XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice.

Le vol avait été commis dans la juridiction, et, de fait, dans le

voisinage immédiat d'un bureau de police métropolitain très renommé.

Les curieux eurent seulement la satisfaction d'accompagner Olivier un

bout de chemin, c'est-à-dire jusqu'à un endroit nommé _Multon-Hill_,

où on le fit passer sous une voûte sombre et basse qui conduisait à

une cour malpropre sur le derrière de ce dispensaire de la prompte

justice. Ils y rencontrèrent un fort gaillard ayant d'énormes favoris

sur la figure et un gros trousseau de clefs à la main.

--Qu'y a-t-il de neuf? demanda-t-il avec insouciance.

--C'est un jeune _pègre_ (filou), reprit l'agent de police.

--Est-ce vous qui avez été volé, Monsieur? demanda le geôlier.

--Oui, dit le vieux monsieur, c'est moi, mais je ne suis pas sûr que ce

soit cet enfant qui ait pris le mouchoir; c'est pourquoi je . . .

j'aimerais mieux ne pas donner suite à l'affaire.

--Il est trop tard! Il faut qu'il aille devant le magistrat, reprit le

geôlier. Il va être libre à l'instant.

Et s'adressant à Olivier:

--Voyons, toi, gibier de potence! à nous deux!

C'était pour l'enfant une invitation d'entrer dans une cellule dont

l'homme ouvrit la porte et où il l'enferma, bien qu'après l'avoir

fouillé il n'eût rien trouvé sur lui.

Le vieux monsieur parut presque aussi triste qu'Olivier, lorsque la clef

cria dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre qui

était la cause innocente de tout ce tumulte.

--Il y a quelque chose dans la figure de cet enfant, se dit-il à

lui-même en faisant quelques pas et en se frappant le menton avec le

livre, absorbé qu'il était dans ses réflexions, quelque chose qui me

touche et m'intéresse. Serait-il innocent? . . . Il ressemble . . . À

propos, s'écria-t-il s'arrêtant tout court et regardant fixement les

nuages, ou donc ai-je vu une figure semblable à la sienne?

Après avoir réfléchi quelques instants, le vieux monsieur s'avança

d'un air pensif vers une petite salle qui donnait sur la cour; et là,

retiré à l'écart, il passa en revue dans son esprit un grand nombre de

visages qu'il avait perdus de vue depuis bien des années, et sur

lesquels un voile sombre s'était étendu.

Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui, lui donnant un petit

coup sur l'épaule, lui fit signe de le suivre. Il ferma aussitôt son

livre et fut bientôt en la présence imposante du célèbre M. Fang. La

salle d'audience, qui donnait sur la rue, était lambrissée. M. Fang

était assis en-deçà d'une petite balustrade à l'extrémité; et d'un

côté de la porte, sur une sellette placée à cet effet, se tenait le

pauvre petit Olivier, effrayé de la gravité de cette scène.

Le vieux monsieur s'inclina respectueusement, et, s'avançant vers le

bureau du magistrat, il dit en ajoutant l'action à la parole:

--Voici mon adresse, Monsieur. Et, faisant trois pas en arrière, il

s'inclina de nouveau et attendit qu'on le questionnât.

Il arriva que M. Fang était occupé à lire dans le _Morning Chronicle_

un article concernant un jugement qu'il avait rendu, lequel article le

recommandait pour la mille et unième fois à l'attention particulière

du ministre de l'intérieur. Il était de mauvaise humeur et il leva la

tête d'un air rechigné.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Le vieux monsieur montra du doigt sa carte avec quelque surprise.

--Officier de police! dit M. Fang secouant avec mépris la carte et le

journal, quel est cet individu?

--Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec aisance, mon nom est

Brownlow. Qu'il me soit permis, à mon tour, de demander le nom du

magistrat qui, sous la protection de la loi, insulte gratuitement un

homme respectable sans y être provoqué. Disant cela, M. Brownlow jeta

un regard autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui voulût bien

répondre à sa question.

--Officier de police, dit M. Fang en jetant le journal de côté, de quoi

cet individu est-il accusé?

Il n'est point accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit

l'officier de police, il comparaît contre ce garçon.

Le magistrat savait bien cela; mais c'était un moyen tout comme un autre

de vexer, les gens impunément.

--Ah! il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? répliqua M. Fang

examinant M. Brownlow de la tête aux pieds avec un air de dédain.

Recevez son serment.

--Avant de prêter serment, dit M. Brownlow, je me permettrai de dire un

seul mot: c'est que, sans une preuve aussi convaincante, je n'aurais

jamais voulu croire que . . .

--Taisez-vous, Monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.

--Je ne me tairai pas, Monsieur! répliqua M. Brownlow.

--Taisez-vous à l'instant, si vous ne voulez que je vous fasse mettre à

la porte! dit M. Fang. Vous êtes un impertinent, un drôle, d'oser ainsi

braver un magistrat dans l'exercice de ses fonctions.

--Quoi! s'écria le vieux monsieur en rougissant.

--Faites prêter serment à cet homme, dit M. Fang au greffier: je n'en

entendrai pas davantage. Faites-lui prêter serment.

L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais, réfléchissant

qu'en y donnant cours, il pourrait faire du tort à l'enfant, il se

retint et prêta serment sur-le-champ.

--Maintenant, dit M. Fang, de quoi ce garçon est-il accusé?

Qu'avez-vous à déposer contre lui?

--J'étais à l'étalage d'un libraire, commença M. Brownlow.

--Taisez-vous, Monsieur, reprit M. Fang. Agent de police! Où est l'agent

de police? Approchez. Faites-lui prêter serment, greffier. Maintenant

parlez. Qu'avez-vous à dire?

L'agent de police raconta avec une bienséante soumission comment il

avait arrêté l'enfant; comme quoi, l'ayant fouillé, il n'avait rien

trouvé sur lui, ajoutant que c'était tout ce qu'il avait à dire.

--Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.

--Non, Monsieur le magistrat, répondit l'agent de police.

M. Fang garda le silence pendant quelques instants; puis, se tournant

vers la partie civile, il dit d'un air courroucé:

Voulez-vous expliquer le sujet de votre plainte contre ce garçon, ou ne

le voulez-vous pas? Si vous refusez de donner des preuves, je m'en vais

vous punir pour manquer de respect envers un _magistrat_. Je le ferai par

. . .

Par qui ou par quoi, c'est ce que personne ne sait: car au même instant

le greffier et le geôlier toussèrent bien fort et très à propos sans

doute; et le premier ayant laissé tomber _par mégarde_ un gros livre

sur le parquet, le reste ne put être entendu.

Au milieu des nombreuses interruptions et des insultes réitérées de M.

Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; observant que, dans la

surprise du moment, il avait couru après l'enfant, parce qu'il l'avait

vu se sauver. Et, ajouta-t-il, oserai-je espérer que, dans le cas où M.

le magistrat considérerait ce petit garçon, sinon comme voleur, du

moins comme étant lié avec des voleurs, il voudra bien en agir avec lui

aussi doucement que la justice le lui permet? D'ailleurs il est blessé,

et je crains bien, poursuivit-il d'un air de compassion en se tournant

vers la barre, je crains réellement qu'il ne soit pas bien du tout.

--Oh! sans doute, cela se comprend, observa Fang d'un air moqueur.

Allons, toi, petit vagabond! Tes malices sont cousues de fil blanc. Ça

ne prendra pas avec moi. Comment t'appelles-tu?

Olivier essaya de répondre, mais sa langue resta attachée à son

palais. Il était d'une pâleur effrayante et tout semblait tourner

autour de lui.

--Comment t'appelles-tu, petit fripon? cria Fang d'une voix de tonnerre.

Officier! quel est son nom?

Ceci s'adressait à un gros joufflu, au gilet rayé, qui se tenait près

de la barre. Il se pencha vers l'enfant et répéta la question; mais,

voyant qu'il était réellement incapable de comprendre, et sachant que

son silence ne ferait qu'accroître la colère du magistrat, et, par

conséquent, ajouter à la sévérité de la sentence, il répondit au

hasard:

--Il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.

--Oh! il ne veut pas parler, n'est-ce pas? dit Fang. Fort bien! Où

demeure-t-il?

--Où il peut, monsieur le magistrat, répondit ce brave homme feignant

de recevoir la réponse d'Olivier.

--A-t-il des parents? demanda M. Fang.

--Il dit qu'ils sont morts depuis son enfance, répliqua l'autre de la

même manière.

A cet endroit de la question, Olivier leva la tête, et, jetant autour de

lui un regard suppliant, demanda, d'une voix mourante, qu'on voulût bien

lui donner un verre d'eau.

--Grimaces que tout cela, dit Fang, ne pense pas me prendre pour dupe.

--Je crois qu'il n'est vraiment pas bien, monsieur le magistrat, dit

l'officier de police.

--J'en sais plus long que vous là-dessus, dit Fang.

--Prenez garde, officier de police, dit le vieux monsieur levant les

mains instinctivement, prenez garde, il va tomber.

--Retirez-vous de là, officier de police, s'écria Fang d'un air brutal,

et qu'il tombe si cela lui plaît.

Olivier profita de l'obligeante permission, et tomba évanoui sur le

plancher. Les hommes de service, dans la salle, se regardèrent les uns

les autres, mais pas un seul n'osa bouger.

--Je savais bien qu'il le faisait exprès, dit Fang (comme si cet

accident eût été pour lui la preuve incontestable de ce qu'il

avançait), il en sera bientôt las.

--Qu'allez-vous prononcer, Monsieur? demanda à voix basse le greffier.

--Le condamner sommairement, dit Fang, à trois mois de prison, et au

_tread-mill_, [5] bien entendu. Evacuez la salle!

La porte était déjà ouverte à cet effet, et deux hommes se

préparaient à porter dans la prison le pauvre Olivier, qui n'avait pas

encore repris ses sens, lorsqu'un homme d'un certain âge et d'un

extérieur décent, quoique pauvre, à en juger par ses habits noirs un

tant soit peu râpés, se précipita dans la salle; et s'approchant de la

barre:

--Arrêtez! dit-il tout hors d'haleine, et sans se donner le temps de

respirer, ne l'emmenez pas! suspendez le jugement!

Malgré la mauvaise humeur et les grossièretés du juge Fang, il lui

fallut écouter le témoin. C'était le libraire; il avait tout vu, il

raconta le fait, et Olivier fut remis en liberté. M. Brownlow était

indigné de la conduite de Fang. Il voulut protester, mais on le jeta

hors de la salle. Une pâleur mortelle couvrait les joues d'Olivier; à

peine il pouvait se tenir. Le compatissant vieillard fit approcher un

fiacre, et, ayant déposé l'enfant sur l'un des coussins, ils partirent.

XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant.

--Particularité concernant un portrait.

Le fiacre roula le long de Mont-Plaisir, gagna la rue d'Exmouth,

parcourant à peu près le même chemin qu'Olivier avait dû prendre la

première fois qu'il entra à Londres en compagnie du _Matois_; et,

prenant une route différente quand il eut atteint la taverne de l'Ange,

à Islington, il s'arrêta enfin devant une petite maison de belle

apparence, dans une rue bourgeoise et retirée de Pentonville. Là, sans

perdre de temps, on prépara un lit dans lequel M. Brownlow fit placer le

pauvre enfant, qui fut gardé avec une sollicitude et une tendresse sans

égale.

Pendant plusieurs jours, Olivier demeura sans connaissance entre la vie

et la mort. Il sortit enfin de cet état; il jeta un regard inquiet

autour de lui:

--Quelle est cette chambre? Où m'a-t-on amené? dit Olivier.

Il prononça ces mots d'une voix faible, étant épuisé lui-même; mais

ils furent entendus dès l'abord, car le rideau de son lit fut tiré

aussitôt, et une bonne dame âgée, décemment vêtue, se leva en même

temps d'un fauteuil qu'elle occupait près du lit, et dans lequel elle

tricotait.

--Chut! mon ami, dit la vieille dame avec douceur. Il faut être bien

tranquille, ou vous retomberiez malade; et vous avez été bien mal,--

aussi mal qu'on peut être. Là! recouchez-vous comme un bon petit

garçon. Disant cela, la bonne dame replaça doucement la tête d'Olivier

sur l'oreiller; et, écartant les mèches de cheveux qui tombaient sur

son front, elle le regarda d'un air si bon et si affectueux, qu'il ne put

s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur la sienne et de

l'attirer autour de son cou.

--Dieu! dit la vieille dame les larmes aux yeux, quel bon petit cœur!

comme il est reconnaissant! Que dirait sa mère si, après l'avoir gardé

nuit et jour, comme je l'ai fait, elle pouvait le voir à présent?

--Peut-être bien qu'elle me voit, chuchota Olivier en joignant les

mains, peut-être bien qu'elle était assise auprès de moi, Madame; il

me semble qu'elle était auprès de moi.

--C'est l'effet de la fièvre, mon ami, dit la bonne dame.

--C'est bien possible, reprit Olivier d'un air pensif, parce qu'il y a

bien loin d'ici au ciel, et on y est trop heureux pour descendre près du

lit d'un pauvre enfant. Pourtant, si elle a su que j'étais malade, elle

m'aura plaint de là-haut, car elle a tant souffert elle-même avant de

mourir! Elle ne peut rien savoir de ce qui m'arrive cependant,

ajouta-t-il après un moment de silence; car, si elle m'avait vu battre,

cela l'aurait rendue triste, et son visage était toujours si doux et si

riant chaque fois que j'ai rêvé d'elle!

La vieille dame ne répondit rien; mais, essuyant ses yeux d'abord, puis

ses lunettes, qui étaient sur la courtepointe, elle donna à l'enfant

une boisson rafraîchissante, et, lui passant la main sur la joue, lui

recommanda de rester bien tranquillement dans son lit, sans quoi il

retomberait malade.

Olivier se tint coi; d'abord parce qu'il voulait obéir en tout à la

bonne dame, et aussi, à dire le vrai, parce qu'il était tout à fait

épuisé par ce qu'il venait de dire. Il se laissa bien aller à un

sommeil réparateur dont il fut tiré par la lumière d'une chandelle

qui, approchée de son lit, lui laissa voir un monsieur qui, lui tâtant

le pouls tout en consultant une grosse montre d'or, à tic-tac fortement

prononcé, qu'il tenait à la main, dit qu'il le trouvait beaucoup mieux.

--Vous êtes beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit ce dernier.

--Oui, Monsieur, je vous remercie, répliqua Olivier.

--Je sais bien que vous devez être mieux, reprit l'autre. Vous avez

faim, n'est-il pas vrai?

--Non, Monsieur, répondit l'enfant.

--Hein! fit le monsieur. Non, je sais bien que vous ne devez pas avoir

faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, continua-t-il d'un air d'importance

en se tournant vers la vieille dame.

Celle-ci fit un signe de tête respectueux qui semblait dire qu'elle

croyait le docteur un très habile homme: celui-ci, de son côté, parut

avoir de lui la même opinion.

--Vous avez sommeil, n'est-il pas vrai, mon ami? poursuivit le docteur.

--Non, Monsieur, répondit Olivier.

--Non, reprit l'autre d'un air de connaisseur, vous n'avez pas sommeil.

Vous n'avez pas soif, non plus, n'est-ce pas?

--Si, Monsieur, je suis un peu altéré, répliqua l'enfant.

--C'est justement ce que je pensais, madame Bedwin, dit le docteur. C'est

tout naturel, au fait, qu'il soit altéré; c'est tout à fait naturel.

Vous pouvez lui donner un peu de thé et une rôtie sans beurre. Ne le

tenez pas trop chaudement, madame Bedwin; cependant ayez bien soin qu'il

n'ait pas trop froid. Vous comprenez, n'est-ce pas?

La bonne dame fit une révérence, et le docteur, ayant goûté la potion

rafraîchissante et fait une signe d'approbation, s'éloigna en faisant

craquer ses bottes sur le parquet d'un air d'importance et de dignité.

Olivier se rendormit peu après, et il était près de minuit quand il

s'éveilla. Madame Bedwin alors lui souhaita une bonne nuit et le laissa

aux soins d'une grosse vieille femme qui venait d'entrer apportant dans

son ridicule un petit livre de prières et un large bonnet de nuit.

Il y avait déjà longtemps qu'il faisait jour quand Olivier s'éveilla

frais et dispos. La crise du mal s'était passée sans danger, et il

appartenait encore à ce monde. En moins de trois jours il fut capable de

s'asseoir sur une chaise longue, appuyé sur des oreillers; et, comme il

était encore trop faible pour marcher, madame Bedwin l'avait descendu

dans sa propre chambre, où elle s'asseyait auprès de lui, au coin du

feu, et, enchantée qu'elle était de voir en lui un mieux si sensible,

elle versa des larmes d'attendrissement.

--Ne faites pas attention, mon ami, mais ça part malgré moi, dit-elle;

là! voilà que c'est fini, maintenant, et je me sens tout à fait

soulagée!

--Vous êtes bien bonne pour moi, Madame, en vérité, dit Olivier.

--C'est bon! n'parlons pas de ça, mon ami, reprit la bonne dame. Ça n'a

rien à faire avec votre bouillon, et il est grandement temps que vous le

preniez; car le docteur dit que M. Brownlow pourrait venir vous voir ce

matin, et il faut que nous soyons sur notre _quarante-huit_: parce que

meilleure mine nous aurons, plus il sera content.

Disant cela, la bonne dame fit chauffer dans une casserole un plein bol

de bouillon assez fort (s'il eût été réduit à la force requise dans

les dépôts de mendicité) pour fournir un copieux dîner à trois cent

cinquante pauvres pour le moins.

--Aimez-vous les tableaux, mon ami? demanda la bonne dame voyant

qu'Olivier avait les yeux fixés avec une attention toute particulière

sur un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.

--Je ne saurais vous dire, Madame! répondit celui-ci sans quitter les

yeux de dessus le tableau. J'en ai vu si peu, que je ne sais vraiment pas

. . . Quelle figure douce et belle elle a, cette dame!

--Ah! dit la bonne dame, les peintres font toujours les personnes plus

jolies qu'elles ne sont; sans quoi ils n'auraient pas de pratiques, mon

enfant. Celui qui a inventé la machine pour prendre des ressemblances

aurait bien dû savoir que ça ne réussirait jamais: c'est beaucoup trop

fidèle, beaucoup trop! reprit-elle en riant de tout son cœur de la

malice avec laquelle elle avait dit cela.

--Est-ce que ça ressemble à quelqu'un, Madame? demanda Olivier.

--Oui, répliqua la bonne dame levant les yeux un instant; c'est ce qu'on

appelle un portrait.

--À qui ressemble-t-il? demanda l'enfant avec curiosité.

--Ah! dame, je ne sais pas, mon ami, reprit-elle d'un air enjoué; ce

n'est probablement pas à quelqu'un que ni vous ni moi connaissions, du

moins que je sache. Vous avez l'air de prendre plaisir à le regarder,

mon ami?

--Il est si joli! si beau! répliqua Olivier.

--Je pense que vous n'en avez pas peur? dit la bonne dame observant avec

surprise l'air de respect avec lequel l'enfant regardait le portrait.

--Oh! bien sûr que non, répondit promptement celui-ci; mais les yeux de

cette dame paraissent si tristes, et, d'où je suis, ils semblent fixés

sur moi . . . Cela me fait battre le cœur, comme s'il était vivant

(poursuivit-il d'un ton plus bas), et qu'il voulût me parler, mais qu'il

ne pût pas.

--Que le bon Dieu vous bénisse! s'écria la bonne dame en tressaillant;

ne parlez pas comme ça, enfant! vous êtes faible et nerveux après la

maladie que vous venez de faire; laissez-moi tourner votre chaise de

l'autre côté, et, alors, vous ne la verrez pas; là! dit-elle en

joignant l'action à la parole; vous ne pouvez plus le voir maintenant,

du moins!

Olivier le voyait en imagination aussi bien que si on ne l'eût pas

changé de place; mais il pensa qu'il ferait mieux de ne pas chagriner la

bonne dame, aussi il sourit gracieusement quand elle le regarda; et

madame Bedwin, de son côté, contente de voir qu'il se trouvait plus à

l'aise, sala son bouillon et y mit de petites croûtes de pain rôti avec

tout l'apparat qui convient à un apprêt si solennel. Il l'expédia avec

une promptitude extraordinaire; et il avait à peine avalé la dernière

cuillerée, qu'on frappa doucement à la porte.

--Entrez! dit la bonne dame.

M. Brownlow (car c'était lui) entra aussi lestement que possible; mais

il n'eut pas plus tôt haussé ses lunettes sur son front, et mis ses

mains derrière les pans de sa robe de chambre pour bien examiner

Olivier, que sa figure changea plusieurs fois d'expression, et qu'elle

fit des contorsions toutes plus grotesques les unes que les autres.

Olivier était affaibli par la maladie, et comme, par respect pour son

bienfaiteur, il faisait des efforts inutiles pour se tenir debout, il

finissait toujours par retomber en arrière sur sa chaise; de sorte que

M. Brownlow, qui, à dire vrai, avait à lui seul plus de sensibilité

qu'une demi-douzaine d'hommes comme lui, ne put retenir des larmes qui

s'échappèrent de ses yeux comme par un procédé hydraulique que nous

ne sommes pas assez philosophe pour pouvoir expliquer.

--Pauvre enfant! pauvre enfant! dit-il en éclaircissant sa voix. Je suis

un peu enroué, ce matin, madame Bedwin, je crains d'avoir attrapé un

rhume.

--Faut espérer que non, Monsieur, reprit celle-ci, tout le linge que je

vous ai donné était bien sec.

--Je ne sais pas, Bedwin, je ne sais pas, poursuivit M. Brownlow, il me

semble que la serviette que vous m'avez donnée hier, à dîner, était

un peu humide. Mais n'importe! Comment vous trouvez-vous, mon ami?

--Très heureux, Monsieur, répondit Olivier, et très reconnaissant de

vos bontés pour moi.

--Charmant enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous

donné quelque nourriture, Bedwin? quelque bouillon, hein!

--Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit madame

Bedwin se relevant de toute sa hauteur, et prononçant ces derniers mots

avec emphase pour faire comprendre qu'entre un bouillon et un consommé,

il n'y avait pas le moindre rapport.

--Pouah! fit M. Brownlow haussant les épaules, deux ou trois verres de

vin de Porto lui auraient fait beaucoup plus de bien, n'est-il pas vrai,

Tom White, hein?

--Je m'appelle Olivier, Monsieur, reprit le jeune convalescent d'un air

étonné.

--Olivier! dit M. Brownlow; Olivier qui? Olivier White, hein?

--Non, Monsieur, Twist; Olivier Twist.

--Drôle de nom! dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au

magistrat que vous vous nommiez White?

--Je ne lui ai jamais dit cela, Monsieur, répondit Olivier avec un

surcroît d'étonnement.

Ceci ressemblait tellement à un mensonge, que le vieux monsieur regarda

fixement Olivier. Il était impossible de ne pas le croire: le caractère

de la vérité était empreint sur tous les traits fins et délicats de

son visage.

C'est sans doute une erreur, dit M. Brownlow. Mais, quoique ce dernier

n'eût plus de motif pour considérer attentivement Olivier, l'idée de

ressemblance entre ses traits et quelque visage qui lui était connu le

travaillait si fortement, qu'il ne pouvait détourner les yeux de dessus

lui.

--Vous n'êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, Monsieur? dit

Olivier avec un regard suppliant.

--Non, non, répondit M. Brownlow. Dieu! voyez donc, Bedwin! regardez

donc là!

--En parlant ainsi, il comparait du doigt le portrait et le visage de

l'enfant. Il y avait une ressemblance parfaite. Les yeux, la bouche, les

traits, la forme de la tête étaient absolument les mêmes. L'expression

de la physionomie était tellement pareille en ce moment, que les

moindres lignes y semblaient copiées avec une exactitude qui n'avait

rien de terrestre.

Olivier ignora la cause de cette exclamation subite, car il était si

faible, qu'il ne put supporter le tressaillement qu'elle lui causa, et il

s'évanouit.

XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, le lecteur

intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage.

--Particularités et faits intéressants appartenant à cette histoire.

Quand le _Matois_ et son digne ami, maître Bates, se joignirent à ceux

qui poursuivaient Olivier, en conséquence de leur attentat à la

propriété de M. Brownlow, ils agissaient dans leur propre intérêt;

car comme la liberté individuelle est la première chose dont se vante

un Anglais de vraie race, je n'ai pas besoin de faire remarquer au

lecteur que cette action doit les exalter aux yeux de tout bon patriote.

Ce ne fut que lorsque nos deux garçons eurent parcouru un labyrinthe de

cours et de rues étroites qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous

une voûte basse et sombre. Y étant restés en silence le temps juste

qu'il leur fallait pour reprendre haleine, maître Bates poussa un cri de

satisfaction et de joie; et, partant d'un grand éclat de rire, il se

laissa tomber sur le seuil d'une porte et s'en donna à cœur joie.

--Qu'est-ce qu'y a? demanda le _Matois_.

--Ah! ah! ah! fit Charlot.

--Tu vas te taire, dit le _Matois_, regardant autour de lui avec

précaution. As-tu envie de nous faire _pincer_, animal?

--C'est plus fort que moi, dit Charlot; j'peux pas m'en empêcher, quoi!

Y m'semble encore le voir courir et s'rendre dans les poteaux au détour

des rues, puis, comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, de r'prendre

ses jambes à son cou comme de plus belle, et moi, avec l'_blavin_ dans

ma poche, criant après lui comme les autres; ah! Dieu, s'il est

possible! . . .

L'imagination active de maître Bates lui représentait la scène sous

des couleurs trop fortes; quand il en fut à ce point de son discours, il

se roula sur le seuil de la porte, et se mit à rire encore plus fort

qu'auparavant.

--Qu'est-ce que va dire Fagin? demanda le _Matois_, profitant pour cela

du moment où son ami, n'en pouvant plus, gardait le silence.

--Quoi? reprit Charlot.

--Oui, quoi? dit le _Matois_.

--Eh bien! répliqua. Charlot un tant soit peu frappé de la manière

avec laquelle le _Matois_ fit cette remarque, qu'est-ce qu'y peut dire?

Le _Matois_, en guise de réponse, s'amusa à siffler, puis il ôta son

chapeau et se gratta la tête en faisant deux ou trois grimaces.

--Je n'te comprends pas, dit Charlot.

--Tra de ri de ra . . . c'est la mère Michel qu'a perdu son . . . fit le

_Matois_ d'un air goguenard.

Ceci était explicatif, mais non pas satisfaisant. Maître Bates le

sentit bien, et demanda à son ami ce qu'il voulait dire.

Le _Matois_ ne répondit rien; mais, donnant un léger coup de tête pour

remettre son chapeau en place, et prenant sous ses bras les longs pans de

son habit, il se fit une bosse à la joue avec sa langue, se donna

quelques chiquenaudes sur le nez d'un air familier, mais expressif, et

faisant une pirouette, il s'élança dans la cour. Maître Bates le

suivit d'un air pensif. Le bruit de leurs pas sur les marches du vieil

escalier attira l'attention du juif assis en ce moment devant le feu, un

cervelas et un petit pain dans sa main gauche, un couteau dans sa droite

et un pot d'étain sur le trépied. On eût pu apercevoir un ignoble

sourire sur sa figure blême, quand il se détourna pour écouter

attentivement, penchant l'oreille vers la porte, et jetant un regard

fauve de dessous ses sourcils rouges.

--Comment cela se fait-il? murmura-t-il changeant de contenance, ils ne

sont que deux maintenant! Où est le troisième? Leur serait-il arrivé

quelque chose? Ecoutons!

Les pas se firent entendre plus distinctement. Les deux jeunes

_messieurs_ atteignirent le palier, la porte s'ouvrit lentement et elle

se referma derrière eux.

--Où est Olivier? dit le juif d'un air furieux, qu'avez-vous fait de cet

enfant?

Les jeunes filous se regardèrent l'un l'autre d'un air embarrassé,

comme s'ils redoutaient la colère du juif; mais ils gardèrent le

silence.

--Qu'est devenu Olivier? dit le juif saisissant le Matois au collet et le

menaçant avec d'horribles imprécations. Parle, ou je t'étrangle!

Parleras-tu, dit-il d'une voix de tonnerre, et le secouant d'une telle

force qu'il était tout à fait surprenant qu'il pût tenir dans son

habit, qui, comme on le sait, n'était pas des plus étroits.

--Eh bien! il _est pincé_ et voilà tout, dit enfin le Matois d'un air

bourru. Voyons, lâchez-moi, voulez-vous? Il dit, et, d'un seul élan se

dégageant de son habit qui resta entre les mains du juif, il saisit la

fourchette à faire rôtir, et visa au gilet du facétieux vieillard une

botte qui, si elle eût porté, l'aurait privé de sa gaieté pour six

semaines ou deux mois pour le moins.

Le juif, en cette circonstance, recula avec plus d'agilité qu'on n'eût

pu l'attendre d'un homme de son âge, et s'emparant du pot d'étain, il

s'apprêtait à le lancer à la tête de son adversaire, quand Charlot

Bates, détournant en ce moment son attention par un hurlement affreux,

changea la destination du pot, et Fagin le jeta plein de bière à la

tête de ce dernier.

--Allons, maintenant, que se passe-t-il ici? murmura une grosse voix: qui

est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'aie

reçu que la bière et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait l'affaire

à quelqu'un. Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un vieux voleur

de juif puisse jeter autre chose que de l'eau, et pas même encore ça,

à moins qu'il ne fraude la compagnie des eaux filtrées. Qu'est-ce que

tout ça, Fagin? Ma cravate pleine de bière!

--Venez-vous-en ici, vous! Quéqu'vous avez à rester là à c'te porte?

Comme si vous aviez à rougir de vot'maître!

L'homme qui gronda ces mots était un fort gaillard de trente-cinq ans à

peu près, portant une redingote de velours de coton noir, une culotte

courte de gros drap brun tout usée, des brodequins et des bas de coton

gris qui recouvraient des jambes massives surmontées de gros mollets; de

ces jambes auxquelles il semble toujours manquer quelque chose, si elles

ne sont garnies de chaînes.

--Venez ici, m'entendez-vous? dit-il d'un air qui n'était rien moins

qu'engageant.

Un chien blanc au poil long et sale, ayant la tête déchirée en vingt

endroits différents, entra en rampant dans la chambre.

--Vous vous faites bien prier, dit l'homme. Vous êtes devenu trop fier

sans doute pour me reconnaître en compagnie, n'est-ce pas? . . . Couchez

là!

Cet ordre fut accompagné d'un coup de pied qui envoya l'animal à

l'autre bout de la chambre.

--Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux

ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air

délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que

d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça

s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou

d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en

bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et

j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir.

--Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas

si haut.

--Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec

vot'air de m'appeler _monsieur_. Je sais bien où vous voulez en venir

quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par

mon nom, vous le connaissez bien. --Je ne le déshonorerai pas, allez,

quand mon heure sera venue!

--C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte

humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume?

--Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même

d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots

d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas

d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . .

--Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et

lui montrant du doigt les enfants.

Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant

autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule

droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en

termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est

inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda

un verre de liqueur.

--Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son

chapeau sur la table.

Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec

lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il

eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que

le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas

éloigné du cœur du facétieux vieillard.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien

faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui

amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier

fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus

convenable de faire selon les circonstances.

--J'ai bien peur, dit le juif, qu'il ne nous fasse de mauvaises affaires

s'il vient à _jaser_.

--C'est encore possible, reprit Sikes avec un malin sourire; vous êtes

_flambé_, Fagin!

--Et j'ai bien peur aussi, poursuivit le juif regardant l'autre fixement,

sans paraître faire attention à la remarque qu'il venait de faire, j'ai

bien peur que, si la mèche est découverte pour moi, elle ne le soit

aussi pour bien d'autres, et ça deviendrait du _vilain_ pour vous encore

plus que pour moi, mon cher Sikes.

--Il faut que quelqu'un aille savoir ce qui s'est passé au bureau de

police, dit Sikes d'un ton plus bas que celui qu'il avait pris depuis

qu'il était entré.

Le juif fit un signe d'approbation.

--S'il n'a pas _jasé_ et qu'il soit en prison, n'y a pas d'danger

jusqu'à c'qu'y sorte, reprit Sikes, et alors y n'faut pas l'perdre de

vue. Faut mettre la main dessus d'une façon ou d'autre.

Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.

La prudence de ce plan de conduite était évidente, sans aucun doute;

mais malheureusement il y avait un obstacle à surmonter pour le mettre

à exécution: c'est que le Matois, Charlot, Fagin et Sikes lui-même se

trouvaient avoir l'antipathie la plus grande pour approcher d'un bureau

de police, pour quelque cause et quelque prétexte que ce fût.

Combien de temps ils auraient pu être là à se regarder les uns les

autres dans un état d'incertitude rien moins qu'agréable, c'est ce

qu'on ne peut savoir. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de faire

aucune conjecture à ce sujet, car l'entrée subite de deux jeunes

demoiselles qu'Olivier avait déjà vues auparavant ranima la

conversation.

--Voilà justement notre affaire! dit Fagin. Betty ira, n'est-ce pas, ma

chère?

--Où donc? demanda celle-ci.

--Seulement jusqu'au bureau de police, ma chère, dit le juif d'un ton

doucereux.

C'est une justice à rendre à celle-ci de dire qu'elle ne refusa pas

positivement, mais qu'elle exprima simplement le désir _de se donner, au

diable_ plutôt que d'y aller: excuse honnête et délicate qui prouve

que la jeune _demoiselle_ était douée de cette politesse naturelle qui

fait qu'on ne peut affliger son semblable par un refus formel.

Le juif, un tant soit peu décontenancé de la réponse de cette

_demoiselle_, qui était _gaiement_ (pour ne pas dire _magnifiquement_)

parée d'une robe rouge, avec des bottines vertes et des papillotes

jaunes, s'adressa à l'autre.

--Nancy, ma chère, dit-il d'un air flatteur, qu'en dis-tu?

--Que ça ne me va pas, Fagin, répondit Nancy. Ainsi ce n'est guère la

peine de m'en parler.

--Que veux-tu dire par là? dit Sikes levant brusquement la tête.

--C'est comme je l'dis, Guillaume, reprit la fille avec le plus grand

sang-froid.

--Pourquoi cela? répliqua Sikes. Tu es justement la personne qui

convient; personne ne te connaît dans ce quartier.

--Avec ça que j'n'ai pas envie non plus qu'on me connaisse, continua

Nancy sur le même ton; c'est plutôt _non_ que _oui_ avec moi, Guillaume.

--Elle ira, Fagin, dit Sikes.

--Non, elle n'ira pas, Fagin, s'écria Nancy.

--Je vous dis qu'elle ira, Fagin, répliqua Sikes.

Celui-ci avait raison: à force de menaces, de promesses et de présents

alternativement, la demoiselle en question se laissa enfin persuader.

Elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable

amie, ayant quitté récemment l'élégant faubourg de _Ratcliffe_ pour

venir habiter le quartier _de Field-Lane_, qui lui est tout opposé; elle

n'avait donc point la crainte d'être reconnue par aucune de ses

nombreuses connaissances.

En conséquence, ayant mis un tablier blanc et enfoncé ses papillotes

sous un chapeau de paille (deux articles de parure tirés du magasin

inépuisable du juif), Nancy se disposa à remplir sa mission.

--Attends un instant, ma chère, dit le juif apportant un petit panier

couvert. Prends cela, ça donne toujours un air plus respectable.

--Donne-lui aussi une grosse clef, pour porter de l'autre main, Fagin,

dit Sikes, ça ressemble mieux à une cuisinière qui va au marché.

--C'est vrai, reprit le juif passant une grosse clef à l'index de la

main droite de la jeune fille. Là! . . . c'est vraiment ça!

continua-t-il en se frottant les mains.

--Oh! mon frère! mon frère bien-aimé! mon cher petit frère! s'écria

Nancy feignant le chagrin, et se tordant les mains en signe de

désespoir, qu'est-il devenu? Où l'a-t-on emmené? Ah! par pitié,

Messieurs, dites-moi ce qu'est devenu cet enfant; je vous en supplie,

Messieurs, dites-le-moi!

Ayant dit ces paroles du ton le plus lamentable, à la satisfaction

indicible de ses auditeurs, Nancy se tut, jeta un regard à la compagnie,

fit un sourire d'intelligence à chacun et disparut.

--Ah! c'est une fille bien adroite, mes enfants! dit le juif en secouant

la tête d'un air grave comme un muet avertissement de suivre

l'_illustre_ exemple qu'ils avaient devant les yeux.

--Elle est la gloire et l'honneur de son _sesque_, dit Sikes remplissant

son verre et donnant un coup de son énorme poing sur la table.

--A sa santé! Dieu veuille que toutes les femmes lui ressemblent!

Tandis qu'en son absence on faisait ainsi son éloge, l'incomparable

jeunesse se dirigeait de son mieux vers le bureau de police, où, malgré

quelque peu de timidité naturelle à son sexe de marcher ainsi seule

dans les rues, elle arriva peu de temps après en toute sûreté.

Prenant par les derrières du bâtiment, elle frappa doucement avec sa

clef à la porte d'une des cellules et prêta l'oreille; comme elle

n'entendit aucun bruit en-dedans, elle toussa et écouta encore, et,

voyant qu'on ne répondait pas, elle appela.

--Olivier, dit Nancy d'une voix douce, Olivier! mon ami!

--Qui est là? répondit-on d'une voix faible et languissante.

--N'y a-t-il pas un petit garçon ici? demanda Nancy en soupirant.

--Non, fut-il répondu que Dieu l'en préserve!

Comme aucun de ces criminels ne répondit au nom d'Olivier et ne put en

donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de la police (le gros

joufflu au gilet rayé dont il a déjà été parlé), et, avec des

lamentations et des cris qu'elle rendit encore plus pitoyables en agitant

son panier et sa clef, elle demanda son frère chéri.

--Il n'est pas ici, ma chère, dit ce dernier.

--Où est-il? dit Nancy d'un air égaré.

--Le monsieur l'a emmené, reprit l'autre.

--Quel monsieur? oh! Dieu du ciel! quel monsieur? s'écria la fille.

En réponse à ces questions incohérentes, l'agent de police raconta à

cette sœur affligée comme quoi Olivier s'était évanoui dans le bureau

du magistrat, et comment, sur la déposition d'un témoin qui avait

prouvé que le vol avait été commis par un autre enfant, qui s'était

sauvé, il avait été acquitté et emmené par le plaignant à la

demeure de ce dernier, quelque part du côté de Pentonville, d'après

l'adresse que le monsieur avait donnée au cocher en montant dans le

fiacre.

Dans un état affreux de doute et d'incertitude, l'éplorée se retira en

chancelant; mais à peine eut-elle franchi le seuil de la porte, que,

reprenant sa démarche ferme et assurée, elle se rendit en toute hâte

à la demeure du juif par le chemin le plus long et le plus détourné.

Guillaume Sikes n'eut pas plus tôt connu le résultat de la démarche de

Nancy, qu'appelant son chien brusquement et mettant son chapeau sur sa

tête, il s'en alla sans dire adieu à la compagnie.

--Il faut que nous sachions où il est, mes enfants; il faut que nous le

trouvions, dit le juif grandement troublé. Charlot, ne fais rien autre

chose que d'aller à sa recherche, jusqu'à ce que tu nous aies rapporté

de ses nouvelles. Nancy, ma chère, il faut que je le trouve, n'y a pas

à dire. Je compte sur toi, ma chère; sur toi et sur le _Matois_, pour

tout cela.

--Attendez! attendez! ajouta-t-il ouvrant un des tiroirs de la commode

d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai cette

_boutique_ ce soir. Vous savez où me trouver; ne vous arrêtez pas ici

un instant, pas un seul instant, mes amis. Disant cela, il les poussa

hors de la chambre, et, fermant soigneusement la porte aux verrous et à

la clef, il tira de sa cachette la boite qu'il avait, sans le vouloir,

découverte aux yeux d'Olivier, il se mit en devoir de cacher les montres

et les bijoux sous ses vêtements.

XIV. --Détails concernant le séjour d'Olivier chez M. Brownlow.

--Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message

dont l'enfant est chargé.

Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la

brusque exclamation de M. Brownlow; et, le sujet du tableau ayant été

évité avec soin, de même que ce qui pouvait avoir rapport à

l'histoire ou à l'avenir de l'enfant, la conversation roula sur des

choses capables de l'amuser sans exciter sa sensibilité. Il était

encore trop faible pour se lever à l'heure du déjeuner; mais le

lendemain, lorsqu'il descendit dans la chambre de la femme de charge, son

premier soin fut de jeter un coup d'œil sur la muraille dans l'espoir de

revoir la figure de la belle dame.

--Ah! fit la femme de charge suivant des yeux le regard d'Olivier, il est

parti, comme vous le voyez.

--Je vois bien, Madame, reprit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-t-on

ôté de là?

--On l'a descendu dans le salon, mon enfant, parce que M. Brownlow dit

que, comme la vue de ce portrait paraît vous faire mal, cela pourrait

retarder votre guérison, poursuivit la bonne dame.

--Oh! que non, Madame! répliqua Olivier; cela ne me faisait pas de mal,

je vous assure; j'avais tant de plaisir à le voir!

--C'est bon, c'est bon! dit la dame d'un air enjoué; rétablissez-vous

le plus vite que vous pourrez, et on le remettra à sa place, c'est moi

qui vous le dis. Maintenant, parlons d'autre chose.

Voilà tout ce qu'Olivier put savoir pour cette fois du tableau

mystérieux; et comme la vieille dame s'était montrée si bonne envers

lui pendant sa maladie, il essaya de porter son attention sur un autre

objet: c'est pourquoi il prêta une oreille attentive aux récits

nombreux qu'elle lui fit au sujet de sa fille, mariée à un grand bel

homme, habitant tous deux la province.

M. Brownlow lui fit acheter un habillement neuf, et lui laissa la

liberté de disposer à son gré de ses vieilles hardes. Il les donna à

un domestique, qui les vendit le jour même à un juif.

Un soir qu'il était à causer avec madame Bedwin, quelques jours après

l'aventure du portrait, M. Brownlow envoya dire que, si Olivier se

sentait bien, il le priait de venir dans son cabinet pour causer un

instant avec lui.

--Bonne Vierge Marie! s'écria madame Bedwin, lavez-vous bien vite les

mains, et venez ensuite que je vous arrange un peu les cheveux. Si

j'avais pu prévoir ça, je vous aurais mis un col blanc et je vous

aurais fait propre comme un sou.

Olivier se lava les mains, selon que la bonne dame le lui avait dit; et,

quoique celle-ci regrettât beaucoup de n'avoir seulement pas le temps de

plisser la petite collerette de son jeune protégé, il avait vraiment si

bonne mine qu'elle ne put s'empêcher de dire en le regardant des pieds

à la tête, qu'elle ne savait réellement pas s'il lui aurait été

possible, lors même qu'elle eût été prévenue longtemps d'avance,

d'opérer en lui un plus grand changement en mieux.

Ainsi encouragé par ces paroles de la bonne dame, Olivier entra dans le

cabinet de Brownlow, après avoir frappé doucement à la porte. C'était

une jolie petite pièce remplie de livres, ayant vue sur des jardins

superbes. À une table auprès de la croisée était assis ce monsieur

avec un volume à la main. Il posa son livre sur la table à la vue

d'Olivier, et lui dit de venir s'asseoir auprès de lui.

--Maintenant, dit M. Brownlow prenant un ton plus doux et plus sérieux

cependant, j'ai besoin que vous prêtiez une oreille attentive à ce que

je vais vous dire, mon ami. Je vous parlerai à cœur ouvert, persuadé

que je suis que vous êtes aussi capable de me comprendre que bien des

personnes plus âgées que vous.

--Oh! ne me parlez pas de me renvoyer, Monsieur, je vous en conjure!

s'écria l'enfant effrayé du ton avec lequel M. Brownlow fit cet exorde.

Ne m'exposez pas à errer de nouveau dans les rues! Gardez-moi ici comme

domestique! Ne me renvoyez pas à l'affreux endroit d'où je viens! ayez

pitié d'un pauvre enfant, Monsieur, je vous en supplie!

--Mon cher enfant, dit le vieux monsieur touché de l'accent avec lequel

Olivier fit cet appel soudain à sa sensibilité, vous n'avez pas besoin

de craindre que je vous abandonne, à moins que vous ne m'en donniez le

sujet.

--Jamais, Monsieur! jamais, je vous assure! répliqua Olivier.

--J'ai tout lieu de le croire, reprit à son tour le vieux monsieur;

j'espère bien que vous ne m'en donnerez jamais le sujet. J'ai déjà

été trompé auparavant par des gens à qui j'ai voulu faire du bien

malgré cela, je me sens tout disposé à vous accorder ma confiance, et

je suis plus intéressé en votre faveur que je ne puis m'en rendre

compte à moi-même. Les personnes qui ont possédé mon affection la

plus tendre reposent en paix dans la tombe; mais, quoique la joie et le

bonheur de ma vie les y aient suivies, je n'ai pas fait un cercueil de

mon cœur, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces

émotions. Une profonde affliction n'a fait que les rendre plus fortes,

et cela doit être, car elle épure notre cœur. C'est bien, c'est bien,

poursuivit-il d'un air enjoué; je dis cela, parce que vous avez un jeune

cœur, et que, sachant que j'ai eu de grands chagrins, vous éviterez

avec plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin,

sans un seul ami sur la terre; toutes les recherches que j'ai faites à

ce sujet confirment votre rapport; racontez-moi votre histoire, d'où

vous venez, qui vous a élevé, et comment vous vous êtes trouvé en

compagnie de ceux avec qui je vous ai vu. Dites-moi la vérité, et si je

vois que vous n'ayez commis aucun crime, vous ne serez jamais sans ami

tant que je vivrai.

Les sanglots d'Olivier lui ôtèrent la parole pendant quelques instants,

et comme il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme,

et, de là emmené par M. Bumble au dépôt de mendicité, deux coups de

marteau qui partaient d'une main impatiente se firent entendre à la

porte de la rue, et presque aussitôt la domestique vint annoncer M.

Grimwig.

--Monte-t-il? demanda M. Brownlow.

--Oui, Monsieur, répondit celle-ci; il s'est informé s'il y avait des

_muffins_ à la maison, et comme je lui ai répondu que oui, il a dit

qu'il était venu pour prendre le thé avec vous.

Olivier Twist: Les voleurs de Londres · 第 38 / 60 题