en état de quitter la

chambre, et que les promenades accoutumées du soir n'eussent plus lieu

que très rarement, Olivier n'en trouvait pas pour cela le temps long. Il

redoubla d'assiduité auprès du bon vieillard, qui lui donnait des

leçons, et il travailla avec tant d'ardeur qu'il fut lui-même étonné

des progrès rapides qu'il fit. C'est pendant qu'il poursuivait ainsi le

cours de ces études, qu'il fut grandement alarmé par un incident

imprévu.

La petite salle qui lui servait de cabinet d'étude était située au

rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison. Elle était éclairée

par une fenêtre à treillage autour de laquelle s'entrelaçaient le

chèvrefeuille et le jasmin, qui répandaient à l'intérieur un parfum

délicieux. Elle avait vue sur un jardin correspondant par un guichet

avec un petit clos au bout duquel étaient de verts bocages et des

prairies émaillées de fleurs. Comme il n'y avait point d'habitation

tout près dans cette direction, la perspective en était immense.

Un soir que les premières ombres de la nuit commençaient à couvrir la

terre, Olivier était assis à une table auprès de la fenêtre de son

cabinet, les yeux fixés sur ses livres. Comme il avait fait ce jour-là

une chaleur excessive, et qu'il avait lui-même beaucoup travaillé, il

s'assoupit par degrés et s'endormit insensiblement.

Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite salle d'étude

avec ses livres posés sur une table devant lui, et qu'un doux zéphyr

agitait le feuillage au-dehors; cependant il dormait. Tout à coup la

scène changea, l'air devint plus épais, et il se crut de nouveau dans

la maison du juif, où le hideux vieillard, de sa place accoutumée, au

coin de la cheminée, le montrait du doigt en parlant tout bas à un

autre individu assis à côté de lui, et qui tournait le dos à l'enfant.

--Chut! disait Fagin; c'est bien lui! allons-nous-en!

--Lui! répliqua l'autre, pensez-vous que je ne le reconnaisse pas? S'il

se trouvait au milieu d'une foule de démons qui prissent la même forme

et la même figure, il y aurait quelque chose qui me le ferait découvrir

parmi eux tous. S'il était à cinquante pieds sous terre et que le

hasard me conduisît sur sa tombe, je saurais bien qu'il est enterré

là, bien qu'il n'y eût rien pour me l'indiquer. Que la foudre l'écrase!

Il semblait y avoir tant de haine dans les paroles de cet homme,

qu'Olivier s'éveilla en sursaut et tressaillit d'épouvante.

Grand Dieu! là, là . . . à sa fenêtre, tout près de lui . . . si

près qu'ils auraient pu le toucher avant qu'il eût eu le temps de se

sauver, il aperçut le juif qui le regardait! . . . Son regard perçant

rencontra le sien . . . et à côté de l'affreux vieillard . . . à

cette même fenêtre, pâle de rage ou de frayeur, ou peut-être des

deux, était ce même homme qui lui avait parlé si brusquement à la

porte de l'auberge.

En moins de rien ils disparurent aussi vite que l'éclair; mais ils

l'avaient reconnu et lui de même, et leurs regards étaient restés

gravés dans sa mémoire aussi profondément que sur la pierre. D'abord

il resta pétrifié un instant; puis, sautant par la fenêtre dans le

jardin, il donna l'alarme en jetant de grands cris.

XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l'aventure d'Olivier. --Entretien

de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose.

Lorsque les commensaux du logis, attirés par les cris d'Olivier, furent

arrivés en toute hâte dans le jardin, ils trouvèrent ce pauvre enfant

pâle et agité montrant du doigt la prairie, derrière la maison, et

ayant à peine la force d'articuler ces mots:

--Le juif! le juif!

Giles ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire; mais Henri Maylie,

à qui sa mère avait raconté l'histoire d'Olivier, fut bien vite au

fait.

--Quel chemin a-t-il pris? demanda-t-il, s'armant d'un gros bâton qui

était dans un coin.

--Par là! dit Olivier montrant du doigt la direction que les deux hommes

avaient prise. Je les ai perdus de vue à l'instant.

--Alors, ils sont dans le fossé, reprit Henri. Suivez-moi d'aussi près

que vous pourrez. Ayant dit cela, il sauta par-dessus la haie, et courant

d'une telle vitesse que les autres eurent beaucoup de peine à marcher

sur ses traces.

Giles suivit du mieux qu'il put, ainsi fit Olivier; et M. Losberne, qui

était allé faire une promenade dans les champs, venant à rentrer sur

ces entrefaites, sauta par-dessus la haie comme avaient fait les trois

autres, et, se relevant avec plus d'agilité qu'on ne l'aurait cru, les

suivit d'assez près les appelant tout le long du chemin pour savoir la

cause de leur excursion.

Ils coururent ainsi d'un seul trait jusqu'à l'angle d'un champ indiqué

par Olivier. Alors Henri Maylie, qui était arrivé le premier, s'étant

mis à visiter le fossé et la haie, les autres le rejoignirent pendant

ce temps, et Olivier put expliquer à M. Losberne le motif de cette

poursuite.

Leurs recherches furent inutiles; ils n'aperçurent même pas les traces

des pas des deux fugitifs. Ils se trouvaient alors sur le sommet d'une

colline qui dominait la plaine à trois ou quatre milles à la ronde. Le

village était dans le fond à gauche; mais en supposant que les deux

hommes eussent voulu s'y réfugier, il leur eût fallu faire en rase

campagne un circuit qu'il leur avait été impossible de parcourir en si

peu de temps. Il y avait bien un petit bois qui bordait la prairie dans

une autre direction; mais ils n'avaient pu y arriver par la même raison.

--Il faut que ce soit un rêve; Olivier! dit Henri Maylie prenant

celui-ci à part.

--Oh! non, bien sûr, Monsieur! répliqua Olivier, que le souvenir de

l'affreux vieillard fit tressaillir involontairement, je l'ai trop bien

vu pour cela . . . Je les ai vus tous deux comme je vous vois maintenant.

--Qui était l'autre? demandèrent en même temps le jeune homme et M.

Losberne.

--Celui dont je vous ai parlé, qui m'a brusqué si fort à la porte de

l'auberge, dit Olivier. Nous nous sommes trop bien regardés l'un l'autre

pour que je puisse m'y tromper . . . Je jurerais que c'est lui.

--Vous êtes sûr que c'est bien de ce côté qu'ils se sont sauvés?

demanda Henri.

--J'en suis aussi certain qu'il est vrai qu'ils étaient à ma fenêtre,

reprit Olivier montrant du doigt la haie qui sépare le jardin de la

prairie. Le plus grand a sauté à cet endroit même, et le juif a passé

par cette trouée que voici à droite.

Henri Maylie et M. Losberne se regardèrent et parurent satisfaits des

réponses d'Olivier. Cependant aucun indice de personnes qui s'enfuient

précipitamment ne s'offrit à leurs yeux: l'herbe haute n'était foulée

nulle part, excepté dans les endroits où ils avaient marché

eux-mêmes; le bord des fossés n'était que boue; mais en aucun lieu

cette houe ne portait l'empreinte de souliers d'homme.

--Voilà qui est bien étrange! dit Henri.

--Etrange! répéta le docteur; Blathers et Duff eux-mêmes y perdraient

leur latin.

Malgré le peu de succès qu'ils obtinrent de leurs recherches, ils n'y

renoncèrent que lorsque la nuit qui s'avançait les eut rendues tout à

fait inutiles; encore ne le firent-ils qu'à regret. Giles, muni du

signalement des deux hommes, fut envoyé dans les cabarets du village où

ils auraient pu être à boire ou à s'amuser; mais il ne rapporta aucune

nouvelle qui servît à éclaircir ou à dissiper ce mystère.

Le lendemain on fit de nouvelles perquisitions sans obtenir un meilleur

résultat. Le jour suivant, M. Maylie et Olivier se rendirent au bourg

voisin dans l'espoir d'apprendre quelque chose relativement aux deux

hommes; mais ils ne revinrent pas plus savants qu'ils n'étaient partis.

On finit bientôt par oublier cette affaire, à l'exemple de tant

d'autres qui meurent d'elles-mêmes quand le merveilleux en est passé.

Cependant Rose se rétablissait à vue d'œil. En peu de jours elle fut

en état de sortir, et, se mêlant de nouveau avec la famille, elle

ramena la joie dans tous les cœurs.

Mais, quoique cet heureux changement produisit un effet visible sur le

petit cercle d'amis, et que le bonheur et la gaieté régnassent encore

une fois dans la maison, il existait parfois chez certains d'entre eux

(et Rose était du nombre) une contrainte inaccoutumée qu'Olivier ne put

s'empêcher de remarquer. Madame Maylie s'enfermait souvent avec son fils

pendant des heures entières, et la jeune fille parut plus d'une fois

dans la salle les yeux encore tout humides de larmes. Après que M.

Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, cette contrainte

redoubla: il était donc évident qu'il se passait quelque chose qui

affectait visiblement la jeune demoiselle et une autre personne encore.

Un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henri Maylie

entra et lui demanda en hésitant la permission de l'entretenir un

instant.

--Quelques minutes, Rose! . . . seulement quelques minutes! dit Henri

approchant sa chaise de celle de la jeune fille. Ce que j'ai à vous dire

s'est déjà présenté de soi-même à votre esprit. Vous n'ignorez pas

mes plus chères espérances; mes sentiments vous sont connus, bien que

je ne vous les aie pas déclarés moi-même.

Rose, qui était restée très pâle depuis le moment où Henri Maylie

était entré, fit seulement un signe de tête, et, s'amusant à

effeuiller quelques fleurs qu'elle tenait à la main, elle attendit en

silence qu'il continuât.

--Il y a longtemps que je devrais être parti, dit Henri.

--En effet, reprit Rose. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je

désirerais que vous le fussiez.

--Je suis venu ici entraîné par la plus affreuse de toutes les

craintes, reprit le jeune homme: celle de perdre l'objet de toutes mes

affections . . . l'être qui m'est plus cher que la vie . . . celle enfin

sur qui je fonde mes désirs et mon espoir.

Des larmes s'échappèrent en ce moment des yeux de la jeune fille.

--Un ange! poursuivit Henri, une créature aussi pure que les anges du

ciel flottait entre la vie et la mort. Oh! qui pouvait penser, lorsque le

séjour des bienheureux dont elle était si digne allait lui être

ouvert, qu'elle dût connaître encore les misères et les chagrins de ce

monde! Rose! . . . Rose! Vous vous rétablîtes de jour en jour, je dirai

presque d'heure en heure, et j'épiai ce changement de la mort à la vie

avec la plus vive anxiété . . . Et si l'affection que je vous porte m'a

fait répandre des larmes d'attendrissement et de joie, ne m'en faites

point un reproche, car elles ont adouci mes peines et rendu le calme à

mes sens.

--Ce n'était point mon intention, dit Rose avec une émotion visible.

J'aurais seulement désiré, dans votre intérêt, vous voir reprendre

des occupations plus sérieuses et plus dignes de vous.

--Et quelle occupation plus digne de moi que de m'efforcer de gagner un

cœur comme le vôtre? dit Henri. Depuis longtemps je ne cherche à me

faire un nom que pour vous l'offrir. Bien que ce temps ne soit pas encore

arrivé, acceptez ce cœur qui vous appartient depuis si longtemps . . .

De votre réponse dépend mon avenir.

--Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose

cherchant à maîtriser son émotion.

--Dois-je faire tous mes efforts pour vous mériter? dites, Rose!

--Au contraire, reprit Rose, vous devez chercher à m'oublier, non pas

comme la compagne et l'amie de votre enfance, cela me ferait trop de

peine, mais comme l'objet de votre amour.

Il s'ensuivit un instant de silence, pendant lequel Rose, portant la main

à ses yeux, donna un libre cours à ses larmes.

--Et quelles sont vos raisons, Rose, pour agir ainsi? dit enfin Henri

d'un air chagrin. Puis-je les savoir?

--Sans doute, répliqua Rose, vous avez droit de les connaître. Tout ce

que vous pourriez dire ne me fera pas changer de résolution . . .

--Pour vous?

--Oui, Henri. Je me dois à moi-même, pauvre jeune fille sans parents,

sans fortune et sans nom, de ne pas donner à penser au monde que, par un

motif d'intérêt, j'aurais encouragé une première passion de jeune

homme et que j'aie été un obstacle à ses projets futurs.

--Si votre inclination s'accorde avec ce que vous croyez votre devoir!

dit Henri.

--Non, répliqua Rose rougissant extrêmement. Ne le croyez pas!

--Alors vous partagez mon amour? répliqua Henri. Dites, Rose, dites

seulement cela, et vous adoucirez l'amertume de ce cruel désappointement.

--Si je l'avais pu sans faire tort à celui que j'aime, dit Rose,

j'aurais peut-être . . .

--Reçu cette déclaration bien différemment? reprit vivement Henri.

Dites, Rose, avouez-moi cela du moins!

--C'est vrai, répliqua la jeune fille dégageant sa main de celle

d'Henri. Mais pourquoi prolonger un entretien qui m'est si pénible, bien

qu'il me procure le bonheur de savoir qu'un jour j'aurai occupé la

meilleure place dans votre cœur? Adieu, Henri; jamais pareil entretien

ne sera renouvelé entre nous. Qu'une franche et pure amitié nous unisse

comme par le passé.

--Encore un mot! dit Henri: que j'entende vos raisons de votre propre

bouche. Faites-moi connaître le motif de votre refus.

--L'avenir qui se prépare pour vous est brillant, dit Rose avec

fermeté; tous les honneurs attachés aux grands talents vous sont

préparés; . . . vous avez des amis puissants qui vous aideront de tout

leur pouvoir; . . . mais ces amis sont fiers, et je ne me mêlerai jamais

avec des gens qui pourraient mépriser ma mère; encore moins voudrais-je

envelopper dans ma disgrâce le fils de celle qui m'en a tenu lieu. En un

mot, poursuivit la jeune fille en détournant la tête, mon nom porte une

tache que le monde ferait retomber sur des innocents: je la garderai pour

moi, et la honte en sera pour moi seule.

--Un dernier mot, Rose! plus qu'un mot! s'écria Henri se mettant devant

elle comme elle allait se retirer. Si j'avais été moins heureux (selon

que le monde considère le bonheur), si ma vie eût été simple et

obscure; . . . si j'avais été pauvre, malade et abandonné de tout le

monde, auriez-vous rejeté mes offres?

--Ne me forcez pas à répondre, dit Rose. Il n'en est pas ainsi, et

jamais ce ne sera. Ce n'est pas bien à vous de me presser ainsi.

--Si votre réponse doit être ce que j'ose presque espérer, repartie

Henri, elle jettera un rayon de bonheur sur ma triste destinée, Rose! au

nom de l'affection que je vous porte, au nom de tout ce que j'ai souffert

et de ce que je suis condamné à souffrir à cause de vous, répondez à

cette seule question!

--Si votre destinée eût été tout autre, répliqua la jeune fille,

s'il n'y eût pas eu une si grande différence entre votre sort et le

mien, si j'avais pu vous rendre l'existence plus douce et que je ne dusse

pas être un obstacle à votre avancement dans le monde, cet entretien

eût été moins pénible. J'ai bien sujet d'être heureuse . . . très

heureuse, maintenant; mais alors, Henri, je l'eusse été encore bien

davantage! Je ne puis empêcher cette faiblesse; mais ma résolution n'en

sera que plus forte, dit-elle tendant la main à Henri. Il faut vraiment

que je vous quitte.

--Je ne vous demande qu'une chose, dit Henri. Permettez-moi (dans un an

ou peut-être plus tôt) de vous entretenir une seule et dernière fois

à ce sujet.

--Non pas pour me presser de changer ma détermination, reprit Rose avec

un sourire mélancolique, ce serait inutile.

--Non, répliqua Henri, mais pour vous l'entendre répéter, si vous

voulez. Je déposerai alors à vos pieds mon état et ma fortune; et si

vous persistez dans votre résolution, je vous promets de ne rien faire

pour la changer.

--Eh bien! soit, reprit Rose, ce ne sont que des chagrins de plus que je

me prépare; mais à cette époque je serai peut-être plus en état de

les supporter.

Elle tendit de nouveau sa main à Henri, et ils se séparèrent.

XXXV. --Qui, bien qu'il soit court, n'en est pas moins d'une certaine

importance pour cette histoire, en ce qu'il fait suite au chapitre

précédent, et qu'il conduit nécessairement au chapitre suivant.

--Ainsi vous êtes bien décidé à m'accompagner, ce matin? dit le

docteur à Henri Maylie au moment où celui-ci entra dans la salle à

manger, où M. Losberne et Olivier l'attendaient pour déjeuner. Vous

n'êtes pas dans les mêmes dispositions une heure de suite.

--Vous me direz tout le contraire un de ces jours, répondit Henri en

rougissant.

--Je désire en avoir le sujet, reprit le docteur, quoiqu'à vous parler

franchement je ne le pense pas du tout. Hier matin, vous aviez tout à

coup résolu de rester ici, et, comme un bon fils, d'accompagner madame

Maylie au bord de la mer; l'après-midi, vous annoncez que vous me ferez

l'honneur de venir avec moi, aussi loin que je vais moi-même, sur la

route de Londres; et le soir vous me pressez avec beaucoup de mystère de

partir avant que ces dames soient levées; ce qui fait qu'Olivier est

cloué là, sur sa chaise, à vous attendre, au lieu de parcourir les

champs et de s'occuper de botanique comme il fait tous les matins. C'est

très mal! n'est-ce pas, Olivier?

--J'aurais été au désespoir de ne pas m'être trouvé à la maison, au

moment de votre départ, croyez-le bien, Monsieur! répondit Olivier.

--Voilà ce qui s'appelle un charmant garçon! reprit le docteur. Mais,

plaisanterie à part, Henri, auriez-vous reçu quelque lettre des gens de

la _haute volée_, que vous êtes si impatient de partir?

--Les gens de la _haute volée_ ne m'ont pas écrit une seule fois depuis

que je suis ici; et il n'est guère probable non plus qu'à cette saison

de l'année il arrive rien qui nécessite ma présence parmi eux.

--Alors, répliqua le docteur, vous êtes bien étonnant! . . . Mais ils

vous auront au parlement, il n'y a pas de doute.

Henri Maylie parut un instant sur le point de faire quelques remarques

qui n'eussent pas peu étonné le docteur; mais il se contenta de dire:

--Nous verrons plus tard; et la conversation finit là. Peu de temps

après, la chaise de poste arriva devant la maison, Giles entra pour

prendre le bagage, et M. Losberne le suivit jusqu'à la porte de la rue

pour le voir charger.

--Olivier! dit Henri à demi-voix, j'ai quelque chose à vous dire.

Olivier suivit M. Maylie vers l'embrasure d'une fenêtre, étrangement

surpris du contraste frappant qu'offrait la conduite du jeune homme,

triste et gai tour à tour.

--Vous commencez à bien écrire, maintenant, n'est-ce pas?

--Mais . . . assez bien, Monsieur, répondit celui-ci.

--Je ne reviendrai pas à la maison de quelque temps peut-être; je

désirerais que vous m'écrivissiez . . . voyons un peu, disons une fois

tous les quinze jours; le lundi.

--Avec le plus grand plaisir, Monsieur! s'écria Olivier enchanté de

cette marque de confiance de la part du fils de sa bienfaitrice.

--J'aimerais apprendre de vous comment . . . ma mère . . . et . . .

mademoiselle Maylie se portent, poursuivit le jeune homme. Ecrivez-moi au

long et parlez-moi des promenades que vous faites le soir, du sujet de

vos entretiens; et dites-moi surtout si ces dames paraissent heureuses

. . . Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

--Oh! certainement, Monsieur! répliqua Olivier.

--Il n'est pas nécessaire de leur en parler, ajouta Henri affectant un

air indifférent. Cela obligerait sans doute ma mère à m'écrire plus

souvent; et je voudrais, autant, que possible, lui éviter cette peine.

Olivier promit d'écrire de longues lettres et de garder fidèlement le

secret; et M. Maylie prit congé de lui après l'avoir assuré de son

estime et de sa protection.

Le docteur était déjà dans la chaise de poste. Henri jeta un coup

d'œil furtif vers la fenêtre de Rose, et s'élança dans la voiture.

--En route! s'écria-t-il. Ventre à terre, postillon!

--Pas si vite, postillon! s'écria le docteur baissant vivement le

châssis de devant.

La chaise de poste s'éloigna aussitôt et les roues tournaient avec une

telle vitesse qu'il eût été impossible à l'œil de les suivre.

Mais la chaise de poste était déjà à trois ou quatre milles de la

demeure de nos amis, qu'une autre personne était encore là, les yeux

fixés sur l'endroit où elle avait disparu: car à cette même fenêtre

vers laquelle Henri avait jeté un coup d'œil furtif avant de monter en

voiture, derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée aux regards du

jeune homme, était Rose elle-même.

--Il semble être heureux! se dit-elle enfin. J'ai craint un moment le

contraire . . . Je me trompais . . . J'en suis contente . . . très

contente!

XXXVI. --Dans lequel, en se reportant au chapitre XXVII de cet ouvrage,

on apercevra un contraste malheureusement trop commun dans le mariage.

M. Bumble était assis dans le parloir du dépôt de mendicité, les yeux

tristement fixés vers le foyer, où, à cause de la belle saison, il n'y

avait point de feu.

La tristesse de M. Bumble n'était pas la seule chose qui dût exciter la

compassion. Tout en sa personne annonçait qu'un grand changement avait

eu lieu dans sa position sociale. Qu'étaient devenus le tricorne et

l'habit galonné? . . . Il portait bien, comme auparavant, une culotte

courte et des bas de coton noirs; mais ce n'était plus la _culotte de

drap peluché_. L'habit avait bien de larges basques, de même que

l'autre; mais qu'il était différent de ce dernier! L'élégant tricorne

était remplacé par un modeste chapeau rond: M. Bumble enfin n'était

plus bedeau.

M. Bumble avait épousé madame Corney, et il était devenu maître du

dépôt de mendicité.

--Dire qu'il y aura demain deux mois que nous sommes mariés!

On eût pu croire, d'après ce que venait de dire M. Bumble, que ce court

espace de temps avait compris toute une existence de bonheur; mais le

soupir prouvait assez le contraire.

--Je me suis vendu pour six cuillers à thé, une paire de pinces à

sucre, un pot au lait, quelques méchants meubles d'occasion et vingt

livres sterling. Je puis bien dire que j'ai été raisonnable! Faut

avouer que c'est bon marché!

--Bon marché! bon marché! cria une voix aigre à l'oreille de M.

Bumble. Moins que cela eût été encore plus que vous ne valez.

M. Bumble se retourna et se trouva face à face avec son intéressante

moitié, qui avait saisi imparfaitement je sens de ces quelques paroles.

--Madame Bumble! dit celui-ci d'un air sévère et sentimental.

--Eh bien? reprit la dame.

--Ayez un peu la bonté de me regarder, si vous voulez bien! Si elle

soutient mon regard, se dit M. Bumble en lui-même, elle peut tout

braver. Jamais (du moins que je sache) il n'a manqué de produire le plus

grand effet sur les pauvres . . . Si elle peut le supporter, mon

autorité est perdue à tout jamais.

Le fait est que la matrone ne fut nullement déconcertée par celui que

lui lança M. Bumble. Bien loin de là, elle affecta la plus grande

indifférence, et poussa le mépris jusqu'à rire au nez de son mari

d'aussi bon cœur, en apparence, et avec autant de bruit que si c'eût

été naturel.

Etonné d'une chose à laquelle il s'attendait si peu, M. Bumble ne sut

s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Il redevint pensif et ne

fut tiré de sa rêverie que par la voix de sa moitié.

--Allez-vous rester là toute la journée à ronfler? demanda celle-ci.

--Je resterai là aussi longtemps qu'il me semblera convenable,

entendez-vous, Madame! reprit M. Bumble. Et, quoique je ne ronfle pas, je

ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je chanterai, je

crierai selon que l'idée m'en prendra et en conséquence de mes

prérogatives.

--Vos prérogatives! s'écria madame Bumble.

--J'ai dit le mot, Madame! observa le ci-devant bedeau. Les prérogatives

de l'homme . . . c'est de commander.

--Et quelles sont les prérogatives de la femme, s'il vous plaît?

--C'est d'obéir, Madame! répondit M. Bumble d'une voix de tonnerre. Feu

votre premier mari (l'infortuné Corney) aurait dû vous l'apprendre; et

peut-être bien que, s'il l'avait fait, il serait encore de ce monde . .

. Je le souhaiterais de tout mon cœur, pauvre cher homme!

Madame Bumble vit d'un coup d'œil que le moment décisif était venu, et

qu'il fallait porter un grand coup pour assurer la maîtrise en faveur de

l'un ou de l'autre. Aussi, à peine eut-elle entendu l'allusion faite à

la mémoire du défunt, que se laissant tomber sur une chaise, elle

s'écria que M. Bumble n'était qu'un brutal, et elle versa un torrent de

larmes.

Mais les larmes n'étaient pas choses qui dussent trouver accès auprès

du cœur de M. Bumble, lequel était à l'épreuve de l'eau.

--Cela dégage les poumons, lave le visage, exerce les yeux et adoucit le

caractère, ajouta-t-il; ainsi pleurez, pleurez, ma chère!

En même temps, M. Bumble prit son chapeau, qui était accroché à une

_patère_, et se coiffant un tant soit peu de côté _(en vrai luron)_,

et comme le doit tout homme qui a établi sa supériorité d'une manière

convenable, il mit ses deux mains dans ses poches et se dirigea, en

sautillant, vers la porte, se donnant les airs d'un _franc vaurien_.

La ci-devant madame Corney avait essuyé ses pleurs, parce que c'était

moins fatigant que d'en venir aux mains; mais elle était toute prête à

employer ce dernier moyen, ainsi que M. Bumble fut bientôt à même de

s'en apercevoir. Un bruit sourd frappa son oreille, et au même instant

son chapeau vola à l'extrémité de la salle. Cette action préliminaire

laissant son chef à nu, la bonne dame le prit d'une main par la gorge,

et de l'autre lui asséna une volée de coups de poings sur la tête avec

une vigueur et une dextérité peu communes.

En ce moment, madame Bumble fit quelques pas en avant pour replacer le

tapis, qui avait été foulé aux pieds dans la lutte, et M. Bumble

s'échappa aussitôt de la salle.

M. Bumble fut grandement surpris et joliment battu. Il avait une

propension décidée à faire le fanfaron; et cette propension lui

faisait trouver un certain plaisir à exercer une petite tyrannie sur

ceux qui lui étaient subordonnés: il n'est pas besoin de dire qu'il

était poltron.

Mais la mesure de sa dégradation n'était pas encore remplie, et un

autre affront lui était réservé. Après avoir parcouru

l'établissement dans tous les sens, pensant pour la première fois que

la loi concernant les pauvres était trop sévère, et que ceux qui

abandonnaient leurs femmes en les laissant aux frais de la paroisse

étaient plus à plaindre qu'à blâmer, en ce qu'ils avaient dû

nécessairement beaucoup souffrir, M. Bumble se trouva près de la

buanderie où les femmes du dépôt lavaient ordinairement le linge de la

paroisse, et la conversation lui sembla sur un diapason plus haut que de

coutume.

--Hom! fit le digne homme reprenant cet air de dignité qui lui était

naturel, ces pauvresses, du moins, continueront de respecter mes

prérogatives. Eh bien! que signifie ce bruit! Allez-vous bientôt vous

taire, vous, vieilles sorcières!

Disant cela, M. Bumble ouvrit la porte et s'avança d'un air courroucé;

mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il se radoucit en apercevant

son épouse, qu'il ne s'attendait pas à rencontrer là.

--Ma chère amie, dit-il, je ne vous savais pas ici.

--Vous ne saviez pas! reprit l'aimable dame; et qu'y venez-vous faire

vous-même?

--Je pensais qu'elles parlaient trop pour bien faire leur ouvrage, ma

chère amie, répondit M. Bumble regardant d'un air effaré deux vieilles

femmes occupées à savonner dans un baquet et se communiquant leur

étonnement au sujet de l'humilité du maître du dépôt.

--Vous pensiez qu'elles parlaient trop, n'est-ce pas? dit la matrone. Et

de quoi vous mêlez-vous?

--Mais, ma chère amie! . . . reprit humblement M. Bumble.

--Encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? demanda la matrone.

--Il est vrai que vous êtes la maîtresse ici, répondit celui-ci du

même ton; mais je pensais que vous pouviez bien ne pas y être en ce

moment.

--Voulez-vous que je vous dise, monsieur Bumble, reprit la dame, nous

n'avons nullement besoin de vous ici, et vous aimez trop à fourrer votre

nez dans les choses qui ne vous regardent pas. Il n'y a pas une seule

personne dans cette maison qui ne se moque de vous aussitôt que vous

avez le dos tourné; et par vos niaiseries vous vous rendez si ridicule

que vous êtes la risée de tout le monde à chaque instant du jour.

Allons, sortez d'ici!

A la vue des deux vieilles pauvresses qui ricanaient entre elles, M.

Bumble éprouva un serrement de cœur et il hésita un instant; mais son

épouse, dont l'impatience ne souffrait point de retard, saisit une

cuiller à pot, la plongea dans l'eau de savon, et, lui montrant du doigt

la porte, elle lui ordonna de sortir, sous peine de recevoir le liquide

sur sa noble personne.

Que pouvait faire M. Bumble? Il regarda autour de lui d'un air contrit et

fila bien vite. À peine avait-il passé le seuil de la porte que les

éclats de rire des deux vieilles redoublèrent avec plus de force

qu'auparavant. Il les entendit et en fut pénétré jusqu'au fond du

cœur. Il ne manquait plus que cela. Il était dégradé à leurs yeux;

il avait perdu son aplomb et son autorité sur les pauvres de

l'établissement; il était tombé du faîte des grandeurs et de la

splendeur du _bedléisme_ à l'état le plus avilissant de _mari mené

par sa femme_.

--Et tout cela dans l'espace de deux mois! dit M. Bumble l'esprit plein

de ces tristes pensées. Deux mois!

C'en était trop: M. Bumble donna un soufflet au petit garçon qui lui

ouvrit la grande porte, car au milieu de ses rêveries il était arrivé

sous le portail, et il s'élança dans la rue.

Il marcha comme un fou, prenant tantôt à gauche, tantôt à droite,

jusqu'à ce que l'air et l'exercice l'eussent un peu calmé: alors il se

sentit altéré. Il passa devant plusieurs tavernes sans qu'elles

attirassent son attention; et en apercevant une entre autres située dans

un enfoncement, il s'y arrêta.

Un homme y était assis à une table: il était brun et d'assez belle

taille; un long manteau couvrait ses épaules et lui cachait une partie

du visage. Il avait l'air étranger en ces lieux, et, à voir

l'égarement de ses yeux et la poussière de sa chaussure, il était

facile de deviner qu'il venait de loin. Il jeta un regard oblique sur M.

Bumble; mais à peine s'il daigna rendre le salut que lui fit ce dernier.

Il arriva cependant (ce qui arrive assez souvent quand des hommes se

rencontrent en de telles circonstances) que M. Bumble ne put s'empêcher

de jeter, de temps à autre, un regard furtif sur l'inconnu; et chaque

fois que cela lui arrivait, il ramenait bien vite ses yeux sur le

journal: confus de voir que, dans le même moment, celui-ci le regardait

de la même manière.

Lorsque leurs yeux se furent ainsi rencontrés plusieurs fois, l'inconnu

rompit enfin le silence.

--Est-ce moi que vous cherchiez, dit-il d'une voix sombre, lorsque vous

avez mis la tête à la fenêtre?

--Non pas que je sache, à moins que vous ne soyez M . . ...

Ici M. Bumble s'arrêta tout court; car il aurait voulu savoir le nom de

l'inconnu, et il pensait que, dans son impatience, celui-ci finirait la

phrase en se nommant.

--Je vois maintenant que ce n'est pas moi que vous cherchiez, reprit

l'autre avec un air de dédain; sans quoi vous sauriez mon nom.

--Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, jeune homme! observa M.

Bumble avec dignité.

--Et je ne m'en offense pas non plus, repartit l'autre.

Il s'ensuivit un court silence, que l'étranger rompit de nouveau.

--Il me semble vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez un autre costume

alors. J'ai seulement passé près de vous dans la rue, mais je crois

bien vous reconnaître . . . N'avez-vous pas été autrefois bedeau de

cette paroisse?

--Oui, répondit M. Bumble un peu surpris, bedeau _paroissial_.

--Justement, reprit l'autre en branlant la tête. C'est bien sous ce

costume que je vous ai vu . . . Qu'êtes-vous maintenant?

--_Maître_ du dépôt de mendicité, jeune homme! répliqua M. Bumble

appuyant avec emphase sur chaque mot.

--Vous avez toujours le même œil à vos intérêts que jadis, à n'en

pas douter? demanda l'inconnu regardant fixement M. Bumble. Ne craignez

pas de répondre franchement. Vous voyez que je vous connais passablement

bien.

--Un homme marié peut, aussi bien qu'un célibataire, ce me semble,

détourner un sou à son profit, surtout quand c'est par des moyens

honnêtes, repartit M. Bumble regardant l'autre de la tête aux pieds

avec une évidente perplexité. Les _officiers paroissiaux_ ne sont pas

assez bien salariés pour refuser quelques petits profits quand ils se

présentent à eux d'une manière convenable.

L'inconnu sourit en branlant de nouveau la tête, comme pour dire qu'il

avait bien deviné son homme, et il tira le cordon de la sonnette.

--Remplissez cela! dit-il donnant au garçon le verre de M. Bumble. Fort

et chaud! C'est ainsi que vous l'aimez, je crois?

--Pas trop fort, dit M. Bumble affectant de tousser avec peine.

--Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon? reprit sèchement

l'inconnu.

Celui-ci sortit en souriant et reparut bientôt avec un verre de _grog_

d'où s'élevait une vapeur épaisse qui fit venir les larmes aux yeux de

M. Bumble aussitôt qu'il y eut porté les lèvres.

--Maintenant écoutez-moi, dit l'inconnu après avoir fermé avec soin la

porte, puis la fenêtre de la salle. Je suis venu aujourd'hui dans ce

pays dans l'intention de vous trouver; et, par une de ces chances que le

hasard jette quelquefois sur les pas de ses amis, vous entrez

précisément dans la salle où je suis et au moment même où je pensais

le plus à vous . . . J'ai besoin de quelques renseignements, et, bien

qu'ils soient de peu d'importance, je ne vous les demande pas pour rien.

En même temps il posa sur la table deux souverains; et lorsque, après

avoir examiné chaque pièce l'une après l'autre pour s'assurer si elles

étaient de bon aloi, M. Bumble les eut mises, avec une satisfaction

évidente, dans la poche de son gilet, il continua ainsi:

Tâchez de vous rappeler. Attendez un peu . . . il y a eu douze ans

l'hiver dernier; le lieu de la scène, le dépôt de mendicité;

l'instant . . . la nuit; et l'endroit, le sale trou, quelque part qu'il

soit, où de misérables procurent la vie à de petits braillards . . .

--Vous voulez dire, je pense, la salle d'accouchement? demanda M. Bumble,

qui avait peine à suivre la description de l'inconnu.

--Oui, dit l'autre; un garçon y est né?

--Plusieurs garçons, observa M. Bumble secouant la tête d'un air grave.

--Je parle d'un petit gamin, pâle et chétif . . . qui avait l'air d'une

_sainte n'y touche_ . . . qu'on avait mis en apprentissage ici chez un

fabricant de cercueils, et qui s'est sauvé à Londres, à ce qu'on croit.

--Ah! vous voulez parler d'Olivier . . . du jeune Twist?

--Ce n'est pas de lui que je veux parler, j'en sais déjà assez comme

ça sur son compte, reprit l'inconnu arrêtant M. Bumble au commencement

d'une tirade dans laquelle il allait relater tous les vices d'Olivier,

c'est d'une femme . . . vous savez, la vieille sorcière qui a enseveli

la mère de cet enfant et qui a assisté à ses derniers moments . . . ou

est-elle?

--Il me serait assez difficile de vous dire où elle est maintenant!

répondit M. Bumble, que le _grog_ avait rendu facétieux. En quelque

endroit qu'elle soit allée, d'une manière ou d'autre, il y a gros à

parier qu'elle est sans emploi.

--Que voulez-vous dire? demanda l'autre d'un air sévère.

--Qu'elle est morte l'hiver dernier, répliqua M. Bumble.

L'inconnu le regarda fixement à cette nouvelle. Il sembla douter pendant

quelque temps s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce qu'il venait

d'apprendre.

M. Bumble, qui était assez rusé, vit tout d'abord qu'il s'agissait d'un

secret dont son épouse était dépositaire, et qu'une occasion se

présentait pour elle de gagner de l'argent en le révélant. Il se

rappelait fort bien le soir que la vieille Sally était morte, et il

avait une bonne raison pour s'en souvenir, c'était ce même soir qu'il

s'était déclaré à madame Corney; et, bien que cette dame ne lui eût

jamais confié ce secret, dont elle seule avait connaissance, il en

savait assez pour deviner qu'il avait rapport à quelque chose qui se

serait passé entre la jeune mère d'Olivier et la vieille qui, en

qualité de garde-malade du dépôt, avait assisté à ses derniers

moments. Cette circonstance lui étant revenue tout à coup à l'esprit,

il informa l'inconnu avec un air de mystère qu'une femme avait eu un

entretien avec la vieille garde-malade un quart d'heure avant que

celle-ci mourût; et qu'elle pourrait, comme il avait raison de le

croire, satisfaire sa curiosité au sujet de ses recherches.

--Et comment la trouverai-je? demanda celui-ci se trahissant lui-même en

laissant voir clairement ses craintes.

--Seulement par moi, répondit ce dernier.

--Quand cela? s'écria vivement l'inconnu.

--Demain, repartit M. Bumble.

--À neuf heures du soir, reprit l'autre tirant de sa poche un petit

morceau de papier sur lequel il écrivit une adresse.

Disant cela, il se dirigea vers la porte après s'être arrêté un

instant au comptoir pour payer ce qu'ils devaient.

En jetant un coup d'œil sur l'adresse, le _fonctionnaire paroissial_

remarqua que le nom de l'inconnu n'y était point. Il courut après lui

pour le lui demander.

--Eh bien! qu'est-ce que c'est que cela? s'écria celui-ci se retournant

subitement au moment où M. Bumble lui toucha le bras; vous me suivez, je

crois!

--C'est seulement pour vous faire une question, reprit l'autre montrant

du doigt le petit morceau de papier. Quel nom dois-je demander?

--Monks! répliqua l'inconnu, et il s'éloigna rapidement.

XXXVII. --De ce qui se passa entre Monks et les époux Bumble le soir de

leur entrevue.

Il faisait une chaleur étouffante, le ciel était couvert de nuages

d'où s'échappaient déjà de larges gouttes d'eau, quand M. et madame

Bumble dirigèrent leurs pas vers la maison du bord de l'eau, distante

d'environ une demi-lieue de la ville.

Ils s'étaient affublés tous deux de vieux manteaux. Ils avancèrent

ainsi en silence: de temps en temps M. Bumble ralentissant sa marche et

tournant la tête pour s'assurer si sa compagne le suivait; et,

s'apercevant que celle-ci était sur ses talons, il redoublait de vitesse

pour gagner au plus tôt le lieu du rendez-vous.

Ce n'était qu'un assemblage confus de misérables cabanes situées pour

la plupart à quelques pas du bord de l'eau: les unes bâties en briques

mal jointes, les autres de planches de bateau pourries ou vermoulues.

Quelques barques trouées, couchées sur la vase et amarrées au petit

mur bordant le quai, une rame et des cordages étendus çà et là sur le

rivage, semblaient indiquer, dès l'abord, que les habitants de ces

pauvres demeures avaient quelque occupation sur la rivière; mais un seul

coup d'œil suffisait au passant pour deviner que ces objets, inutiles et

hors d'état de servir, étaient déposés là plutôt pour sauver les

apparences que dans un but d'utilité quelconque.

Au beau milieu de cet amas de bicoques, et si près de la berge que les

étages supérieurs dominaient la rivière, était un grand bâtiment

ayant servi autrefois de manufacture, et qui avait dû, dans le temps,

fournir de l'occupation aux habitants des maisons circonvoisines; mais

depuis longtemps il était tombé en ruines. Les rats, les vers, ainsi

que l'humidité, avaient affaibli et pourri les pieux qui le soutenaient,

et une grande partie avait croulé dans l'eau; tandis que l'autre,

affaissée sous son poids, semblait épier une occasion favorable pour en

faire autant.

Ce fut devant cette maison que le digne couple s'arrêta comme les

premiers roulements du tonnerre se faisaient entendre au loin, et que la

pluie commençait à tomber par torrents.

--Ce doit être ici quelque part, dit M. Bumble consultant un petit

morceau de papier qu'il tenait à la main.

--Ohé! s'écria une voix au-dessus de lui.

M. Bumble leva la tête et aperçut, au second étage, un homme regardant

par une porte à hauteur d'appui.

--Attendez un instant, s'écria de nouveau la voix; je suis à vous dans

la minute. Disant cela, il disparut et la porte se referma aussitôt.

--Est-ce lui? demanda la femme.

Olivier Twist: Les voleurs de Londres · 第 51 / 60 题