L’OISEAU INCONNU.

Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs

Qui, par longs intervalles,

Fais retentir au loin la gaîté de tes chants

En strophes matinales.

Je n’entendis jamais de près ta belle voix;

Jamais au premier âge

Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois,

Un balcon de feuillage.

Mais qu’importe le nom qu’on te donne ici-bas,

Voix que le ciel inspire!

Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas

Une larme, un sourire?

Qu’importent les couleurs dont tu luis au soleil,

Dans les herbes nouvelles?

Dieu t’a fait un présent qui n’a point de pareil,

Ta musique et tes ailes.

Ce n’est du rossignol ni le chant soutenu,

Ni la vive alouette;

C’est un vague soupir, un talent méconnu

D’insouciant poète.

Ce n’est point la beauté superbe, à l’œil vainqueur;

C’est la Vierge qui passe,

Se tourne, vous regarde et laisse au fond du cœur

Le parfum de sa trace.

Chaque printemps tu viens de tes jeunes amours

Chanter jeune interprète;

Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours,

Je t’écoute et m’arrête.

Tu répands en mon âme un confus souvenir

D’harmonie et d’enfance,

Comme la fleur d’automne abandonne au zéphyr

Un doux reste d’essence.

Et je rêve au passé! petit oiseau des champs

Qui, par longs intervalles,

Fais retentir au loin la gaîté de tes chants

En strophes matinales.

Sous la motte de terre as-tu pour paravent

La mauve ou la pervenche?

Ou ton frêle édifice aux caprices du vent

Flotte-t-il sur la branche?

Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons

Les festins de ta couche?

Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons,

La bourdonnante mouche?

T’exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats

Où se hâte l’aurore?

Constant et résigné, braves-tu nos frimas,

Cher oiseau? Je l’ignore.

Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;

On sait tout quand on aime;

Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez

Que tu sois un emblême.

Emblême du bonheur, hélas! dont palpitait

Ma jeunesse ravie,

Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait

Tout l’hiver de sa vie.

Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux

Que ma voix solitaire

Fût, comme tes accents, l’amour d’un malheureux,

Et mon nom un mystère!

Une particularité remarquable c’est que Labatut n’écrit pas ses vers: il

les compose dans le silence et se les récite à lui-même, comme pour

endormir ses douleurs. Une autre circonstance non moins curieuse c’est

que son incontestable habileté de la forme, il l’a acquise seul,

puisqu’il fut son instituteur à lui-même depuis les règles de la

grammaire et de la prosodie jusqu’aux délicatesses et aux artifices du

langage poétique.

Labatut s’était fait une méthode d’enseignement surtout en vue de gagner

son pain de chaque jour. Malheureusement sa santé affaiblie lui enleva

cette ressource. C’est alors qu’un jeune officier, neveu de la bonne

veuve dont nous avons parlé, pensa à recueillir les poésies du jeune

aveugle et à les publier. Mais ce ne fut qu’après les plus vives

instances que cet ami parvint à vaincre ses répugnances pour la

publicité. Voici ce que Labatut écrivait à ce sujet à cet ami zélé:

«Vous le savez, ce n’est pas un vain désir de célébrité qui m’a fait

céder à vos instances et consentir à livrer au public de mauvais vers

que j’aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis, qui sont

bien obligés de supporter quelque chose.

»Si jusqu’à présent je m’étais toujours refusé à me faire imprimer,

c’est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd’hui,

et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je

me décide à prendre ce dangereux parti.

La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;

Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce pas sans regrets,

Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,

Que je livre aux regards mon âme toute nue.

»Mais il le faut, vous le voulez, et puisque c’est une dernière planche

de salut, je vais encore m’y hasarder.»

L’épilogue par lequel Labatut termine son livre fait connaître le peu de

foi qu’il avait dans le mérite de ses poésies et dans leurs succès.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 118 / 139 题