JACQUES JASMIN,

Coiffeur à Agen.

Bellaudière, Lamonnoye, Dartros, Aubanel, et toi-même, Pierre Goudelin,

qui, depuis 1700, marchais en tête des poètes languedociens, arrière,

arrière! faites place au soleil de nos jours, au poète d’Agen, à Jasmin!

Jacques Jasmin (Jaquou Jansemin) est né en 1797 ou 1798 d’un père bossu

et d’une mère boiteuse. La physiologie ne nous a jamais dit pourquoi

les bossus ont de l’esprit. Quoi qu’il en soit, le père de Jasmin,

illettré au point de ne savoir pas lire, composait ordinairement les

couplets burlesques chantés aux charivaris du pays, et il ne manquait

jamais d’y conduire l’enfant, pour qu’il l’imitât peut-être un jour. Ses

parents étaient fort pauvres, mais on vit de si peu dans le midi! Et

lui, gai, vif, pétulant, courait presque toute la journée, avec de

petits camarades, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ne s’apercevait

de rien, et les longues journées employées en jeux et en exercices de

tout genre s’écoulaient sous ce beau ciel comme des ombres. Cependant

dix ans sonnèrent. A cet âge, la raison parle sous l’empire de certaines

circonstances. Un jour qu’il jouait sur la place en gamin déterminé, un

groupe se forme: il s’avance: il voit assis sur un fauteuil un vieillard

qu’on portait. Il reconnaît son grand-père; il se jette à son cou.--Où

vas-tu, grand-papa? Qu’as-tu à pleurer? Tu ne veux pas quitter tes

petits!--Mon enfant, dit le vieillard, je vais à l’hôpital; c’est là que

les Jasmin meurent.

Ce fait change l’enfant en homme; une lumière a lui sur son passé: il a

vu pour la première fois la misère jusque-alors invisible, et il va

engager avec elle une lutte à mort. Il entre comme apprenti chez un

coiffeur et se fait remarquer déjà par la légèreté de sa main et ses

saillies intarissables. Mais c’est à la nuit que Jasmin demande son

avenir: à la lueur d’une lampe dont le reflet joue aux feuilles du

tilleul voisin, Jasmin passe sept à huit heures à lire, à rêver, à

versifier. A force d’économie et de calcul, il parvient à ouvrir bientôt

pour son compte, un petit salon sur la belle promenade du Gravier, où

une petite clientèle se forme progressivement. Mais bientôt la

réputation du coiffeur circule aux quatre coins de la ville; sa

renommée, comme chansonnier, ne tarde pas à voler dans le département;

la vogue arrive enfin.

Jasmin, à défaut de la misère qu’il ne peut assommer en chair et en os,

en brise le symbole, le fauteuil fatal sur lequel tous ses pères se sont

fait conduire à l’hôpital. Peu après, pour mieux constater son triomphe,

il se rend chez un notaire pour acheter la maison qu’il habite, et

enfin, le premier de sa famille, et fils de ses œuvres, il voit son nom

couché sur la liste du collecteur. C’est à ces heureuses circonstances

qu’il fait allusion quand il dit quelque part:

Quel honneur! trop d’honneur;

Il me faut payer la rente,

Et, chaque an, je suis confus

De voir que mon chiffre augmente,

Même en n’ayant rien de plus.

Pour comble de bonheur, sa femme, d’abord ennemie jurée de la prose et

encore plus des vers, bien qu’elle soit pleine d’esprit naturel et

d’imagination, sa femme qui, d’abord lui dérobait ses plumes et son

encre pour l’empêcher d’écrire, sa femme a subi une complète

métamorphose. C’est aux chansons de son mari qu’on doit l’achalandage

de la boutique; il faut donc que son mari ne cesse d’en composer:

«Courage,» s’écrie-t-elle de temps à autre, «chaque vers c’est une tuile

que tu pétris pour achever de couvrir la maison;» et, sans le savoir,

toute la famille fait la contre-partie de la recommandation de Voltaire:

«Faites des perruques, faites des perruques» en s’écriant en chœur:

«Fais des vers, fais des vers.»

Ceci est une esquisse sommaire de sa vie qu’il a développée avec un rare

talent dans ses _Soubenis_ (Souvenirs.).

Quatre poèmes principaux ont été composés par l’illustre coiffeur: _Lou

Chalibari_, _les Soubenis_, _l’Aveugle de Castel Cuillé_ et

_Françounetto_. Son premier poème, le _Charivari_, publié en 1825, est

un poème burlesque, dans le genre du _Lutrin_, auquel il n’a pas craint

de faire quelques emprunts. L’opinion a changé à l’endroit du patois,

cette belle langue rustique dont les érudits faisaient fort peu d’estime

et à laquelle maintenant, grâce à Jasmin, ils sont tout disposés à

faire les yeux doux.

Juste retour des choses d’ici-bas.

«Non,» a dit un compatriote de Jasmin, «les idées nouvelles, en

corrompant la simplicité des antiques traditions, en amoncelant çà et là

d’immenses ruines, ne seront point assez puissantes pour détruire cette

langue si expressive et si riche, la première que nous ayons bégayée;

cette langue qui est celle du peuple; cette langue, que nous savons

tous, sans l’avoir apprise et que nous n’oublierons jamais. Non, rien ne

prévaudra contre la destinée d’un idiome qui a traversé des siècles, et

que rajeunit, en l’illustrant, notre moderne troubadour.» On peut

mettre, sans partialité, cette ingénieuse et brillante composition entre

la _Rapita Sacchia_ et le _Lutrin_. Dans _mous Soubenis_ on trouve un

admirable alliage de gaîté, de sensibilité et de passion. Une tradition

populaire a fourni à Jasmin le sujet de l’_Aveugle de Castel Cuillé_ et

il a su l’élever aux proportions d’un poème d’un immense intérêt. «Le

poème de _Françounetto_» dit M. de Lalis, «fruit d’un labeur de deux

années, est-il digne des éloges qu’on en fait et de l’admiration qu’il

excite? Nous l’avons entendu; et, mettant de côté le prestige de la

déclamation chaleureuse et entraînante de Jasmin, il nous a semblé que

cette fois il s’était surpassé. Le plan et l’exécution en sont parfaits.

Jusqu’à présent on n’était pas d’accord sur le mérite des diverses

productions de notre poète gascon: les uns trouvaient que les

_Soubenis_, écrits d’une manière si légère et si facile, portaient en

même temps un cachet si particulier de franche gaîté, de modestie, de

naïveté et de sentiment que leur auteur n’avait rien fait de mieux;

d’autres, au contraire, donnaient la préférence à l’_Abuglo de Castel

Cuillé_. Nous pensions comme les premiers. Aujourd’hui, la supériorité

de _Françounetto_ ne sera probablement contestée par personne. Il y a

dans cette œuvre des beautés de l’ordre le plus élevé: un intérêt

soutenu, pendant quatre chants, une connaissance profonde du cœur

humain; des détails gracieux et exacts sur les usages, les croyances et

les mœurs des habitants de la campagne; des descriptions délicieuses; et

un style, tantôt noble, tantôt familier, souvent pathétique, étincelant

de pensées neuves et hardies, toujours élégant, châtié, harmonieux, et

constamment approprié aux situations où sont placés les auteurs de cette

épopée populaire. Il y a surtout une chanson ravissante dont les paroles

et l’air sont empreints d’une couleur locale, qui lui donne un charme

inexprimable; elle est tout ensemble pastorale et anacréontique.

»Il faut le dire ici: dans Jasmin tout est original: son génie comme son

caractère. Poète-créateur dans l’idiome patois, ainsi que Malherbe et

Corneille le furent dans la langue française, un premier bond l’a porté

non seulement bien au delà de ses devanciers, mais il a atteint tout

d’un coup une pureté que l’on n’acquiert ordinairement qu’à la longue et

avec beaucoup de travail. La nature l’a doué d’une imagination féconde

dont un tact infini modère les écarts; son esprit est remarquable par

les saillies et les traits piquants que lui inspirent les plus petits

incidents de la vie. Le goût du beau et du vrai est inné chez lui, son

instinct des convenances ne le trompe jamais.--Après cela, observez-le

individuellement: celui que distinguent tant de brillantes qualités,

celui qui reçoit de toutes parts des hommages continuels et sincères,

celui qui est au niveau des premiers poètes de l’époque, celui qui est

né pauvre et de parents pauvres, comme il le dit lui-même en vers

admirables dans ses _Soubenis_, le poète, enfin, dont la réputation est

déjà colossale n’a pas quitté son premier état, et il n’a garde d’en

rougir. Il se fit coiffeur par nécessité et il l’est encore; jadis la

boutique était ouverte à quiconque pouvait payer un modique salaire,

aujourd’hui c’est encore de même. Il n’est pas sorti de sa position

sociale, et certes il l’aurait pu.»

Dès 1835, Jasmin parcourut les principales villes du midi de la France,

qui l’avaient invité à venir leur réciter ses vers en séance solennelle.

Partout un enthousiasme porté jusqu’au délire! Partout de véritables

ovations! Jasmin était dans toutes les bouches, dans tous les esprits,

dans tous les cœurs! Jasmin était le poète-roi du midi.

Après la publication de son beau poème _Françounetto_, il se décida à

venir à Paris sur les invitations réitérées qui lui étaient adressées

par les plus grandes célébrités. Voici en quels termes il rapporte la

soirée qu’il passa chez M. Augustin Thierry, qui avait réuni pour

l’entendre l’élite de la plus haute société[O]:

* * * * *

Et, le soir, entraîné dans des salons brillants,

Je me trouvais auprès de grands messieurs,

Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;

Et des nuées de savants et de dames savantes

Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche

Pour toiser mon âme et mes paroles;

Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:

Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,

Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit

Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.

Je me trouvais auprès de grands messieurs,

Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;

Et des nuées de savants et de dames savantes

Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche

Pour toiser mon âme et mes paroles;

Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:

Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,

Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit

Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.

* * * * *

Je tremblais, je voulais m’en revenir à la campagne;

Mais je voulus me retourner;

Elle était là près de moi qui me tendait la main!

Elle ne m’avait pas quitté. En la voyant riante

Il me semble que la main du bon Dieu me toucha;

Mon cœur n’eut plus peur, ma veine s’alluma;

Mon âme dans mon corps se remua brûlante,

Et je chantai sans crainte, avec un signe de croix;

Et déjà d’applaudir les savants étaient prêts;

Ils devinaient les mots à mes yeux, à mes gestes,

Et ils se laissèrent prendre tous.

* * * * *

Et je veux partir, madame; une autre fois, si je peux,

Je vous dépeindrai mieux Paris.

En attendant, sans bruit, lestement je m’arrange

Pour m’en retourner vite au pays;

Et quand j’aurai brûlé ces deux cents lieues,

Que je verrai ma Garonne et mes prés et mes haies,

Je vous dirai ce que j’ai dit au dîner des Gascons:

Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux.

Les grands poèmes de Jasmin sont aujourd’hui trop connus pour en

extraire des fragments avec quelque chance de plaire par la nouveauté.

Je citerai donc de préférence deux pièces détachées où l’auteur moins

occupé des ressorts de la composition se montre dans toute son

ingénuité; où, personnellement en scène, il nous laisse lire dans son

âme. La première que voici contient le récit de son voyage à Paris,

qu’il adresse à madame Adrien de Vivens, pour remplir la promesse qu’il

lui avait faite:

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 100 / 139 题