Cette maison fermée au milieu de qui jadis on conservait le feu et

l'eau.

ORSO.--Père, si l'on réfléchissait, il n'y aurait pas beaucoup de

mariages au monde et beaucoup de villes.

LE PAPE PIE.--Voilà le militaire qui mène tout tambour battant.

ORSO.--Père, ce ne sont pas des vieillards qui se marient, ce sont des

jeunes gens.

LE PAPE PIE.--Ainsi, s'il n'y avait point cette crainte de faire de la

peine à ton frère,

Ce ne seraient point Nos conseils qui t'arrêteraient?

ORSO.--Il me faudrait un ordre positif. Autrement ce n'est pas vous qui

vous mariez, c'est moi, pauvre petit bonhomme.

Et qui endure les conséquences.

LE PAPE PIE.--Et que cette jeune fille ne t'aime pas, ce n'est pas ce

qui t'arrêterait? Allons, n'hésite pas, sois franc.

ORSO.--Père, vous le voulez, eh bien, pour dire la vérité, non, ce

n'est point cela qui m'arrêterait.

Puisque je l'aime, pourquoi ne m'aimerait-elle pas? Puisque je suis

capable de la prendre en mains, pourquoi ne la prendrais-je pas?

Cela arrêterait Orian parce qu'il n'est pas assez patient et assez

simple.

Il n'y a rien à quoi on n'arrive avec de la patience et de la douceur

et de la sympathie, et un peu d'autorité, et un certain savoir-faire.

LE PAPE PIE.--Cette mère qui ne verra pas ses enfants.

ORSO.--Eux-mêmes la verront.

LE PAPE PIE.--Et cette famille que tu connais, ce père et cette mère

qui sont les siens, ce n'est pas cela non plus à quoi tu fais attention.

ORSO.--J'aimerais mieux que la fille ne fût pas aveugle et que la

famille ne fût pas borgne, mais qu'y puis-je?

Quand on livre bataille on ne choisit pas toujours le lieu et l'heure.

Quand on construit une ville, on n'est pas sûr que le chemin de fer y

passera.

Ce ne sont pas les difficultés qui arrêtent un homme de cœur.

Celui-là est incapable de quoi que ce soit qui n'a pas en lui un

certain sentiment de la nécessité.

LE PAPE PIE.--La jeune fille est riche et tu es pauvre.

ORSO.--Tant mieux pour la ville que nous allons construire!

Sa fortune ne sera jamais aussi grande que l'usage que je saurai en

faire.

LE PAPE PIE.--Mais tu ne construiras rien du tout, puisque c'est ton

frère qui va épouser celle que tu aimes.

ORSO.--Voilà ce qu'il faut lui enjoindre positivement.

LE PAPE PIE.--Et tu ne mourras point de douleur?

ORSO.--Je ne mourrai que si on me casse la tête et il y faudra un bon

coup!

Ce n'est pas une petite fille qui privera d'un officier les armées de

la Sainte Église.

LE PAPE PIE.--Orian, que pouvons-nous contre cet homme résolu? il n'y a

qu'à lui laisser le chemin libre.

ORIAN.--Je n'attendais pas de votre sagesse un autre avis.

LE PAPE PIE.--Pauvre enfant, tu l'aimes trop. Toi qui étais si fier

de ta force, quand la main de Dieu se retire, vois ce qu'une simple

créature peut sur nous.

ORSO.--Et c'est parce qu'il l'aime trop que vous lui dites de ne pas

l'épouser?

LE PAPE PIE.--Ce n'est pas parce qu'il l'aime trop, mais parce qu'il ne

l'aime pas assez.

ORSO.--Je ne vous entends pas.

LE PAPE PIE.--Ce n'est pas aimer quelqu'un que de ne pas lui donner ce

qu'on a en soi de meilleur.

ORSO.--Et qu'y a-t-il de meilleur que l'amour également rendu?

LE PAPE PIE.--Ce qu'elle aime, ce n'est pas cet Orian qui est mon fils

et que je connais seul.

ORIAN.--Point celui-là, mon père, mais un autre qui est bien fort.

LE PAPE PIE.--Je le sais, pauvre enfant.

ORSO.--Ainsi, pour tout le bien que je lui dois, la peine que l'on

puisse lui faire la plus grande,

Vous voulez que ce soit moi qui la lui fasse? La chose qui est la plus

précieuse,

Que ce soit moi qui la lui prenne?

ORIAN.--C'est moi seul, Orso, qui te le demande.

ORSO.--Je ne t'écouterai pas.

ORIAN.--A qui d'autre confierai-je ce qui m'est le plus cher au monde?

ORSO.--Manque à celle-là qui t'appelle et qui n'a que toi au monde!

ORIAN.--Où tu es je ne suis pas absent.

ORSO.--A décevoir son cœur ses ténèbres ne sont pas assez grandes.

ORIAN.--Cesse, Orso, tu me fais mal.

ORSO.--Mais il faut que tu l'épouses!

ORIAN.--Notre père me donne un autre conseil.

ORSO.--Te laisses-tu ainsi dépouiller de ce qui est à toi?

ORIAN.--Orso, si je l'épousais, il n'y a point de mesure possible entre

nous;

Ce qu'elle demande, je ne peux le lui donner,

C'est mon âme qu'elle demande et je ne peux absolument pas la lui

donner,

Moi-même ne la possédant pas.

ORSO.--Et moi, père, quel conseil me donnez-vous?

LE PAPE PIE.--Ne viens-tu pas de Nous dire que tu n'avais besoin

d'aucun?

ORSO, _à Orian_.--Je ne puis te faire ce tort.

ORIAN.--Aucun tort. Sois à cette âme obscure le guide que je ne puis

pas être.

De moi ce n'est pas la lumière qu'elle demande, c'est sa nuit qu'elle

voudrait me partager.

Ce n'est pas un tort que tu me fais,

A moi de m'interdire ces ténèbres, à elle de lui donner la lumière, si

tu le peux,--la cruelle lumière!

LE PAPE PIE.--La lumière n'est pas cruelle.

ORSO.--Adieu, Père! (_Il lui baise la main._)

--Adieu, Orian.

_Il sort._

_Silence._

LE PAPE PIE.--Mon fils, il ne faut pas m'en vouloir. Il y a assez de

gens qui me haïssent sans toi.

ORIAN.--Père, je ne vous en veux pas.

LE PAPE PIE.--Dis-moi, c'est donc si fort, ces attachements de la terre?

ORIAN.--Je vois une face qui se tourne vers la mienne, un beau visage,

père, un pauvre visage qui ne voit pas!

LE PAPE PIE.--Il te verra plus tard.

ORIAN.--J'entends une voix qui dit: Orian, ne me reconnais-tu pas?

LE PAPE PIE.--Il faut lui fermer tes oreilles.

ORIAN.--Je revois de nouveau cette expression qu'elle avait, la joie

qui peu à peu devient plus forte que le doute, ce mélange si touchant

de désir et de confusion et de dignité virginale.

LE PAPE PIE.--Sois fort.

ORIAN.--Je vois cette tête qui fléchit, j'entends cette voix qui dit

tout bas: Orian. et de nouveau,--de nouveau--si bas qu'on peut à peine

l'entendre...

_Silence._

LE PAPE PIE.--Pleure, mon enfant, cela te fera du bien.

ORIAN.--Je ne pleure pas.

LE PAPE PIE.--Pardonne-moi si je t'ai parlé, non en mon nom, mais au

nom de ce qu'il y a de plus profond en toi.

Bientôt le Vieillard importun n'est plus.

Reste avec moi du moins, toi, mon fils préféré, à cette heure de la

tribulation et du dépouillement qui approche. Reste avec moi à cette

heure où tous vont me répudier.

ORIAN.--Je reste avec vous. J'ai foi en vous. Je crois que ce que vous

me conseillez est bien.

LE PAPE PIE.--Est-ce moi seul qui te conseille?

ORIAN.--Ah, votre voix n'aurait pas tant d'empire, elle ne m'obligerait

pas à de tels sacrifices, si elle ne répondait à ce qu'il y a de plus

fort dans un homme,

A cette chose que j'ai à faire et pour laquelle je sais que j'ai été

mis au monde, à cette chose qui l'a obligé à naître, à cette chose la

plus forte dans un homme qui demande l'action et non pas le bonheur!

Il ne me reste qu'à la connaître.

LE PAPE PIE.--Est-ce que Dieu n'est pas une réalité pour toi?

ORIAN.--Dois-je marcher vers lui directement?

LE PAPE PIE.--Tu n'iras pas avec Dieu avant d'être débarrassé de ce que

tu dois aux hommes.

Orian, donne-leur la lumière! Il n'y a pas qu'une aveugle au monde.

Pour celui qui sait ce que c'est que la lumière et qui la voit, est-ce

qu'il n'est pas responsable de ces ténèbres où sont tant de pauvres

âmes autour de lui et comment en soutenir la pensée?

Orian, mon fils, ce que je n'ai pu faire, fais-le, toi qui n'as pas ce

trône où je suis attaché pour mieux entendre le cri désespéré de toute

la terre; ce supplice d'être attaché pendant que toute la terre souffre

et qu'on sait qu'on a en soi le salut, toi qui n'as pas ce vêtement

devant lequel par la malice du diable tous les cœurs reculent et se

resserrent!

Parle leur, toi qui sais leur langage, qui n'es un étranger à aucun

repli de leur nature.

Fais leur comprendre qu'ils n'ont d'autre devoir au monde que de la

joie!

La joie que Nous connaissons, la joie que Nous avons été chargé de leur

donner, fais leur comprendre que ce n'est pas un mot vague, un insipide

lieu commun de sacristie,

Mais une horrible, une superbe, une absurde, une éblouissante, une

poignante réalité! et que tout le reste n'est rien auprès.

Quelque chose d'humble et de matériel et de poignant, comme le pain que

l'on désire, comme le vin qu'ils trouvent si bon, comme l'eau qui fait

mourir si on ne vous en donne, comme le feu qui brûle, comme la voix

qui ressuscite les morts!

Mon âme est avec la tienne, mon fils. Fais leur comprendre cela, Orian.

LE FRÈRE MINEUR, _est là depuis un moment_.--Il y a à la porte du

couvent toute une compagnie de dames et de cavaliers, la femme et la

fille de l'ambassadeur de France, je crois,

(_à Orian_) Et il y a avec eux le signor Orso qui dit que vous veniez.

ORIAN.--Je ne puis.

LE FRÈRE MINEUR.--Il m'a bien recommandé d'insister et désire ardemment

que vous veniez.

_Silence._

ORIAN.--Non, je ne puis pas. Dites leur que je ne puis pas.

ACTE III

_Les ruines du Palatin. Un soir de la fin de septembre 1870._

SCÈNE I

ORIAN, ORSO

ORSO.--Frère, ne sois pas si triste. Cela n'est pas déjà si amusant

d'être parmi les vaincus, non, je n'aurais jamais cru que cela fût

aussi désagréable.

Cet officier, qui recueillait nos armes et qui riait en me regardant.

Il m'a reconnu et je le reconnaissais bien aussi. C'est un ancien

camarade de loge. Bon Dieu, ne fais pas cette tête.

ORIAN.--La Révolution est entrée à Rome,--à Rome aussi--. Les cloches

ne sonnent plus de même pour moi.

ORSO.--Il y a tant de choses déjà que Rome a vu entrer et sortir.

--Entre autres mon futur beau-père.

Une révolution à Paris, une autre à Rome, c'est trop pour ce descendant

de jacobins, et cette chose monstrueuse est arrivée que subito,

instantanément,

Il s'est trouvé sans place.

Sans place, comprends-tu? Pas plus de place sur la terre qu'un pur

esprit.

Toutefois le vieux sang républicain n'a pas été long à parler, son

collègue de Londres vient de mourir, cette nouvelle lui a donné des

ailes.

Je l'ai accompagné à la gare ce matin. Il dit qu'il m'aime comme son

fils. Il a ôté son cigare de sa bouche pour me dire cela.

ORIAN.--J'espère qu'il arrivera à Paris avant les Prussiens.

ORSO.--Les Prussiens? Qu'est-ce que les Prussiens?

Ce qui est important, c'est le collègue de Londres qui vient de crever,

c'est cela qui lui pétille dans les veines. La France n'est pas

concevable sans un Turelure pour la servir.

ORIAN.--Pauvre France! Eh bien, nous allons aider le beau-père dans

cette tâche.

ORSO.--Ma foi, c'est une bonne idée que tu as eu de nous engager. Cette

petite volée de plomb de la Porta Pia m'a chauffé le sang. J'ai hâte de

me sentir un chassepot dans les mains.

ORIAN.--Et que deviendra le mariage?

ORSO.--Orian, grand âne, le mariage deviendra ce qu'il pourra. Depuis

un an que je fais ma cour, ce que j'ai obtenu est vraiment peu,

Pendant que tu te promenais sur la côte d'Afrique.

Pourtant, je dois le dire, hier elle m'a dit tout à coup qu'elle

voulait bien m'épouser.

ORIAN.--Hier?

ORSO.--Hier même. Ne fais pas cette figure.

Elle m'a mis ça dans la main. Tu penses si j'étais étonné.

C'est peut-être la nouvelle de ce départ qui a parlé à la petite

imagination de Mademoiselle.

Oui, quand j'ai eu l'avantage de lui annoncer que je partais à la

campagne, à ce coup, j'ai cru que j'allais l'intéresser.

ORIAN.--Qu'a-t-elle dit?

ORSO.--Elle a demandé si tu partais aussi.

ORIAN.--Ce n'est pas moi qui t'ai demandé de partir avec moi.

ORSO.--Malin! N'est-ce pas, j'allais te laisser aller seul. Un troupier

comme toi.

--N'as-tu absolument rien à lui dire?

ORIAN.--Dis-lui adieu.

ORSO.--Court, mais substantiel.

ORIAN.--Sois éloquent à ma place.

ORSO, _lui mettant la main sur le bras_.--Orian, elle est ici et veut

te parler.

ORIAN.--Quel est ce guet-apens?

ORSO.--Elle m'a demandé de la conduire ici.

ORIAN.--Vous avez combiné cela ensemble?

ORSO.--Et quand cela serait encore?

ORIAN.--J'ai promis de ne plus la revoir.

ORSO.--Dans huit jours nous serons tous les deux sur le champ de

bataille.

_Silence._

ORIAN.--Tu le veux, c'est bien.

Tout m'est indifférent. Je ne suis pas capable de dire non à rien.

Tu as bien choisi le lieu et le moment, ces ruines, ce jour couvert de

septembre qui vous montre bien que tout est fini et que d'ailleurs tout

était inutile.

Oui, je la reverrai, je le veux.

Qu'elle vienne. Je manque à ma promesse. Pourquoi serais-je la seule

chose au monde qui n'est pas capable d'être vaincue?

ORSO.--Mon vieux, dans huit jours nous serons sur le champ de bataille,

c'est sûr, et dans dix nous serons tous morts, c'est possible, et alors

nous serons bien tranquilles.

Il faut que tu lui parles avant que tu ne disparaisses, d'une manière

ou de l'autre.

Toutes les choses qui doivent être dites entre elle et toi, il est

nécessaire qu'elles soient dites.

_Il sort._

SCÈNE II

_Entre PENSÉE._

PENSÉE.--Si vous devez me parler durement,

Si je dois entendre de vous ces paroles auxquelles je ne suis prête que

trop,

Si la raison de ce silence est telle qu'il ne m'est que trop facile de

le supposer,

Si ce cœur qui pour un moment me fut ouvert m'est clos,

Si cette voix que j'ai entendue du fond de la nuit où je suis

étroitement enveloppée depuis ma naissance comme dans un voile,

Si cet époux qui me parlait mystérieusement, ce soir de mai, jadis,

Un seul mot, mais qui m'a suffi, un seul mot «Ma bien-aimée», mais qui

m'a suffi,

Pauvre âme, pour que je sois à lui pour toujours,

S'il n'est là de nouveau après ce long silence que pour que je

l'entende qui me juge et qui me repousse,

Vous pouvez m'épargner, Orian, un seul signe, un seul mouvement me

suffit.

Et si, ah, du moins que le ton ne soit pas trop sévère, et ce mot qui

doit m'éloigner de vous pour toujours «Va-t-en»,

Dites-le bas,

Aussi bas que cet autre aveu qu'une femme aime.

«Va-t-en» et cela suffit.

ORIAN.--«Va-t-en» seulement, et rien d'autre que ce mot, Pensée?

PENSÉE.--«Va-t-en de moi, Pensée; va-t-en femme.--Va-t-en de moi, ma

bien aimée.»

ORIAN.--Pensée, non, il n'est pas en mon pouvoir de vous dire: Va-t-en.

PENSÉE.--Pourquoi m'avez-vous abandonnée? pourquoi cette longue absence?

ORIAN.--J'ai voyagé. C'est la semaine dernière seulement que je suis

revenu à Rome: deux jours avant que les Piémontais y entrent, ces amis

de votre famille.

PENSÉE.--Je vous ai déjà pris votre maison. Maintenant c'est votre

ville que je vous enlève. Et celui que vous appeliez votre Père est mis

par nous en un lieu d'où il ne peut sortir.

ORIAN.--Vous ne me prendrez pas moi-même.

PENSÉE.--Vous voulez que je vous prenne votre frère?

ORIAN.--C'est la guerre qui nous prend tous les deux.

PENSÉE.--Il est donc vrai? Vous partez?

ORIAN.--Serais-je ici, si je ne devais partir?

PENSÉE.--Oui. Comment seriez-vous avec moi autrement que dans un rêve?

ORIAN.--Mon frère vous reviendra.

PENSÉE.--Et je l'épouserai alors?

ORIAN.--Alors je serai sans doute en un lieu où ces choses ne font plus

souffrir.

PENSÉE.--Mais c'est vous qui lui avez commandé qu'il m'épouse.

ORIAN.--Bientôt, sans celle-ci, il y aura entre vous et moi une

séparation suffisante.

PENSÉE.--Quand je serai morte, Orian?

ORIAN, _violemment_.--Et que vous soyez à un autre, ne comprenez-vous

pas que cela pour moi est plus que la mort?

PENSÉE.--C'est vous qui l'avez voulu.

ORIAN.--Oui.

PENSÉE.--Je n'ai plus d'orgueil. Qui suis-je pour dire non? Mon corps

est-il de tant de prix?

Pour une chose que celui-ci (_elle montre faiblement ORIAN_) me

demandait, comment la lui aurais-je refusée?

ORIAN.--- Vous l'aimerez dès que vous serez à lui.

_Pause._

PENSÉE.--Orian, comprenez-vous ce que c'est qu'une aveugle? Ma main, si

je la lève, je ne la vois pas. Elle n'existe pour moi que si quelqu'un

la saisit et m'en donne le sentiment.

Tant que je suis seule, je suis comme quelqu'un qui n'a point de corps,

pas de position, nul visage.

Seulement, si quelqu'un vient,

Me prend et me serre entre ses bras,

C'est alors seulement que j'existe dans un corps. C'est par lui

seulement que je le connais.

Je ne le connais que si je le lui ai donné. Je ne commence à exister

que dans ses bras.

ORIAN.--C'est ainsi que vous vous donnerez à lui?

PENSÉE.--Il le faut donc, Orian? dites-moi.

_Silence._

ORIAN.--Non, Pensée, il ne le faut pas. Il ne faut pas que ma chère

Pensée soit à un autre qu'à moi seul.

_Silence._

Vous ne dites pas un mot?

PENSÉE.--Ce sont des paroles longues à pénétrer.

ORIAN.--Votre cœur y est-il sourd?

PENSÉE..--Qui s'est habitué au malheur, la joie ne le trouve pas si

prompt.

ORIAN.--Bientôt nous serons séparés,

Bien séparés cette fois, et si c'est de la douceur que vous attendez de

moi,

Tout à l'heure celle qui nous attend l'un et l'autre a de quoi suffire.

PENSÉE.--Il est nécessaire que nous soyons séparés, Orian?

ORIAN.--Il est nécessaire que je ne sois pas un heureux! Il est

nécessaire que je ne sois pas un satisfait!

Il est nécessaire que l'on ne me bouche pas la bouche et les yeux avec

cette espèce de bonheur qui nous ôte le désir!

Vous dites que vous m'aimez, et moi je sais que c'est moi-même qui suis

mon pire ennemi.

Vous dites que je dois voir pour vous, et je sais que ce sont ces yeux

mêmes qui m'empêchent de voir et que je voudrais m'arracher!

Il est nécessaire que je ne me laisse pas mettre la main dessus.

Pensée, vous êtes le danger pour moi.

La grande aventure vers la lumière, le diamant quelque part, il est

nécessaire que j'en sois seul.

--Mon père, il y a un an me disait d'aller vers les autres. Les autres?

quels autres?

Que m'importent les autres? Quel bien est-ce que je puis leur faire?

Qu'est-ce que je suis capable de leur dire? Quand on manque de tout

soi-même, qu'est-ce que je suis capable de leur donner?

Je n'ai qu'un devoir envers eux qui est que le mien propre soit rempli.

PENSÉE.--Quel?

ORIAN.--Ah, n'est-ce pas mourir quand on est aveugle que de savoir que

le soleil existe et qu'entre tant de rayons autour de cet objet éternel

comme des épées il n'y en aura donc pas un seul pour nous, pour venir à

bout de cette affreuse mort inguérissable,--à se jeter dessus enfin à

plein cœur avec un grand sanglot pour exterminer ce qu'il y a en nous

de mortel et qui est deux fois mort déjà?

Vous ne comprenez pas?

PENSÉE.--Je ne serais pas aveugle si je ne vous comprenais pas.

ORIAN.--Vrai.

PENSÉE.--Est-ce qu'il n'y pas un chemin avec patience vers cette

lumière que vous dites? quelque passage?

ORIAN.--Pensée, je suis capable d'obstination, mais non pas de

patience, et de mille coups de tous côtés, mais non pas de méthode,

et de désir, mais non pas d'intelligence, de désir, mais non pas de

résignation.

Ainsi l'absurde papillon, cette chose palpitante et dégoûtante, le

papillon qui n'est qu'un sale ver avec des ailes énormes, aussi

inconsistant que de l'haleine,

Et qui ne sait rien que de se jeter, de se rejeter, et se rejeter

stupidement, et se jeter encore de toutes ses forces misérables

Contre le globe de la lampe, et qui, quand il s'interrompt, il est

comme mort, quelque chose de rampant,

Quelque chose d'immonde et de rampant que l'on ne saurait toucher.

PENSÉE.--Ainsi quand mon père me parlait,--et vous ne savez à quel

point il est capable d'enthousiasme à ses heures--,

De ce temps où nous vivons, de ces grandes et admirables inventions

qui rendent une chose si belle de vivre dans le temps où nous sommes,

de ces merveilles inouïes, disait-il, le chemin de fer, les câbles

sous-marins,

De l'empire que l'homme établit sur toute la nature, du progrès qui

balaye les vieilles superstitions, et de ces années devant nous qui

assurent le triomphe de la raison et de la connaissance et du bien-être

général,

Oui, ce sont les expressions dont il se sert,...

ORIAN.--Ouvrez les yeux, Pensée, et voyez toutes ces choses.

PENSÉE.--Je suis aveugle.

ORIAN.--Une seconde seulement, je vous en prie!

Quel dommage que vous ne puissiez pas ouvrir les veux une seconde et

voir ce que c'est qu'une fabrique de phosphore, par exemple, ou un

buffet de gare,

Un monde tout entier consacré à la production de l'utile. Un jour

l'heureuse Rome aussi se réjouira de ses docks et de ses usines. Oui,

c'est un glorieux temps que celui-ci.

PENSÉE.--Où je suis il n'y a point de temps.

ORIAN.--Bientôt le temps existera pour vous quand vous m'attendrez et

que je ne reviendrai pas.

PENSÉE.--Maintenant vous êtes là et c'est tout ce que je sais.

ORIAN.--Vous êtes là vous-même, laissez-moi prendre toute la mesure de

votre présence. Ah, vous n'êtes que trop réelle!

Cher compagnon, c'est bon de vous entendre parler et de penser que vous

êtes là et votre voix est pour moi comme de la musique.

Je suis tellement jaloux. Vous savez que c'est par moi que vous êtes

aveugle et c'est moi qui monte la garde à la porte de chacun de vos

sens,

Et s'il y a une manière d'être à moi que je ne veux pas vous demander,

c'est parce ce que je ne veux pas renoncer à toutes les autres.

Si je n'étais là pour vous le dire, si mystérieusement, vous ne sauriez

pas que vous êtes belle.

Et si vous n'étiez là, ma chérie, je ne saurais ce que c'est que ce

grand ennui, qui est de s'ennuyer de soi-même.

Quand je vous ai quittée, Pensée, c'est alors que vous vous êtes

emparée de moi. Chaque jour. Chaque nuit le même rêve après les

premières heures de sommeil. La même Pensée.

On me remontrait une expression de votre visage,

Une inflexion de votre voix, un mouvement de votre corps, ce corps

féminin, si amer, si intelligible pour moi.

Il y avait un cri dans la nuit, votre voix que je reconnais entre

toutes les autres.

Il y avait une forme chancelante quelque part qui me tendait les bras,

il y avait quelqu'un d'aveugle qui me parlait, quelqu'un de taciturne

et qui ne me répondait pas.

PENSÉE.--Si je chancelle, Orian, c'est parce que vous n'êtes pas là

pour me tenir. Et je ne suis aveugle que parce que je ne puis pas vous

voir.

ORIAN.--Puis

Tout cela même a été mis de côté et de vous à moi s'est établi quelque

chose de plus direct. Il y avait quelque chose en moi qui tenait à se

séparer de moi-même.

Alors j'ai connu un autre désir,

Sans image ni aucune action de l'intelligence, mais tout l'être qui

purement et simplement

Tire et demande vers un autre, et l'ennui de soi-même, toute l'âme

horriblement qui s'arrache, et non pas ce brûlement continu seul, mais

une série de grands efforts l'un après l'autre, comparables aux nausées

de la mort, qui épuisent toute l'âme à chaque coup et me laissent aux

portes du Néant!

J'ai tenu bon cependant, et quand j'aurais voulu revenir, le bateau

était là qui m'emportait.

_Demi-pause._

Et quand je serais revenu encore, et quand vous auriez été là comme

vous l'êtes en ce moment,

Je savais trop que ce que je vous demandais, vous étiez bien incapable

de me le donner, et que ce qu'on appelle l'amour,

C'est toujours le même calembour banal, la même coupe tout de suite

vidée, l'affaire de quelques nuits d'hôtel, et de nouveau

La foule, la bagarre ahurissante, cette affreuse fête foraine qu'est la

vie, dont cette fois il n'y a plus aucun moyen de s'échapper.

--Et je sais les grands et incomparables liens que le mariage apporte.

Mais je sais aussi que c'était tout autre chose, incompatible avec

tout, que demandait un désir comme le mien,

En moi sans doute allumé pour le juste châtiment de mon orgueil et

contre ma volonté.

PENSÉE.--Ami, comment avez-vous pu vous tromper ainsi, et croire que

vous pourriez être quelque part où je ne sois pas?

On dit qu'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que dans une

vue et dans un rapport mystérieusement avec d'autres.

Mais nous deux, c'est plus que cela encore, toi à mesure que tu parles,

j'existe, une même chose répondante entre ces deux personnes.

Quand on vous préparait, Orian, je pense qu'il restait un peu de la

substance qui avait été disposée en vous, et c'est de cela que vous

manquez et que je fus faite.

Et pour qu'elle fût capable de retrouver la vôtre, pour qu'aucun

prestige ne l'égarât, pauvre âme, pour que son chemin fût sûr,

Pour que ce qui était à vous seul vous fût entièrement conservé,

C'est pour cela sans doute que mes yeux furent clos.

Et maintenant que je vous ai retrouvé, eh quoi, tu me veux donc écouter?

--Pourquoi m'avoir répudiée? Qu'ai-je fait? Pourquoi m'avoir donnée

ainsi cruellement à un autre?

ORIAN.--Paroles que j'ai entendues en rêve souvent.

PENSÉE.--Elles ne sont que trop vraies.

ORIAN.--Qu'importe le passé? Je vois votre visage, je prends votre main

dans la mienne, et si je vous demandais de vous embrasser, sans doute

que vous me laisseriez faire.

Que demander de plus? Se voir, se toucher, parler, entendre l'autre qui

parle,

(Le peu de temps nécessaire pour comprendre qu'on n'a plus rien à se

dire);

Le père humilié: Drame en quatre actes · 第 3 / 5 段