Je voyais l’ombre auguste et chère
m’apparaître toutes les nuits.
MILLEVOYE.
Vague panorama de marbre et de couleurs;
Des madones au bout de longs chemins en fleurs;
Un horizon qu’au loin dessine
Une mer où se joue un fidèle soleil:
Serait-ce mon berceau?--Tout s’efface.--Au réveil
Ma langue murmurait: Messine!
Une autre image aussi vient frapper mes regards:
Gibraltar, roc sinistre, à mes songes hagards
Rappelle une pensée amère:
Une femme mourante et me tendant les bras,
Un char où je m’attache à l’essieu: c’est, hélas!
Tout le souvenir de ma mère.
Pauvre mère!--Elle était belle et jeune, et la mort,
Déjà toute en ses traits n’arrachait nul remord
A sa bouche sitôt pâlie:
Ses yeux à me quitter ne pouvaient consentir;
Puis elle les levait là-haut, comme un martyr
Peint par sa fervente Italie!
Et cet enfant plaintif dont on retient les pas,
Tout prêt à se jeter sur le char du trépas,
Qui revient bruire en mon rêve,
C’était moi qui comptais à peine cinq printemps,
Tels que Dieu les dispense à ces bords éclatants,
D’où le vent du malheur m’enlève.
La peste, affreux corsaire élancé du détroit,
A fait de Gibraltar un cimetière étroit;
Triomphant sur la ville prise,
Il arbore au sommet des clochers et du fort
Son pavillon funèbre, épouvantail de mort,
Que secoue une infecte brise.
De leurs foyers éteints d’effarés déserteurs;--
Des tentes çà et là s’ouvrant sur les hauteurs
A l’air moins chaud qu’on y respire;--
D’autres sur l’Océan sillonnant un chemin;--
Mon père, vieux soldat, m’entraînant par la main,
Monte en pleurant dans un navire;
Et le chant maternel qui m’endormit cessa,
Et la vague en courroux sur son sein me berça
Comme une marâtre qui gronde.
Ma mère! A chaque instant mes cris la demandaient;
Et les pleurs de mon père à mes pleurs répondaient;
Et le vaisseau fuyait sur l’onde.
«Nous la verrons demain,» disait-il chaque soir;
Et dans le somme étrange où je croyais la voir,
Pauvre orphelin! j’allais l’attendre.
Mais à la vierge, avant, dont elle eut le doux nom,
Je récitais pour elle une ardente oraison
Dans son dialecte si tendre.
Hélas! par le malheur, par les flots ballotté,
Mon père enfin m’apprit qu’aux cieux, à son côté,
Elle nous gardait une place;
Et mes regards, errant au monde merveilleux,
Du sentier qu’elle avait suivi dans les champs bleus,
Le long du jour cherchaient la trace.
J’avais de mon pays perdu l’aspect si beau;
L’Espagne encor s’éloigne avec le saint tombeau
Indifférent à cette terre;
Et toujours vers le sud tournant des yeux en pleurs,
Je vins en frissonnant traîner tant de douleurs
Parmi les brumes d’Angleterre.
La France m’accueillit.--Une enfance sans jeux,
Hâtive m’entraîna vers cet âge orageux
Où les passions brisent l’âme.
Les passions!--torrent par les revers glacé--
Toujours inaltérable en mon cœur ont laissé
Ce pâle visage de femme.
Oui, vingt ans ont coulé pleins de trouble et d’ennuis,
Et dans ces longs moments qu’en mes fiévreuses nuits
L’insomnie au repos dérobe,
Toujours je crois la voir qui, de ce char cruel,
S’envole, ange ineffable, et me ravit au ciel
Dans les pans d’azur de sa robe.
Mais ces admirables peintures n’étaient que l’écho fidèle de ses
tristesses intérieures, et il voulut embrasser un plus vaste horizon, en
dévoilant des impressions, des passions et des sentiments mieux
appropriés aux dispositions de l’humanité dans ses conditions
ordinaires. Parmi ces pièces où son talent se développe et s’élève très
haut, nous citons la pièce suivante, l’_Oiseau inconnu_.