Noé Claypole courut à toutes jambes le long des rues, et ne s'arrêta,
pour reprendre haleine, que quand il fut arrivé au dépôt de
mendicité. Ayant attendu là quelques minutes pour donner le temps aux
larmes et aux sanglots de venir à son aide, et pour prêter à sa
physionomie un air de terreur et d'effroi, il frappa rudement à la porte
et présenta une mine si piteuse au vieux pauvre qui la lui ouvrit, que
ce dernier, bien qu'accoutumé à ne voir autour de lui que des mines
piteuses, même aux plus beaux jours de l'année, recula d'étonnement.
--Qu'est-il donc arrivé à ce garçon? demanda le vieux pauvre.
--M. Bumble! M. Bumble! s'écria Noé feignant l'épouvante et
s'exprimant si haut, que non seulement ses accents parvinrent aux
oreilles de M. Bumble, qui était à quelques pas de là, mais qu'ils
effrayèrent tellement ce digne fonctionnaire, qu'il se précipita dans
la cour sans son fidèle tricorne (circonstance aussi rare que curieuse,
qui nous fait voir que, quand il est mu par une impulsion soudaine et
puissante, un bedeau même peut être atteint d'une Visitation
momentanée de l'oubli de soi-même en même temps que de sa dignité
personnelle).
--Monsieur Bumble, dit Noé, si vous saviez, Monsieur . . . Olivier a . .
.
--Eh bien! quoi? qu'a-t-il fait, Olivier? demanda le bedeau avec un rayon
de plaisir dans ses yeux métalliques. Il ne se serait pas sauvé, par
hasard? aurait-il fait ce coup-là, Noé?
--Non, Monsieur, bien du contraire, y n's'a pas en sauvé; mais il est
devenu assassin, répliqua Noé. Il a voulu m'assassiner, Monsieur, et
puis Charlotte, et puis Madame. Oh! la, la, la, la, mon Dieu, que je
souffre! si vous saviez, Monsieur! (Et en même temps il se tortillait
dans tous les sens, se tenant le ventre à deux mains, et faisant des
contorsions et des grimaces horribles pour faire croire à M. Bumble que
de l'attaque violente qu'il avait soutenue, il avait eu quelque chose de
dérangé dans le corps, qui le faisait cruellement souffrir en ce
moment.)
Voyant qu'il avait atteint le but qu'il s'était proposé, et que son
rapport avait entièrement paralysé le bedeau, il jugea à propos
d'ajouter à l'effet qu'il venait de produire en se lamentant sur une
octave et demie plus haut qu'auparavant, et ayant aperçu un monsieur en
gilet blanc, qui traversait la cour, il conçut l'heureuse idée
d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation du susdit monsieur en
criant plus fort que jamais.
En effet, le monsieur n'eut pas fait deux pas, qu'il se retourna
brusquement, s'informant du motif qui faisait ainsi hurler ce jeune
dogue, et pourquoi M. Bumble ne lui administrait pas quelques bons coups
de canne, pour le faire pleurer pour quelque chose.
--C'est un pauvre garçon de l'école de charité, dit Bumble, qui a
manqué d'être assassiné par le jeune Twist.
--J'en étais sûr! dit l'homme au gilet blanc s'arrêtant tout court. Je
le savais bien! J'eus, dès le premier abord, un étrange pressentiment
que ce petit audacieux se ferait pendre un jour!
--Il a voulu aussi assassiner la domestique, dit Bumble tout pâle de
frayeur.
--Et puis sa maîtresse, reprit Noé.
--Et son maître aussi, m'avez-vous dit, je crois, Noé? ajouta le bedeau.
--Non, Monsieur, il est sorti, sans quoi il l'aurait assassiné,
répliqua Noé; il a dit qu'il voulait l'assassiner.
--Ah! il a dit qu'il le voulait, n'est-ce pas, mon garçon? dit le
monsieur au gilet blanc.
--Oui, repartit Noé. --Oh! à propos, Monsieur, ma maîtresse m'envoie
demander à M. Bumble s'il pourrait venir un moment à la maison pour
fouailler Olivier, vu que mon maître est sorti.
--Certainement, mon garçon, certainement! dit le monsieur au gilet blanc
d'un air gracieux. Et, passant sa main sur la tête de Noé, qui était
plus grand que lui de trois pouces pour le moins: Tu es un bon garçon,
un bien bon garçon, ajouta-t-il. Tiens, voilà un sou pour toi. Bumble!
courez de ce pas avec votre canne chez Sowerberry, et voyez vous-même ce
qu'il y a de mieux à faire. Ne le ménagez pas, Bumble, entendez-vous?
--Non, Monsieur, répliqua l'autre ajustant un fouet qui s'adaptait au
bout de sa canne, et dont il se servait pour infliger des corrections
paroissiales.
--Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner non plus. On n'en fera jamais
rien que par les coups, dit l'homme au gilet blanc.
--Je n'y manquerai pas, Monsieur, reprit le bedeau.
Pendant ce temps la canne et le tricorne ayant été ajustés chacun en
son lieu et place, à la satisfaction de leur commun maître, M. Bumble
et Noé Claypole se rendirent en toute hâte vers la demeure de
Sowerberry.
La situation des affaires ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry
n'était pas encore de retour, et Olivier continuait de donner des coups
de pied dans la porte du cellier avec une égale vigueur. Le rapport
fidèle que firent Charlotte et madame Sowerberry, au sujet de la
férocité de l'enfant, fut d'une nature si alarmante, que M. Bumble
jugea prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. En conséquence il
y donna lui-même un coup de pied, en manière d'exorde, et, appliquant
ses lèvres au trou de la serrure, il dit d'un ton grave et imposant:
--Olivier!
--Ouvrez-moi la porte, vous! répondit l'enfant.
--Reconnais-tu bien cette voix, Olivier? demanda le bedeau.
--Oui, reprit Olivier.
--N'en avez-vous pas peur, Monsieur, ne tremblez-vous pas de tous vos
membres tandis que je vous parle? poursuivit le bedeau.
--Non, répondit hardiment Olivier.
Une réponse si différente de celle à laquelle il avait droit de
s'attendre, et qu'il était habitué à recevoir, n'ébranla pas peu M.
Bumble. Il fit trois pas en arrière, se redressa de toute sa hauteur, et
porta ses regards alternativement sur les trois spectateurs, sans pouvoir
proférer une parole.
--Oh! vous voyez, monsieur Bumble, dit madame Sowerberry, il faut qu'il
soit fou! Un enfant qui ne posséderait que la moitié de sa raison
n'oserait pas vous parler ainsi.
--Ce n'est pas de la folie, Madame, dit M. Bumble après quelques
instants d'une mûre réflexion, c'est la viande.
--Qu'est-ce que vous dites que c'est? s'écria madame Sowerberry.
--La viande, Madame, repartit le bedeau d'un ton emphatique, c'est tout
bonnement la viande. Vous l'avez surchargé de nourriture, vous avez
_érigé_ en lui une âme et un esprit artificiels qui ne conviennent
nullement à une personne de sa condition: comme les administrateurs, qui
sont des philosophes expérimentés vous le diront eux-mêmes, madame
Sowerberry. Quelle est la nécessité pour les pauvres d'avoir un esprit
et une âme? N'est-ce pas assez que nous les fassions vivre? Si vous ne
lui aviez donné que du gruau, Madame, ceci ne serait jamais arrivé.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit madame Sowerberry levant pieusement les yeux
vers le plafond de la cuisine, faut-il que cela vienne d'un excès de
libéralité!
La libéralité de madame Sowerberry envers Olivier consistait en une
prodigalité confuse de rogatons que personne autre que lui n'aurait
voulu manger: aussi y avait-il beaucoup d'abnégation et de dévouement
à rester volontairement sous la lourde accusation de M. Bumble, dont (à
lui rendre justice) elle était innocente de pensée, de parole et
d'action.
--Eh bien! dit le bedeau lorsque la dame, revenue de son extase, eut
ramené ses yeux vers la terre, la seule chose qu'il y ait à faire
maintenant, selon moi, est de le laisser là vingt-quatre heures,
jusqu'à ce que la faim se fasse un peu sentir chez lui; après quoi vous
le laisserez sortir, et vous le mettrez au gruau pendant tout le temps de
son apprentissage. Il provient de mauvaises gens, madame Sowrerberry; des
pas grand-choses, rien qu'ça. Le médecin et la garde m'ont dit que sa
mère est venue ici au milieu de difficultés et de peines qui auraient
tué une femme vertueuse longtemps auparavant.
A ce point du discours du bedeau, Olivier, en ayant assez entendu pour
savoir qu'on faisait de nouveau allusion à sa mère, se remit à frapper
d'une telle force qu'on ne pouvait plus s'entendre. M. Sowerberry rentra
sur ces entrefaites, et le crime d'Olivier lui ayant été raconté avec
toute l'exagération que ces dames jugèrent la plus capable d'exciter
son courroux, il ouvrit en un clin d'œil la porte du cellier et en fit
sortir son apprenti rebelle en le prenant au collet.
Les habits d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte, son visage
était meurtri et égratigné, et ses cheveux étaient épars sur son
front. Le rouge de la colère n'avait pas encore disparu de ses joues;
et, lorsqu'il fut tiré de sa prison, loin de paraître intimidé, il
lança à Noé un regard menaçant.
--Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry secouant Olivier par le
collet, et lui appliquant un soufflet sur l'oreille.
--Il a dit du mal de ma mère, reprit l'enfant.
--Eh bien! quand même encore! dit madame Sowerberry, petit scélérat!
--Il n'a pas encore dit tout c'qu'elle mérite.
--Elle ne le mérite pas, dit Olivier.
--Elle le mérite, dit madame Sowerberry.
--C'est un mensonge! repartit Olivier. [3]
Madame Sowerberry versa un torrent de larmes. Ce torrent de larmes ne
laissait à M. Sowerberry aucune alternative. Le lecteur avisé
comprendra facilement que, si ce dernier eût hésité un seul instant à
punir très sévèrement Olivier, il eût été, eu égard à tous ces
usages reçus en fait de disputes matrimoniales, une brute, un mari
dénaturé, une basse imitation de l'homme, et tant d'autres charmantes
épithètes, trop nombreuses pour être insérées dans ce chapitre. À
lui rendre justice, il était, autant que s'étendait son pouvoir qui
n'allait pas bien loin, assez bien disposé en faveur de l'enfant
peut-être bien parce qu'il y allait de son intérêt; peut-être encore
parce que sa femme ne pouvait le souffrir. Pourtant, comme je viens de le
dire, ce torrent de larmes ne lui laissait point d'alternative, il
l'étrilla de manière à satisfaire son épouse outragée, et à rendre
inutile l'usage de la canne paroissiale. Notre jeune héros fut enfermé
tout le reste du jour dans l'arrière-cuisine, en compagnie d'une pompe
et d'un morceau de pain sec. À la nuit, madame Sowerberry lui ouvrit,
non sans avoir fait auparavant quelques remarques peu flatteuses au sujet
de sa mère, et ce fut au milieu des railleries et des sarcasmes de Noé
et de Charlotte qu'il alla rejoindre son lit de douleur.
Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul dans l'atelier du croquemort qu'il
donna un libre cours à l'émotion que le traitement de la journée avait
dû éveiller dans son cœur d'enfant. Il avait entendu leurs sarcasmes
avec mépris, il avait supporté les coups sans proférer une seule
plainte, car il avait senti naître en lui cette noble fierté capable
d'étouffer le moindre cri, quand même on l'aurait brûlé vif; mais
maintenant qu'il n'y avait personne qui pût le voir ou l'entendre, il se
laissa tomber à genoux sur le plancher, et, cachant son visage dans ses
mains, il répandit de telles larmes, que Dieu veuille que pour le bien
de notre esprit, peu d'enfants aussi jeunes aient jamais occasion d'en
répandre devant lui!
Olivier resta longtemps immobile dans cette position, la chandelle était
près de finir dans sa bobèche lorsqu'il se releva; et ayant regardé
autour de lui avec précaution en écoutant attentivement, il tira les
verrous de la porte d'entrée et jeta un coup d'œil dans la rue.
La nuit était sombre et froide, et les étoiles parurent aux yeux de
l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais vues
auparavant. Il ne faisait pas de vent; et les ombres noires des arbres,
par leur immobilité, avaient quelque chose de sépulcral comme la mort
même. Il referma doucement la porte, et ayant profité de la lumière
vacillante du bout de chandelle qui finissait pour envelopper dans un
mouchoir le peu de vêtements qu'il avait, il s'assit sur un banc en
attendant le jour.
Aux premiers rayons de l'aurore qui commencèrent à poindre à travers
les fentes des volets de la boutique, Olivier se leva et ouvrit de
nouveau la porte. Un regard craintif autour de lui, un moment
d'hésitation . . . il l'a refermée sur lui et le voilà au milieu de la
rue . . . Il regarde à droite et à gauche, ne sachant trop de quel
côté fuir. Il se rappelle avoir vu les chariots, lorsqu'ils quittaient
le pays, gravir lentement la colline: il se dirige de ce côté; et
étant arrivé à un sentier qu'il savait rejoindre la route un peu plus
loin, il le prit et marcha bon train.
Le long de ce même sentier, Olivier se ressouvint d'avoir trotté côte
à côte avec M. Bumble, lorsque ce dernier le ramenait de la succursale
au dépôt de mendicité. Ce chemin conduisait à la chaumière. Son
cœur battit bien fort en y pensant, et il lui prit envie de revenir sur
ses pas. Il avait cependant fait un bon bout de chemin et il perdrait
beaucoup de temps en agissant ainsi; et puis il était si matin, qu'il
n'y avait pas de danger qu'on l'aperçût. Il continua donc et arriva
devant la maison. Il n'y avait pas d'apparence que les commensaux fussent
levés à une heure si matinale. Il s'arrêta et regarda avec précaution
dans le jardin. Un enfant y était occupé à arracher les mauvaises
herbes d'un carré; et venant à lever la tête pour se reposer, Olivier
reconnut en lui un de ses camarades d'enfance. Il fut bien aise de le
voir avant de partir; car, quoique plus jeune que lui, cet enfant avait
été son ami et son compagnon de jeu; ils avaient été affamés, battus
et enfermés ensemble tant et tant de fois!
--Chut, Richard! fit Olivier comme le petit garçon courut à la porte,
et passa ses petits bras au travers de la grille pour lui faire accueil.
Est-on levé ici?
--Non, il n'y a que moi! repartit l'enfant.
--N'faut pas dire que tu m'as vu, entends-tu, Richard, dit Olivier. Je me
sauve: on me battait et on me maltraitait, j'm'en vas chercher fortune
ailleurs, bien loin d'ici, je ne sais pas où. Comme tu es pâle!
--J'ai entendu l'médecin leur dire que j'me mourais, reprit l'enfant
avec un sourire languissant. J'suis si content d'te voir, mon cher ami!
Mais, ne t'amuse pas; va-t'en bien vite!
--Non, non, je veux te dire au revoir, poursuivit Olivier. Je te
reverrai, Richard, j'en suis sûr! Tu seras bien portant et plus heureux
alors.
--Je l'espère bien, dit l'enfant, mais quand je serai mort, pas avant.
Je sais bien que le médecin a raison, Olivier, parce que je rêve si
souvent du ciel et des anges, et je vois des figures douces comme je n'en
ai jamais vu quand je suis éveillé. Embrasse-moi, continua-t-il en
grimpant sur la porte du jardin. Et passant ses petits bras autour du cou
d'Olivier: Au revoir, mon ami! que Dieu te bénisse!
Quoique donnée par un enfant, cette bénédiction était la première
qu'Olivier eût jamais entendu invoquer sur sa tête; et au milieu des
souffrances et des vicissitudes de sa vie future, il ne l'oublia jamais
une seule fois.
VIII. --Olivier se rend à Londres, et rencontre en chemin un singulier
jeune homme.
Olivier, arrivé à la barrière où aboutissait le sentier, se trouva de
nouveau sur la grand-route. Il était alors huit heures; quoiqu'il eût
déjà fait cinq milles, il courut et se cacha tour à tour derrière les
haies jusqu'à midi, dans la crainte d'être rattrapé dans le cas où
l'on serait à sa poursuite. Alors il s'assit auprès d'une borne et se
mit à penser, pour la première fois, à l'endroit où il devait aller
pour tâcher de gagner sa vie.
Ayant souvent entendu dire par les vieillards du dépôt de mendicité
qu'un garçon d'esprit ne pouvait manquer de réussir à Londres, et
qu'il y avait dans cette grande ville des ressources dont les habitants
de la province ne se faisaient aucune idée, c'était justement l'endroit
qui convenait à l'enfant sans asile, et qui pouvait mourir dans la rue
si personne ne venait à son secours. Il marcha donc avec courage,
couchant en plein champ, vivant tantôt d'aumônes, tantôt de débris
jetés à la borne, rebuté partout, chassé de partout.
Le septième jour de son départ, il entra de très grand matin,
clopin-clopant, dans la petite ville de Barnet. Les contrevents des
maisons étaient fermés, les rues désertes; personne n'était encore
levé pour vaquer aux occupations de la journée. Le soleil se levait
tout radieux; mais sa lumière ne faisait que montrer à l'enfant, d'une
manière plus sensible, et sa tristesse et sa misère, en même temps
qu'il s'assit sur les marches froides d'un perron les pieds en sang et
couverts de poussière.
Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores se levèrent et les gens
commencèrent à circuler dans les rues. Quelques personnes (un bien
petit nombre) s'arrêtèrent un moment pour le considérer, ou se
détournèrent seulement en passant rapidement; mais pas un ne le
secourut, on ne se donna même pas la peine de s'informer comment il se
trouvait en cet endroit. Le pauvre enfant n'avait pas le cœur de
mendier, et il était assis là sans savoir que devenir.
Il y avait déjà quelque temps qu'il était sur les marches de ce
perron, s'étonnant du grand nombre de tavernes qu'il voyait (presque
toutes les maisons de Barnet étant des tavernes), et regardant avec
insouciance les voitures publiques qui passaient devant lui, surpris
cependant de la rapidité et de la légèreté avec laquelle elles
franchissaient en peu d'heures une distance qui lui avait demandé, à
lui, toute une semaine d'un courage et d'une résolution au-dessus de son
âge, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune
garçon qui quelques instants auparavant venait de passer, sans paraître
le remarquer, était revenu se placer de l'autre côté de la rue et le
considérait avec la plus grande attention. D'abord il n'y attacha aucune
importance; mais, voyant que ce garçon restait si longtemps dans la
même attitude, il leva la tête et le regarda de la même manière.
Alors celui-ci traversa la rue et venant droit à lui:
--Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne? dit-il en s'adressant à
Olivier.
L'individu qui fit cette question à notre jeune voyageur était à peu
près de son âge; mais c'était bien le garçon le plus original
qu'Olivier eût jamais vu.
--Eh bien! vieux, de quoi qu'il en r'tourne?
--Je meurs de faim et je suis très fatigué, répondit Olivier les
larmes aux yeux; j'ai fait une longue trotte: j'ai marché pendant sept
jours.
--Pendant sept jours! dit le jeune homme. Ah! je devine. Par ordre du
bec. Hein? --Mais, ajouta-t-il remarquant la surprise d'Olivier, je pense
que tu ne sais peut-être pas ce que c'est qu'un bec, mon jeune camarade?
Olivier répondit ingénument qu'il avait toujours entendu dire qu'un bec
était la bouche d'un oiseau.
--En v'là un _jobard_! s'écria le _jeune homme_: le _bec_, c'est le
magistrat. _Marcher par ordre du bec_, c'n'est pas aller tout droit, mais
toujours grimper, sans jamais redescendre. N'as-tu jamais été sur le
_moulin_?
--Quel moulin? demanda Olivier.
--Quel moulin! quel moulin! le moulin qui va cent fois plus vite quand
les eaux sont basses, c'est-à-dire quand la bourse est à sec, que quand
elles sont hautes, parce que, dans ce dernier cas, il y a toujours bien
moins d'ouvriers. Ça s'comprend facilement du reste. Viens avec moi, tu
n'as rien à mettre sous la dent, et faut que tu tortilles. N'y a pas
grand-chose à la poche, seulement un rond et un jacques, voilà tout,
mais aussi loin qu'ça ira, ça ira. Allons, en avant les cliquettes!
Ayant aidé Olivier à se soulever, le jeune monsieur entraîna ce
dernier vers une boutique de regrattier, où il acheta un peu de jambon
et un petit pain de deux livres, dans lequel il fit un trou où il
introduisit le jambon pour le garantir de la poussière; puis, mettant le
tout sous son bras, il se dirigea vers un cabaret de chétive apparence,
et entra dans une salle sur le derrière. Là, un pot de bière ayant
été apporté par ordre du mystérieux jeune homme, Olivier donna dessus
à un signe de son nouvel ami, et fit un long et splendide repas, pendant
lequel l'étrange garçon l'observait de temps en temps avec la plus
grande attention.
--Tu vas à Londres? dit le jeune monsieur quand Olivier eut fini.
--Oui.
--As-tu un logement?
--Non.
--De l'argent?
--Non.
L'étrange garçon siffla et mit les mains dans ses poches, aussi avant
toutefois que les manches de son habit le lui permirent.
--Demeurez-vous à Londres? demanda Olivier.
--Oui, quand je suis chez moi! répondit l'autre. Je pense que tu ne sais
pas où coucher cette nuit, hein?
--Non, reprit Olivier. Je n'ai pas dormi à couvert depuis que j'ai
quitté mon pays.
--Ne te fais pas de bile pour ça. T'as tort de te tourmenter ainsi les
paupières, répliqua le jeune monsieur. J'dois être moi-même à
Londres ce soir, et j'connais là un vieillard respectable qui te donnera
un logement pour rien, et y n'aura pas la peine de t'rendre la monnaie de
ta pièce; c'est-à-dire si tu es présenté par quelqu'un de ses amis,
bien entendu. Et avec ça qu'y n'me connaît pas du tout! Non, s'cusez!
pus qu'ça d'connaissance!
Disant cela, le jeune monsieur sourit, pour donner à entendre que la
dernière partie de son soliloque était purement ironique, et il vida
son verre incontinent.
Cette offre inattendue d'un logement était trop séduisante pour être
refusée, surtout lorsqu'elle fut immédiatement suivie de l'assurance
qu'une fois connu du vieux monsieur, ce dernier ne serait pas longtemps
sans procurer à Olivier quelque place bien avantageuse. Ceci conduisit
à un entretien plus confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son
ami, qui s'appelait Jack Dawkins, était l'ami intime et le protégé du
vieux monsieur en question.
L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des
avantages que son patron obtenait pour ceux qu'il prenait sous sa
protection; mais comme il avait une manière de s'exprimer si prompte et
si obscure tout à la fois, et qu'en outre il avoua que, parmi ses
coteries, il était mieux connu sous le sobriquet de _fin Matois_,
Olivier conclut de là que son compagnon étant peut-être insouciant et
léger, la morale du vieux monsieur avait été perdue en lui. Dans cette
pensée, il résolut, à part lui, de la mettre à profit aussitôt que
possible, et que, s'il trouvait le Matois incorrigible, comme il avait
tout lieu de le croire, il renoncerait à l'honneur de le fréquenter.
Comme Jack Dawkins déclara ne vouloir entrer dans Londres qu'à la nuit,
il était près de onze heures quand ils arrivèrent à la barrière
d'Islington. Ils passèrent devant la taverne de l'Ange, au coin de la
rue Saint-Jean, enfilèrent la petite rue qui conduit au théâtre
Sadlerswells, longèrent la rue d'Exmouth et Coppice-Row, descendirent la
petite cour près du dépôt de mendicité; et ayant traversé le terrain
classique nommé autrefois Hocley-in-the-Hole, ils gagnèrent
Little-Saffron-Hill et Great-Saffron-Hill, que le fin Matois arpenta au
pas de course, recommandant à Olivier de le suivre de près.
Olivier réfléchissait justement s'il ne ferait pas mieux de se sauver,
lorsqu'ils atteignirent le bout de la rue. Son compagnon, le prenant
alors par le bras, poussa la porte d'une maison près de Field-Lane, et,
l'entraînant dans le passage, ferma la porte derrière eux.
--Qui va là? cria une voix qui venait d'en dessous en réponse à un
coup de sifflet du Matois.
--Plummy et Slam! telle fut la réponse.
C'était apparemment le mot du guet ou le signal qu'il n'y avait rien à
craindre; car la faible lumière d'une chandelle se refléta sur la
muraille, à l'extrémité opposée du passage, et une tête se montra à
leur de terre, à l'endroit où était jadis la vieille rampe de
l'escalier de la cuisine.
--Vous êtes deux? dit l'homme avançant un peu plus la chandelle et
mettant sa main sur ses yeux pour mieux voir; qui est l'autre?
--Un pophyte, répondit Jack Dawkins poussant Olivier en avant.
--D'où vient-il?
--Du pays de la Jobardière. Fagin est-il en haut?
--Oui, il assortit les blavins. Allons, montez.
La lumière s'éloigna et la tête disparut.
Olivier, cherchant son chemin à tâtons d'une main, et de l'autre tenant
les basques de l'habit de son compagnon, arriva non sans peine au haut de
l'escalier sombre et à moitié brisé que le fin Matois escalada avec
une assurance et une agilité qui prouvaient assez que le chemin lui
était connu. Celui-ci ouvrit la porte d'une chambre donnant sur le
derrière de la maison, et y fit entrer sa nouvelle connaissance.
--C'est mon ami Olivier Twist, que je vous présente, Fagin, dit le
Matois.
Le juif sourit, et, faisant un profond salut à Olivier, il le prit par
la main en lui disant qu'il espérait avoir l'honneur de faire sa
connaissance. [4]
--Nous sommes charmés de te voir, assurément! dit le juif. _Le Matois_!
retire les saucisses de la poêle et approche du feu ce paquet pour
qu'Olivier s'asseye. --Ah! tu regardes les mouchoirs de poche, hein, mon
ami? N'y en a pas mal, n'est-ce pas? Nous venons justement de les compter
pour les envoyer au blanchissage; voilà tout, Olivier. Ha! ha! ha!
Ces dernières paroles du juif excitèrent les applaudissements de ses
jeunes élèves, et ce fut au milieu des éclats de rire de la compagnie
qu'on se mit à table.
Olivier prit sa part du souper; et le juif lui ayant versé un verre de
genièvre et d'eau chaude, en lui recommandant de le boire tout de suite,
afin de passer son gobelet à un autre, il ne l'eut pas plus tôt avalé
qu'il se sentit porter doucement sur l'un des sacs, où il s'endormit
d'un profond sommeil.
IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses
élèves intelligents.
Il était tard quand Olivier s'éveilla le lendemain matin. Il n'y avait
dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café en
sifflant tout bas, tandis qu'il le remuait avec une cuiller de fer. De
temps à autre, il s'arrêtait pour écouter, au moindre bruit qui se
faisait au-dessous, et, quand il avait satisfait sa curiosité, il se
remettait à tourner le café et à siffler de plus belle.
Lorsque le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et, ne
sachant trop comment passer le temps, il se tourna machinalement vers
Olivier et l'appela par son nom; il y eut toute apparence que l'enfant
dormait, car il ne répondit pas. S'en étant assuré, il se dirigea
doucement vers la porte, qu'il ferma aux verrous, puis, selon qu'il parut
à Olivier, il tira, d'une trappe pratiquée dans le plancher, une petite
boîte et la plaça sur la table. Ses yeux brillèrent en même temps
qu'il leva le couvercle et qu'il y plongea son regard. Alors, approchant
une vieille chaise, il s'assit et tira de la boite une montre d'or
magnifique étincelante de diamants.
--Ah! ah! dit-il haussant les épaules et faisant une grimace horrible,
de fameux lapins ceux-là! de vrais lurons! Fermes jusqu'à la fin! Pas
si bêtes que de dire au vieux prêtre où ça s'trouverait! Jamais ils
n'ont vendu le vieux Fagin! Et d'ailleurs, à quoi ça leur aurait-il
servi de manger le morceau? Ça n'aurait pas desserré le nœud coulant,
ni laissé l'échelle une minute de plus. Non! non! Ah! c'étaient de
bons vivants! de fameux lapins!
Tout en faisant ces réflexions, ainsi que d'autres de même nature, le
juif remit encore fois la montre en son lieu de sûreté; cinq ou six
autres, pour le moins, furent tirées tour à tour de la même boîte et
passées en revue avec la même satisfaction, ainsi que des bagues, des
broches, des bracelets et d'autres articles de bijouterie d'une matière
si magnifique et d'un travail si précieux, qu'Olivier n'en savait même
pas le nom.
Ayant replacé ces joyaux, le juif en prit un autre si petit, qu'il
tenait dans le creux de sa main. Une inscription très fine paraissait y
être gravée, car il le posa sur la table, et, le garantissant du faux
jour en mettant sa main devant, il l'examina longtemps avec la plus
grande attention. Enfin, renonçant à l'espoir d'en déchiffrer la
légende, il le remit dans la boîte, et se penchant sur le dos de sa
chaise:
--Quelle belle chose que la peine capitale! murmura-t-il entre ses dents.
Les morts ne reviennent jamais pour jaser. Ah! c'est une bien grande
sécurité pour le commerce! cinq d'entre eux accrochés à la file l'un
de l'autre; et pas un n'a été assez capon pour manger l'morceau!
Disant cela, le juif, qui jusqu'alors avait tenu ses yeux noirs et
perçants sur le bijou dans un état de fixité extatique, les reposa sur
Olivier, et, voyant que l'enfant le regardait avec une muette curiosité,
il comprit qu'il en avait été observé. Alors, fermant brusquement la
boîte, il s'empara d'un couteau qui était sur la table, et se leva d'un
air furieux. Il n'était pas rassuré cependant, car, malgré sa frayeur,
Olivier put s'apercevoir que le couteau tremblait dans la main du
vieillard.
--Qu'est-ce que cela? dit le juif, m'espionnais-tu? Quoi donc! étais-tu
éveillé? Qu'as-tu vu? parle, enfant! réponds vite! Il y va de ta vie!
--Je n'ai pas pu dormir plus longtemps, Monsieur, répondit Olivier, je
suis bien fâché de vous avoir interrompu, en vérité.
--Tu n'étais pas éveillé il y a une heure? demanda le juif d'un air
égaré.
--Non, Monsieur, bien sûr! reprit Olivier.
--En es-tu bien sûr? s'écria le juif donnant à son regard une
expression encore plus farouche et prenant une attitude menaçante.
--Oui, oui, Monsieur, ma parole d'honneur, répliqua l'enfant avec
empressement; je vous assure que je n'étais pas éveillé; bien vrai,
bien vrai!
--Tais-toi, tais-toi, mon ami! dit le juif reprenant tout à coup ses
manières ordinaires et faisant semblant de jouer avec le couteau avant
de le remettre sur la table, pour donner à entendre qu'il ne l'avait
pris que par badinage. Sans doute, je savais bien cela, mon ami; aussi
c'était seulement pour te faire peur, histoire de rire. --Sais-tu que tu
es brave, mon garçon! Ah! ah! tu es un brave, Olivier! (Disant cela, il
frottait ses mains en ricanant, tout en regardant la boite avec
inquiétude cependant.) Alors, posant sa main sur le couvercle, il
ajouta, après un moment de silence:-- As-tu vu quelques-unes de ces
jolies choses, mon ami?
--Oui, Monsieur, répondit Olivier.
--Ah! fit le juif changeant de couleur, ce . . . sont . . . c'est . . .
mon petit avoir, Olivier; c'est ma propriété, c'est tout ce que j'ai
pour me retirer sur mes vieux jours. Le monde dit que je suis avare, oui,
mon ami, seulement avare, rien que cela.
Olivier pensa que le _vieux monsieur_ devait être avare en effet pour
vivre dans un endroit si sale avec tant de montres; mais, s'imaginant que
sans doute sa tendresse pour le _fin Matois_ et les autres garçons lui
coûtait beaucoup d'argent, il n'en eut que plus d'estime pour lui, et
lui demanda respectueusement s'il pouvait se lever.
--Certainement, mon ami! certainement! répondit le vieux _juif_,
attends! il y a une cruchée d'eau là, dans le coin, derrière la porte;
apporte-la ici, je m'en vais te donner une cuvette pour te laver.
Olivier se leva, traversa la chambre et se baissa pour prendre la cruche;
quand il se retourna la boîte avait disparu.
Il avait à peine fini de se laver et de remettre chaque chose à sa
place, après avoir conformément aux ordres du juif vidé la cuvette par
la fenêtre, lorsque le _fin Matois_ rentra accompagné d'un de ses amis,
jeune gaillard qu'Olivier avait vu la veille la pipe à la bouche, et qui
lui fut présenté avec toutes les formalités voulues comme étant le
sieur Charlot Bates. Chacun se mit à table et mangea avec le café des
petits pains tout chauds et du jambon, que le _Matois_ avait apportés
dans le fond de son chapeau.
--Eh bien! dit le juif jetant sur Olivier un regard malin, en même temps
qu'il s'adressait au Matois, j'espère que vous avez été à l'_ouvrage_
ce matin, les amis!
--Un peu, mon neveu! répondit le Matois.
--Hardis comme des pages! reprit Charlot.
--Allons! allons! vous êtes de bons enfants! de bien bons enfants! dit
le juif. Qu'est-ce que tu as rapporté, toi, Jack?
--Deux _agenda_, répondit celui-ci.
--Garnis, hein? demanda le juif avec empressement.
--Pas mal, répliqua le _Matois_, tirant de sa poche deux _agenda_ dont
un rouge et l'autre vert.
--Pas aussi lourds qu'ils le devraient, dit le juif après avoir examiné
le dedans avec une scrupuleuse attention. Du reste, c'est très propre et
fait dans le soigné.
--C'est d'un _habile ouvrier_, n'est-ce pas, Olivier?
--Très _habile_ certainement, Monsieur, répondit Olivier.
Là-dessus, le sieur Charlot partit d'un grand éclat de rire, au grand
étonnement de l'enfant, qui ne voyait rien de risible en cela.
--Et toi, mon vieux! dit Fagin à Charlot, qu'est-ce que tu nous
rapportes? --Des _blavins_, reprit maître Bates proposant quatre
mouchoirs de poche. --C'est bien! repartit le juif après les avoir
passés en revue; ils ne sont pas mauvais. Oui, mais tu ne les as pas
bien marqués, Charlot, faudra en ôter la marque avec une aiguille, et
nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre.
--Ça va-t-il, Olivier? hein! ha! ha! ha!
--Volontiers, Monsieur, répondit Olivier.
--Tu voudrais bien savoir _faire le mouchoir_ aussi habilement que
Charlot Bates, n'est-il pas vrai, mon ami? demanda le juif.
--Oh! oui, Monsieur, j'aimerais beaucoup cela. Si vous vouliez me
l'enseigner, reprit l'enfant.
Maître Bates vit dans cette réponse quelque chose de si plaisant, qu'il
partit d'un nouvel éclat de rire qui, lui ayant fait avaler son café de
travers, il s'en fallut de bien peu qu'il ne suffoquât.
--Il est vraiment si _neuf_! dit Charlot lorsqu'il fut remis, comme pour
excuser sa conduite incivile.
Le _Matois_, passant sa main sur la tête d'Olivier en lui rabattant ses
cheveux sur le visage, dit qu'il en saurait bientôt assez; sur quoi le
vieux juif, voyant que le rouge montait au visage de l'enfant, changea de
conversation en demandant s'il y avait eu beaucoup de monde à
l'exécution qui avait dû avoir lieu le matin même. Cela surprit
d'autant plus Olivier, que par les réponses des deux jeunes _garçons_,
il était évident qu'ils y avaient assisté, et il ne comprenait pas
qu'ils eussent eu assez de temps pour être si laborieux.
Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens
jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit
une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille
dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était
attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et
fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna
jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans
les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la
chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs
dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la
cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises
aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et
tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point
volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux
larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes _messieurs_ le suivaient
de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se
retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements.
À la fin le _Matois_ lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le
heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils
lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité
tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir
de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux _monsieur_ sentait
une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu
était à recommencer.
Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes
_demoiselles_ vinrent faire une visite aux deux jeunes _messieurs_. L'une
se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse
n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de
cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de
grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient
des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient
fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter).
Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été
apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit
d'avoir l'estomac _glacé_, la conversation devint vive et animée. À la
fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de _battre la
semelle_, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car,
aussitôt après, le _Matois_ et Charlot et les deux jeunes _demoiselles_
s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon
vieux juif pour dépenser en chemin.
--Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein?
dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée!
--Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier.
--Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en
route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends
exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en
frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner
plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et
consulte-les en toutes choses, principalement le _Matois_. Il fera un
grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour
modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il
en s'arrêtant tout court.
--Oui, Monsieur, répondit Olivier.
--Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en
aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce
matin.
Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au _fin
Matois_, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
--Est-ce fait? demanda le juif.
--Le voilà, Monsieur, dit Olivier en le lui montrant.
--Tu es un garçon fort adroit, mon ami! dit le plaisant vieillard
passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai
jamais vu un garçon plus habile. Tiens, voilà un schelling pour toi. Si
tu continues de ce train-là, tu seras le plus grand homme de ton
siècle. Maintenant, viens ici que je te montre à ôter les marques des
mouchoirs.
Olivier se demanda à lui-même ce qu'avait de commun l'action
d'escamoter, en plaisantant, le mouchoir du vieillard, avec la chance de
devenir un grand homme; mais pensant que le juif, étant beaucoup plus
âgé que lui, devait en savoir davantage, il s'approcha de la table et
fut bientôt livré profondément à sa nouvelle étude.
X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et
acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails
contenus dans ce chapitre.
Pendant plusieurs jours Olivier resta dans la chambre du juif,
démarquant les mouchoirs, qui arrivaient en foule au logis, et
quelquefois aussi prenant part au susdit jeu auquel ce dernier et les
deux jeunes messieurs s'exerçaient régulièrement tous les matins. À
la fin, il commença à soupirer après le grand air, et chercha
plusieurs fois l'occasion de supplier le vieillard de le laisser sortir
pour _travailler_ avec ses deux camarades.
Il désirait d'autant plus ardemment d'être mis en activité, qu'il
avait vu un échantillon de la morale austère du _vieux monsieur_.
Chaque fois que le _Matois_ ou Charlot Bates rentrait le soir les mains
vides, il leur faisait une longue mercuriale, s'étendant au long sur les
maux qu'engendrent la paresse et l'oisiveté, et, pour graver plus
fortement cette vérité dans leur mémoire, il les envoyait coucher sans
souper. Une fois entre autres il les précipita du haut en bas de
l'escalier. Mais cet excès de zèle chez ce _vertueux_ vieillard
n'était pas souvent porté à ce point.
Enfin, un beau matin Olivier obtint la permission qu'il avait si
ardemment désirée. Il y avait déjà deux ou trois jours qu'il n'avait
plus de mouchoirs à démarquer, et les repas étaient un peu maigres.
Peut-être ce furent les motifs qui engagèrent Fagin à donner son
consentement. Que ce soit cela ou non, il dit à Olivier qu'il pouvait
sortir, et le plaça sous la sauvegarde de Charlot Bates et de son ami
_le Matois_.
Les trois amis s'en allèrent: _le Matois_, les manches retroussées et
le chapeau sur l'oreille comme de coutume; maître Charlot, les mains
dans ses poches en se dandinant, et Olivier entre eux deux, s'étonnant
où ils pouvaient aller et dans quelle branche d'industrie on allait
d'abord le lancer.
Ils marchaient si lentement et ils paraissaient si incertains quant au
chemin qu'ils devaient prendre, qu'Olivier pensa que ses compagnons
trompaient le vieux _monsieur_ en n'allant pas du tout à l'ouvrage. Le
_Matois_ avait un malin penchant aussi: c'était d'ôter les casquettes
des petits garçons et de les jeter ensuite dans les cours. Charlot, de
son côté, montrait des principes bien relâchés quant au respect qu'on
doit avoir pour le bien d'autrui, en escamotant aux échoppes des
fruitières des ognons et des pommes qu'il mettait dans ses poches, qui
étaient si grandes qu'elles semblaient envahir ses habits dans tous les
sens. Cela parut si inconvenant à Olivier, qu'il était sur le point de
leur déclarer son intention de les quitter pour s'en retourner à la
maison comme il pourrait, lorsque ses pensées furent dirigées tout à
coup vers un autre sujet par un changement mystérieux dans la conduite
du _Matois_.
Ils venaient de sortir d'un étroit passage près de Clerkenwell, qu'on
appelle encore, par une étrange corruption de mots, le Boulingrin,
lorsque le _Matois_ s'arrêta tout à coup, et, posant son doigt sur ses
lèvres, fit rétrograder ses camarades avec la plus grande
circonspection.
--Qu'est-ce que c'est? demanda Olivier.
--Chut! fit le _Matois_, vois-tu ce vieux _pante_ devant l'étalage du
libraire?
--Le vieux monsieur de l'autre côté de la rue? reprit l'enfant. Oui, je
le vois.
--_Il y passera_, poursuivit le _Matois_.
--_Il y a gras_, répliqua Charlot.
Olivier les regarda alternativement l'un et l'autre avec la plus grande
surprise, mais il n'eut le temps de faire aucune question; car ses deux
compagnons traversèrent la rue sans faire semblant de rien, et se
glissèrent furtivement derrière le monsieur sur qui son attention
était fixée. Il fit quelques pas dans la même direction, et, ne
sachant s'il devait avancer ou reculer, il les regarda avec un silencieux
étonnement.
Ce monsieur, qui avait la tête poudrée et des lunettes d'or, paraissait
être très respectable; il portait un habit vert-bouteille avec un
collet de velours noir et un pantalon blanc, et il avait sous le bras un
élégant bambou. Il venait de prendre un livre à l'étalage, et il
était là comme chez lui, lisant aussi tranquillement que s'il eût
été dans son fauteuil, et il est bien probable qu'il s'y croyait
réellement, car il était évident qu'absorbé comme il l'était dans sa
lecture, il ne voyait ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les deux
garçons, rien autre chose enfin que le livre qu'il parcourait en entier,
tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant
à la première ligne de la suivante, et ainsi de suite, avec le plus vif
intérêt et le plus grand empressement.
Quelles furent la surprise et l'horreur d'Olivier quand, ouvrant des yeux
aussi grands que ses paupières le lui permettaient, il vit le _Matois_
plonger sa main dans la poche du monsieur et en retirer un mouchoir qu'il
passa à Charlot, après quoi ils tournèrent le coin de la rue en se
sauvant à toutes jambes!
En un instant tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux et
du juif lui-même fut dévoilé à ses yeux. Il resta là un moment
abasourdi; son sang bouillonnait dans ses veines avec une telle force,
qu'il se crut dans un brasier ardent; puis, confus et effrayé tout à la
fois, il s'en prit à ses jambes; et, sans savoir ce qu'il faisait ni où
il allait, il s'enfuit au plus vite.
Tout ceci fut l'affaire d'un rien. Au même instant qu'Olivier se mit à
courir, il arriva que le monsieur, venant à fouiller dans sa poche et
n'y trouvant plus son mouchoir, se retourna brusquement, et, comme il
aperçut l'enfant se sauver aussi rapidement, il conclut de là que
c'était lui qui avait fait le larcin, et il le poursuivit le livre en
main, en criant de toutes ses forces:
--Au voleur! au voleur!
Il n'était pas le seul qui criât haro sur Olivier: le _fin Matois_ et
Charlot Bates, craignant d'attirer sur eux l'attention en courant,
s'étaient tout bonnement cachés sous la première porte-cochère qui
s'offrit à eux; mais ils n'eurent pas plus tôt entendu le cri et vu
courir l'enfant que, devinant ce que c'était, ils se mêlèrent aux
poursuivants (comme de bons citoyens qu'ils étaient) en criant comme les
autres:
--Au voleur! au voleur!
Olivier, élevé par des _philosophes_, ne connaissait pourtant pas par
théorie leur maxime sublime que _le soin de soi-même est la première
loi de la nature_. S'il l'eût connue, peut-être y eût-il été
préparé; mais, comme il ne l'était pas, il n'en fut que plus effrayé:
aussi il allait comme le vent, ayant le vieux monsieur et les deux
garçons à ses trousses.
--Au voleur! au voleur!
Il y a quelque chose de magnétique dans ce cri. Le marchand quitte son
comptoir et le charretier sa voiture; le boucher met là son panier, le
boulanger sa corbeille, le laitier ses brocs, le commissionnaire ses
paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa
raquette; chacun court pêle-mêle, criant, hurlant, se culbutant,
renversant les passants au détour des rues, agaçant les chiens,
effarouchant les poules et faisant retentir les rues, les places et les
carrefours de ce cri:
--Au voleur! au voleur!
Ce cri est répété par cent voix, et la foule grossit à chaque coin de
rue. Elle l'éloigne en pataugeant dans la boue et en faisant résonner
le bruit de ses pas sur les trottoirs. Les croisées s'ouvrent, le monde
sort des maisons, les gens se précipitent; toute une audience déserte
Polichinelle au moment le plus intéressant de la pièce, et, se joignant
à la presse, augmente le bruit en prêtant une nouvelle vigueur aux cris
répétés: _Au voleur_! _au voleur_!
--Au voleur! au voleur!
Il y a chez l'homme une passion fortement enracinée pour courir après
quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine et épuisé de
fatigue, la terreur dans les yeux et l'agonie dans le cœur, ayant le
visage couvert de sueur, redouble d'efforts pour conserver l'avance sur
ceux qui le poursuivent et qui, à mesure qu'ils gagnent sur lui, saluent
ses forces défaillantes par des huées et des vociférations de joie:
--Au voleur! au voleur! Arrêtez! arrêtez-le! Ne fût-ce que par pitié,
arrêtez-le!
--Le voilà arrêté à la fin! C'est un fameux coup, ça! Il est étendu
sur le trottoir, et la foule empressée s'assemble autour de lui; chaque
nouveau venu coudoyant et se poussant pour l'entrevoir. Reculez-vous!
--Donnez-lui un peu d'air! --C'te bêtise! Il ne mérite pas . . . --Où
est le monsieur? --Le voilà qui vient. --Faites place au monsieur!
--Est-ce bien là le garçon, Monsieur? --Oui.
Olivier était là, couvert de boue et de poussière, la bouche
ensanglantée et regardant d'un air égaré toutes ces figures qui
l'environnaient, lorsque le vieux monsieur fut introduit, pour ne pas
dire porté dans le cercle, par l'avant-garde des poursuivants, et qu'il
fit cette réponse.
--Oui, dit-il avec un air de bonté, j'ai bien peur que ce ne soit lui.
--Peur! murmura la foule. En v'là d'une bonne!
--Pauvre petit diable! dit le monsieur, il s'est fait mal!
--C'est moi qui l'ai arrangé comme ça, Monsieur, dit un grand flandrin
en s'avançant, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents.
C'est moi qui l'ai arrêté, Monsieur.
Disant cela, l'individu porta alors la main à son chapeau, souriant
bêtement et s'attendant sans doute à recevoir quelque chose pour sa
peine; mais le monsieur, l'examinant avec un air de mépris, jeta un
regard inquiet autour de lui comme s'il eût cherché à s'esquiver
lui-même: ce qu'il eût fait sans doute, et il eût donné lieu par-là
à une autre poursuite, si un agent de police (la dernière personne qui
arrive toujours en pareil cas) n'eût percé la foule en ce moment et
n'eût saisi Olivier au collet.
--Ce n'est pas moi, Monsieur, bien sûr, bien sûr! C'est deux autres
garçons, dit Olivier joignant les mains d'un air suppliant et regardant
autour de lui; ils doivent être là, quelque part.
--Oh! que non, ils ne sont pas là! reprit l'agent de police d'un air
moqueur.
Il disait vrai sans le savoir. (Le _Matois_ et Charlot s'étaient
faufilés dans la première cour qu'ils avaient rencontrée sur leur
chemin.)
--Allons, lève-toi!
Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.
--Oh! je ne veux pas lui faire de mal, reprit l'autre arrachant la veste
de l'enfant, en le forçant à se relever, pour preuve de ce qu'il
avançait. Allons, viens! Je te connais; ça n'peut prendre avec moi, ces
couleurs-là! Veux-tu bien te tenir sur tes jambes, petit vaurien!