Ouvrier tailleur à Paris.
Constant HILBEY est né à Magny-le-Preulle, petite commune du Calvados,
de parents pauvres et honnêtes. Son enfance fut heureuse. Sa mère, qui
était une excellente femme plutôt qu’une excellente mère, ne contrariait
en rien ses volontés. A six ans, on l’envoya à l’école. Son maître, fort
sévère pour ses camarades, était pour lui d’une douceur et d’une bonté
sans pareille. Pendant sept ans qu’il fréquenta l’école, il ne reçut pas
une seule correction; on ne le mit jamais en pénitence. Il est vrai
qu’il apprenait facilement. Mais, né avec un vif sentiment de la
liberté, il mettait en usage, auprès de sa mère, mille moyens captieux
pour se soustraire à l’étude. On peut même avancer, sans crainte d’être
contredit, qu’il s’arrangea de manière à perdre agréablement les quatre
cinquièmes d’une période de sept années consécutives. Il se plaisait,
surtout, dans ses longues récréations, à exécuter de petits ouvrages
manuels de fantaisie qui n’étaient bons à rien. Que de milliers de
morceaux de bois, subissant les caprices de son imagination enfantine,
durent prendre, sous sa hachette ou sous son rabot, des formes
essentiellement hiéroglyphiques!
Lorsque Hilbey eut treize ans, on parla de le retirer de l’école pour
lui faire apprendre un métier. Fort affligé de cette nouvelle, son
maître offrit de le garder pour rien; mais cette offre fut refusée. Très
contrarié lui-même, l’enfant s’attribua spontanément une vocation pour
la prêtrise. Le père déclara alors que ses moyens ne lui permettaient
pas d’envoyer son fils au séminaire. Admis à choisir parmi les états
manuels seulement, Hilbey se prononça pour celui de tourneur. En
compagnie de ses parents, il se rendit à Mézidon pour entrer en
apprentissage chez un homme de cet état. Ce voyage fut inutile, parce
que le tourneur demanda plus d’argent que le père de Hilbey ne pouvait
en donner. Celui-ci déclara aussitôt qu’il n’y avait que le métier de
tailleur qu’il pût faire apprendre à son fils. Ce ne fut pas sans verser
beaucoup de larmes dans le sein de sa mère que l’enfant se décida à
obéir.
Hilbey se souvient encore de l’impression pénible que lui causa la vue
d’un grand tablier de toile, dans lequel il fut presque littéralement
emballé par son patron. Toutes les fois qu’il sortait ou qu’il se
trouvait en face de quelque étranger, Hilbey avait grand soin de
relever ou d’ôter ce tablier, étant très peu flatté de cet accoutrement,
malgré sa spécialité. Ces précautions insolites n’échappaient point à
l’œil exercé du patron, qui les regardait comme autant de témoignages
flagrants de la haine de Hilbey pour son état.
Au bout de six mois environ, le patron de Hilbey venant à manquer
d’ouvrage, envoya celui-ci chez un confrère qui ne devait pas le laisser
chômer. Or, ce confrère était un fat de village, qui se mit à déplorer
le malheur de Hilbey de ne pas demeurer chez lui, tailleur d’un talent
réel, bien que modeste; avant six mois, Hilbey serait devenu assez
habile pour aller travailler à Paris. Ces paroles décevantes
produisirent le plus grand effet; Hilbey s’ennuyait au village, et
Paris, vu de loin, est bien beau, même travesti par une enluminure. Le
jeune homme fut enchanté. Il résolut de se brouiller au plus tôt avec
son patron et sa femme; ce qui ne devait pas être difficile, grâce à la
mésintelligence qui avait constamment régné entre l’apprenti et ses
maîtres.
A son retour, Hilbey trouva seule la femme du tailleur. Elle lui parla,
comme à l’ordinaire, assez sèchement. Charmante occasion pour Hilbey de
répondre avec insolence. Surprise de le voir plus changé, après cette
excursion, que le perroquet de Gresset au retour de son voyage avec les
dragons, elle le bannit comme un profane. Hilbey se voyait déjà sur la
route de Paris. Malheureusement, le mari le fit avertir qu’il ne
regardait pas son insolence à l’égard de sa femme comme un crime
irrémissible, qu’il était le maître et qu’il le prouvait en lui
ordonnant de revenir sur-le-champ.
Il fallut obéir.
Un autre incident rompit l’uniformité de ses deux années
d’apprentissage: un jour, la femme de son patron eut, avec une voisine,
une discussion qui ne tarda pas à devenir un grave différend. Toutes les
ressources de la logique ayant été vainement épuisées par Hilbey pour
amener une conciliation, les deux parties en vinrent instinctivement aux
mains. Effrayé de ce combat, dont il était le témoin involontaire,
Hilbey voulut fuir; mais, pour gagner la porte, il fallait traverser le
champ de bataille. En prenant ce parti, il s’exposait à recevoir force
horions; il jugea donc plus prudent de sauter par une fenêtre qui se
trouvait auprès de lui. Sa patronne se méprit sur la cause de cette
évasion et lui cria: «Bon, va chercher du secours.»
Dès qu’il se trouva en pleine campagne, Hilbey délibéra longtemps avec
lui-même pour savoir quel était le meilleur parti à prendre, dans cette
grave circonstance. Il se décida à ne souffler mot de l’aventure, de
peur de scandale, et à profiter de l’occasion pour faire une petite
promenade. Ces deux résolutions lui parurent marquées au coin de la
sagesse. A son retour, on lui signifia son congé. Ou lui dit, en outre,
qu’il y aurait un procès et qu’il y figurerait comme témoin. En effet,
l’affaire fut portée à Lisieux; la femme du tailleur se présentait
comme partie plaignante. Pour exciter à la fois l’intérêt, la pitié et
l’indignation, elle allégua que, au moment où son adversaire l’avait
accablée de coups, elle, plaignante, était dans un état de maladie qui
la rendait incapable de se défendre. Quand vint l’audition des témoins,
le président dit à Hilbey: «Vous, Constant, qui demeuriez chez la femme
J....., savez-vous si elle était malade?--Monsieur,» répondit le jeune
Normand sans hésiter, «je sais bien qu’elle se plaignait beaucoup, mais
je ne sais pas si elle était malade.» Cette distinction imprévue excita
une hilarité générale et prolongée. Ce fut là son premier triomphe.
Cependant, chez le tailleur où il apprenait son état, Hilbey avait pour
camarade un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait un peu voyagé. Ce
camarade, qui avait habité Rouen, lui parlait souvent de spectacle et
s’empressait de lui raconter toutes les pièces qu’il avait vues. Ces
récits transportaient Hilbey et redoublaient son envie d’aller à la
ville. Sa dernière année d’apprentissage expirait; il était libre; mais
il eut le bon esprit de comprendre la nécessité d’exercer, pendant
quelque temps, sa profession à la campagne, dans diverses localités.
C’est ainsi qu’il alla travailler chez plusieurs tailleurs des environs;
d’abord à Beuvron, puis à Guéville, à Saint-Pierre-sur-Dives, à Dozulé.
Chose assez remarquable, ce fut cette femme qui, éveillant le génie
poétique de Hilbey, eut le premier son de sa lyre; son âpre, rude et
criard, qui l’aurait peu flattée, sans doute, s’il eût résonné à ses
oreilles. En termes plus précis, Hilbey composa une chanson satirique
sur cette femme, et se rendit coupable du même méfait à l’égard de
plusieurs autres. Nous ferons observer, toutefois, que, dans ces
satires, Hilbey s’escrimait seulement contre les vieilles et les laides;
les jeunes et les belles glaçaient la verve de ce petit Juvénal de
village.
Hilbey ignorait complètement les règles de la versification, mais pour
remédier à cette ignorance, il composait ses vers sur un air qu’il
connaissait. Il arrivait ainsi à l’emploi assez exact de la rime et de
la mesure; circonstance tout en l’honneur de la nécessité, et qui ajoute
une preuve nouvelle en faveur du parentage de la musique et de la
poésie.
Il tomba, un jour, entre ses mains, des vers de Voltaire contre les
prêtres. Hilbey fut enchanté de leur rhythme, et comme, selon toute
apparence, ses parents l’avaient élevé dans l’indifférence religieuse,
il prisa fort les impiétés et les sarcasmes dirigés contre la religion,
et il résolut de faire aussi des pièces de vers sur un sujet si
plaisant.
C’était ordinairement à la veillée que Hilbey récitait ses pièces de
vers à ses camarades, qui les trouvaient admirables. Quand il voulait
produire un effet extraordinaire, il illustrait les scènes qu’il
décrivait, en joignant la pantomime à la déclamation.
Pauvre jeune homme! tu ne pouvais leur dire qu’un souffle pestilentiel
avait passé sur ta vive imagination, car tu l’ignorais toi-même; et
l’homicide moral que tu commettais si souvent, tu n’en avais pas
conscience! O dix-neuvième siècle! si vain et si bavard, pourquoi dans
tes écoles primaires n’enseignes-tu pas la religion assez à fond pour
prémunir la jeunesse aveugle contre les sophismes et les froides
bouffonneries de l’impiété?
Enfin Hilbey quitta la campagne pour le Hâvre. Arrivé dans cette ville,
mille impressions nouvelles agirent sur lui. La plus vive fut celle
qu’il reçut au théâtre. Il n’eut que deux craintes: l’une de ne pouvoir
demeurer à la ville toute sa vie; l’autre de ne pas gagner assez
d’argent pour aller au spectacle.
Cependant Hilbey versifiait de plus belle, et, comme on n’est jamais
auteur impunément, il pensa à publier ses œuvres, c’est à dire ses
satires et ses chansons. Il alla donc trouver un éditeur, M. Morlent.
Malheureusement la première pièce du recueil contenait une grosse faute
de français; on y lisait:
_A Mesdemoiselles *** qui m’avaient invité à aller chez_ EUX.
M. Morlent n’en lut pas davantage; il dit au jeune auteur qu’il ferait
mieux d’aller à Paris, parce que, ajouta-t-il, en employant le langage
commercial du lieu, le Hâvre n’offrait pas assez de _débouchés_. Hilbey
prit ce conseil au sérieux. Comme il faisait ses préparatifs de voyage
pour Paris, quelqu’un vint le prévenir, qu’un M. Andrieu, professeur de
langues, avait vu de ses vers chez un tailleur, et qu’il désirait lui
parler. Hilbey courut en toute hâte chez M. Andrieu. Or, voici à peu
près ce que lui dit ce professeur: «J’ai vu des vers de votre façon qui
sont pleins de fautes, mais aussi pleins d’esprit, et, avec des leçons,
je suis convaincu que vous feriez quelque chose de bien.»
Que ses vers fussent pleins d’esprit, Hilbey le crut sans peine; mais
qu’ils fussent pleins de fautes, ce fut pour lui une nouvelle aussi
surprenante qu’imprévue. A quoi se réduisaient donc les mille et une
louanges qu’ils lui avaient values? Bientôt revenu du léger abattement
que lui avait causé cette fâcheuse nouvelle, il ne songea plus qu’aux
moyens de s’instruire. M. Andrieu ne demandait pas mieux que de lui
donner des leçons, au prix modique de cinq francs par mois; mais Hilbey
ne croyait pas gagner déjà trop pour se nourrir, s’entretenir et aller
au spectacle, justifiant ainsi, sans s’en douter, la justesse de ce vers
d’un poète latin: _Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo_[A]. Tout
devait céder à son extrême désir de devenir auteur: le soir, au lieu
d’aller souper à l’auberge, il achetait un pain de deux sous qu’il
mangeait dans sa chambre. Il lui arriva même plus d’une fois de dîner de
la même manière. Grâce à ce triste régime, il parvint à économiser les
cinq francs qu’on lui demandait pour l’instruire. Les progrès de Hilbey
furent rapides avec M. Andrieu, poète lui-même, et qui avait pris en
amitié le jeune tailleur. Grâce aux leçons assidues et zélées du
professeur et à un traité de versification qu’il avait donné à Hilbey,
celui-ci parvint assez promptement à faire des vers sans trop de fautes.
La confiance lui vint avec le savoir, et, quand il eut rimé une pièce de
vers, il alla la montrer à M. Andrieu, qui, tout émerveillé, parla de
suite de la faire imprimer dans la _Revue du Hâvre_.
Hilbey fut enchanté. M. Andrieu composa un article en prose, qui devait
servir de préambule à cette pièce de vers. Le rédacteur de la revue
était précisément le même M. Morlent, qui lui avait conseillé naguère
d’aller à Paris. M. Morlent trouva les vers très bien, et se souvint
très bien, aussi, de la grosse faute de français de Hilbey--_chez
eux_--qui lui avait valu sa moquerie.
L’apparition de ce morceau et l’insertion de plusieurs autres fragments
poétiques de Hilbey dans la _Revue du Hâvre_ attirèrent l’attention sur
lui. Un jeune poète de Paris, qui passait alors par le Hâvre, lui
adressa des vers dans le journal et lui donna mille marques d’intérêt.
Cependant Hilbey travaillait toujours à sa comédie, et M. Morlent
l’engageait à la terminer pour la faire jouer. Cet homme bienveillant,
recommandable à la fois par les qualités de l’esprit et du cœur, lui
conseilla de composer quelques pièces de vers pour les ajouter à celles
qu’il avait déjà, lui promettant de les éditer. Hilbey promit d’abord de
suivre ce conseil, puis il se ravisa, s’étant rappelé un autre conseil
que lui avait antérieurement donné le même M. Morlent: le conseil
d’aller à Paris. Cependant il ne put exécuter ce projet immédiatement,
sa comédie n’étant pas achevée, et il comptait beaucoup sur elle pour
s’ouvrir la carrière des lettres.
Il quitta le Hâvre par une circonstance fortuite mais décisive: le
manque d’ouvrage. C’était dans la mauvaise saison. Un tailleur de Fécamp
se trouva, un jour, dans l’auberge où mangeait Hilbey. Il était venu au
Hâvre pour se procurer un ouvrier; il proposa au jeune homme de
l’emmener avec lui. Hilbey accepta, et, le lendemain, il partit pour
Fécamp, avec son nouveau patron, se promettant bien de ne pas rester
longtemps dans cette petite ville, qui ne pourrait rien offrir à ses
goûts nouveaux; petite ville sans théâtre, sans journaux, sans
littérature, et qui, peut-être, ne se douterait pas du bonheur de
posséder dans ses murs, un poète fort connu...... au Hâvre.
Là, pourtant, sortie d’une famille honnête et aisée, vivait une jeune
fille du plus heureux naturel, aimable, spirituelle, gracieuse, qui
devait pousser Hilbey sur la scène du monde. Née quarante ou cinquante
ans plus tôt, elle eût passé tranquillement ses jours dans une bonne
ferme de la Normandie ou dans un comptoir de Caen ou du Hâvre. Le
progrès si vanté du siècle devait lui faire une autre destinée. Hilbey
l’appelle Séraphie dans ses poésies, et c’est d’elle qu’il a dit:
Jusqu’à ce jour l’insouciance
A marqué tes joyeux instants;
Vers et romans, tendre science,
Ont été tes seuls passe-temps.
Précisément vers et romans n’agissent qu’avec trop de force sur une
jeune tête de dix-sept ans, et ce n’est ni dans la _Nouvelle Héloïse_ ni
dans les romans modernes qu’on trouve les meilleures règles de conduite.
Enfin, Hilbey arriva à Fécamp. Son nom remplit bientôt la petite ville.
Un ouvrier tailleur qui faisait des vers! Des vers qui avaient paru dans
la _Revue du Hâvre_! Le fait était unique à Fécamp. On en parla
beaucoup; on en parle sans doute encore.
Hilbey ne tarda pas à se marier à la jeune personne dont nous venons de
parler. Il vint se fixer à Paris pour y courir les chances de la vie
littéraire. Il y débuta par la publication d’un volume de vers intitulé
_Un Courroux de poète_, dont les sujets, pour la plupart, se
rapportaient aux divers événements de sa vie. On trouve dans ce recueil
de la grâce, de la facilité, de la verve et une science rhythmitique
donnée peut-être par la nature seule. Hilbey fit jouer ensuite, à
l’Odéon, _Ursus_, comédie en un acte et en vers, qui n’obtint qu’un
succès médiocre. Fort jeune encore, Hilbey peut parvenir à se faire un
nom dans les lettres.
Nous donnons à nos lecteurs deux pièces différentes de ton et de
sentiment, de ce jeune auteur pour mieux faire apprécier son talent.