ORIAN.--Je ne puis être contre mon père.

PENSÉE.--Ainsi entre la vie et vous, entre vous et moi,

Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne marche pas!.

ORIAN.--Ce qui est raisonnable pour lui l'est bien assez pour moi.

PENSÉE.--Il y a tout un peuple avec moi qui a besoin de vous.

ORIAN.--Et moi, je n'ai besoin d'autre chose que de la joie.

PENSÉE.--Où est la joie autre part que dans la vie?

ORIAN.--Au-dessus de la vie, et qui d'autre que lui la donne?

L'origine et le père qui n'a jamais tort.

Où est la paix autre part que dans le Père qui n'est hors d'aucune

chose et qui n'a de haine pour aucune?

Est-ce le peuple qui a raison? Tous ces aveugles qui crient! C'est ça

de qui vient la vie?

Ah, reculer je sais que mon cœur est faible et ce qui crie en eux ne

parle que trop en moi.

Ce n'est pas par aucune violence que nous entrerons en possession de

notre héritage.

PENSÉE.--C'est la joie qui est cet héritage?

ORIAN.--Héritage vraiment ce qui ne peut être acquis ni conquis ni

mérité,

Et qui est notre droit par le fait d'un autre.

PENSÉE.--Qu'est-ce que la joie?

ORIAN.--Ce que je puis dire est qu'elle ne commence pas et qu'elle n'a

aucune fin.

PENSÉE.--Et pourquoi penser que je suis votre ennemie et que je vous

veux aucun mal?

ORIAN.--Vous n'êtes pas mon ennemie, Pensée.

PENSÉE.--C'est vrai que vous n'êtes pas mon ennemi? Ah, que j'entende

seulement un mot de vous avec douceur et vous n'aurez plus besoin

d'obstacle pour le placer entre nous.

Je sais que là où vous êtes, il n'y a aucune place pour moi.

ORIAN.--Pourquoi n'y en aurait-il aucune?

PENSÉE.--Qui me conduira où vous êtes? qui me donnera ce que vous me

refusez?

ORIAN.--Et que nous soyons heureux l'un par l'autre ici-bas, Pensée,

est-ce là le plus grand des biens?

PENSÉE.--Il n'y a pas de bien pour moi que celui que je tiens de vous.

ORIAN.--Et n'est-ce pas de moi déjà que vous tenez cette souffrance?

PENSÉE.--Vous-même, n'en tenez-vous de moi aucune? Ah, dis ce que tu

veux, je sais qu'il y a en vous une chose qui m'appartient et qui est

mon droit!

Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour moi seule,

Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne peut entendre!

ORIAN.--Qu'attendez-vous donc de moi, Pensée?

PENSÉE.--Une seule chose que vous ne pouvez pas faire, un seul mot que

vous ne pouvez pas dire.

ORIAN.--Qu'est-ce donc que je ne puis pas faire, petite fille?

PENSÉE.--Que je voie mon âme tout entière dans la vôtre.

ORIAN.--Ouvrez donc les yeux, Pensée et voyez.

PENSÉE.--Je ne les ouvrirai pas que je ne sache que vous m'avez

pardonné.

ORIAN.--Eh quoi, pardonné seulement?

_Elle avance la main et des doigts lui touche légèrement la bouche._

PENSÉE.--Ah, tais-toi, mon bien-aimé! et ce mot que tu vas dire,

ah, réserve-moi le pour un autre moment, quand le corps et l'âme se

séparent!

Tais-toi, et ce mot qui n'est pas fait pour la terre, ce mot sans aucun

son que tu me dis, voici que je l'ai lu sur tes lèvres!

ORIAN.--Venez que je voie mieux votre visage.

_Il l'attire aux rayons d'une lampe._

Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe?

_Elle les lève vers lui._

PENSÉE.--Est-ce qu'ils sont beaux?

ORIAN.--Assez pour que je les reconnaisse au delà de la mort.

PENSÉE.--Si beaux?

_Elle les baisse lentement de nouveau._

ORIAN.--Ah, pourquoi me les cacher si tôt? ah; lève-les de nouveau sur

moi, ma bien-aimée!

PENSÉE.--Je suis aveugle.

ACTE II

SCÈNE I

_Un cloître de marbre blanc avec des colonnes antiques dans un couvent

franciscain des environs de Rome. Au milieu, un puits de marbre muni

de deux colonnes. Le jardin est tout planté d'orangers déjà chargés de

leurs fruits à moitié jaunes._

_Le PAPE PIE est assis à côté du puits sur la margelle duquel il tient

le bras allongé, comme un homme accablé de douleur. De l'autre côté du

puits, d'abord assis, puis debout, le FRÈRE MINEUR; il a l'air tout

jeune._

_LE FRÈRE MINEUR, à demi-voix, la main levée sur le Pape, comme un

prêtre qui achève de donner l'absolution:_

... ainsi-soit-il.

_Silence._

Mon fils, allez en paix.

_Pause._

Saint-Père, puisque je vous ai absous, il ne faut pas être triste.

LE PAPE PIE.--Petit frère, quoi, veux-tu déjà me congédier?

Supporte-moi avec patience un moment, il fait bon près de ton puits.

Laisse-moi te montrer ma faiblesse, mon enfant, comme je t'ai montré ma

misère, je ne suis qu'un vieillard.

LE FRÈRE MINEUR.--Restez, Saint-Père. Ici vous êtes bien à l'abri avec

nous et personne ne nous veut du mal en ce lieu.

--C'est cette grande chaleur qu'il a fait aujourd'hui qui vous a

éprouvé.

LE PAPE PIE.--Le soir tombe.

LE FRÈRE MINEUR.--Laissez-moi aller vous chercher une cruche d'eau. Un

peu de miel aussi, il est très bon, c'est moi qui m'occupe des abeilles,

Le Prieur des ruches, comme on m'appelle.

LE PAPE PIE.--Reste avec moi.

LE FRÈRE MINEUR.--Si je vous vois ainsi désolé, moi aussi, je vais être

triste.

LE PAPE PIE.--Et comment ferais-tu, frère Pecorello, pour être triste?

LE FRÈRE MINEUR.--Qui pourrait s'empêcher de pleurer en voyant votre

grande humilité,

Et cet aveu que vous m'avez fait de vos péchés, simple comme un petit

enfant?

LE PAPE PIE.--Tu m'as sagement parlé, petit frère, et je t'écoutais en

prenant de bonnes résolutions.

N'étais-tu pas berger autrefois? C'est en soignant les moutons que tu

as si bien appris à consoler les hommes?

LE FRÈRE MINEUR.--Souvent j'ai rapporté sur mon dos quelque sotte

brebis.

LE PAPE PIE.--C'est Nous qui sommes la sotte brebis?

LE FRÈRE MINEUR.--Pardonnez à ma grande bêtise.

LE PAPE PIE.--Et toi qui es le sage Pasteur?

LE FRÈRE MINEUR.--Il n'y a pas deux manières de souffrir, Saint-Père,

et il n'y en a pas deux d'avoir de la peine pour un autre.

LE PAPE PIE.--Ces paroles sont meilleures pour moi que de l'eau.

LE FRÈRE MINEUR.--Père, je n'ai pas autre chose que mon cœur à vous

donner.

LE PAPE PIE.--Je sais que celui-là n'est pas né qui m'enlèvera l'amour

de mon petit frère.

LE FRÈRE MINEUR.--Saint-Père, comment tout le monde ne vous aime-t-il

pas?

LE PAPE PIE.--Beaucoup seraient contents de Nous voir mort. Beaucoup

se réjouiraient et donneraient des festins et enverraient des présents

à leurs amis, disant: Il n'y a plus de Pape enfin. Il est mort, le

vieillard obstiné.

LE FRÈRE MINEUR.--Du moins il n'y a personne qui pense ainsi dans notre

ville de Rome.

LE PAPE PIE.--Non, petit frère.

LE FRÈRE MINEUR.--S'il y a vraiment des gens qui vous haïssent, ce sont

les Turcs, ou les Allemands là-bas, ou les Russes, ou quelqu'un de ces

mauvais Français révolutionnaires,

Ou les Chinois dont on m'a dit qu'ils ont une queue dans le dos, cela

nous a fait bien rire.

Mais nous autres, nous vous connaissons bien, qui vivons à côté de vous

et sur les marches de votre maison,

A part quelques pauvres frères peut-être mélancoliques et vexés par le

démon,--Dieu ait pitié de leur âme tourmentée.

LE PAPE PIE.--Petit frère, il faut faire une instante prière pour Nous,

ce soir même, à saint François et à la Madone.

LE FRÈRE MINEUR.--Oui, je la ferai.

LE PAPE PIE.--_Non recuso laborem_. Mais avant que ce que Nous

attendons arrive, avant que Nous recevions de Nos propres enfants ce

coup,

Plaise gracieusement à Dieu que Nous soyons adjoint à nos prédécesseurs.

Nous avons vu les années de Pierre. Nous avons fait Notre tâche, oui,

plus longue que celle d'aucun Pape depuis les jours du fils de Cephas.

LE FRÈRE MINEUR.--Saint-Père, celui qui est mort en Dieu, peu lui

importe qu'il soit vivant ou non en cette chair.

LE PAPE PIE.--Nous savons que Notre infirmité est grande et Notre vertu

petite.

LE FRÈRE MINEUR.--Il y a bien des anges qui prient pour vous en ce

moment au ciel et sur la terre.

LE PAPE PIE.--N'est-il pas écrit que le Pasteur oublie toutes les

autres brebis à cause d'une seule qui bronche?

Que ferai-je quand je paraîtrai devant Dieu à la tête de ce troupeau

décimé?

Et que je n'aurai d'autre excuse que de dire: Ce n'est pas ma faute.

LE FRÈRE MINEUR.--Non, ce n'est pas votre faute.

LE PAPE PIE.--Plût au ciel qu'elle fût tout entière sur Nous et non pas

sur eux!

LE FRÈRE MINEUR.--Pauvres amis, leur ignorance est grande.

LE PAPE PIE.--Ah, je suis désarmé devant eux et il est trop facile de

m'atteindre!

LE FRÈRE MINEUR.--Ce n'est pas vous qu'on hait, mais une image vaine

qu'ils se font.

LE PAPE PIE.--Quelle arme ai-je contre mes enfants? Il est trop facile

de percer le cœur d'un père.

Il est dur pour un père d'être haï de ses enfants.

LE FRÈRE MINEUR.--Ainsi pleurait David sur son fils Absalon.

LE PAPE PIE.--Petit frère, qui es tout près de Dieu, pourquoi le monde

nous hait-il?

LE FRÈRE MINEUR.--Il haïssait Jésus-Christ.

LE PAPE PIE.--Nous voici accoudé près de ce puits comme jadis le fut

Notre-Seigneur près de celui de Jacob et on dirait qu'il n'y a rien de

changé depuis dix-huit cents ans.

Le soleil est à la même place? C'est toujours la même Samarie et le

Vicaire de Jésus-Christ n'est pas moins abandonné que le Fils de

l'Homme.

Celui qui est venu, c'est comme s'il n'était pas venu. Tout ce qui a

été dit, c'est comme si cela n'avait pas été dit; tout ce qui a été

fait, c'est comme si cela n'avait pas été fait; tout ce qui a été

entendu, c'est comme si cela n'avait pas été entendu.

LE FRÈRE MINEUR.--Il y a la Samaritaine qui est en marche déjà.

LE PAPE PIE.--Dieu bénisse cette porteuse de vase!

LE FRÈRE MINEUR.--Quand tous les puits seront à sec, celui-ci aura de

l'eau encore.

LE PAPE PIE.--Ils disent qu'ils n'ont pas soif; ils disent que ce n'est

pas une source; ils disent que ce n'est pas de l'eau; ils disent que

ce n'est pas l'idée qu'eux-mêmes se font d'une source et de l'eau; ils

disent que l'eau n'existe pas.

Quant à Nous, Nous ne savons autre chose, sinon qu'elle donne la vie et

que nul ne peut vivre sans elle.

Si cela est, cela n'est pas Notre faute, pourquoi Nous en font-ils un

reproche?

Et pourquoi disent-ils qu'on ne peut y arriver? alors que cet abreuvoir

des Patriarches est parfaitement visible, bien que ses murs soient de

la couleur de la terre,

Et que de loin on le prenne pour un tombeau.

Pourquoi choisissent-ils de mourir? et pourquoi, Vieillard inutile,

ne suis-je placé en un lieu si étroit que la vision de ce désert où

meurent mes enfants me soit retirée?

LE FRÈRE MINEUR.--Mais vous aussi, Saint-Père, vous aussi vous avez un

père pour y cacher votre visage.

LE PAPE PIE.--Parce qu'ils n'ont plus de Père, en seront-ils plus

heureux? Si je ne suis plus avec eux, en qui seront-ils frères? Y

aura-t-il plus de concorde entre eux et plus d'amour?

LE FRÈRE MINEUR.--Il ne dépend pas d'eux de cesser d'être vos fils.

LE PAPE PIE.--Que Nous reprochent-ils? Ce n'est pas Nous qui avons fait

le Ciel et la Terre.

Ce n'est pas Nous davantage qui avons fait le péché.

Est-ce Notre faute? Il est dur de voir la haine dans leurs yeux. Il est

dur de les entendre tout le long du jour blasphémer et dire des choses

mauvaises contre Dieu.

Pourquoi s'en prennent-ils de leur malheur à Nous qui ne savons donner

autre chose que la Vie?

S'ils nous écoutaient, s'ils avaient confiance en Nous, il n'y a pas de

chose que Nous ne saurions leur expliquer.

Est-ce qu'on est jamais assez grand pour se passer de père? Est-ce que

Nous serons jamais assez vieux pour Nous passer de fils?

Ah, que l'un seul d'entre eux périsse, c'est un malheur assez grand

pour que l'amour de tous les autres ne suffise pas à Nous en consoler.

Et qui, sinon ces ingrats, me donnera ma postérité, la race qui est en

Notre Successeur sera la future Église?

LE FRÈRE MINEUR.--Priez.

LE PAPE PIE.--Si encore Nous comprenions ce qui les éloigne de Nous!

Hélas, si ce qu'ils proposent à la place de ce que Nous savons avait

quelque beauté ou quelque vraisemblance.

Mais jamais le vieux Déprédateur ne s'est mis moins en peine de cacher

son hameçon.

Ce n'est plus avec le plaisir qu'on les pêche, ou le fruit qui fait

devenir comme Dieu,

Mais avec la mort toute nue, et le désespoir, c'est cela qu'on leur

promet, et le Néant, c'est cela qu'on leur dit qui existe.

Pour Nous il n'est pas en Notre pouvoir que ce qui est vrai soit faux.

LE FRÈRE MINEUR.--Saint-Père, si vous étiez auprès de chacun d'eux

comme vous êtes en ce moment près de moi, sans doute qu'ils vous

entendraient.

LE PAPE PIE.--Où sommes-Nous donc, petit frère?

LE FRÈRE MINEUR.--Ils ne vous voient que sur Votre trône au milieu des

épées flamboyantes, le front ceint de la triple couronne et fulminant

l'excommunication.

LE PAPE PIE.--Il y a un autre lieu cependant où Nous ne cessons pas

d'être.

LE FRÈRE MINEUR.--Où donc, Saint-Père?

LE PAPE PIE.--Ils Nous trouveraient, s'ils Nous cherchaient où Nous

sommes.

LE FRÈRE MINEUR.--Où donc êtes-vous?

LE PAPE PIE.--A leurs pieds, avec Notre-Seigneur.

LE FRÈRE MINEUR.--C'est du Pape en effet qu'il est écrit qu'il est le

Serviteur des serviteurs.

LE PAPE PIE.--Telle est la place qui est par excellence la Nôtre, la

plus basse entre tous les hommes.

C'est là que Nous sommes assis continuellement, les suppliant pour le

salut de leur âme et pour la libération de la Nôtre.

LE FRÈRE MINEUR.--Ah, je remercie Dieu de n'être qu'un pauvre petit

frère qu'on n'a même pas jugé digne de rester le cuisinier!

LE PAPE PIE.--Et maintenant voici qu'ils ne se contentent point de ce

qui est à Nous et qu'ils réclament de Nous Notre héritage, comme si

Nous étions mort.

LE FRÈRE MINEUR.--Ah, donnez-le-leur donc, Saint-Père, il est si

agréable de donner, il est si bon de n'avoir rien à soi!

Qui demande la robe, qu'on lui donne aussi le manteau. Qui veut nous

forcer à aller jusqu'à Sainte-Agnès avec lui, nous irons de bon cœur

jusqu'à Viterbe.

LE PAPE PIE.--Petit frère, ici tu ne me conseilles pas comme un homme

sage.

LE FRÈRE MINEUR.--N'est-ce pas l'Évangile qui parle ainsi?

LE PAPE PIE.--Quand tu étais berger de moutons, est-ce que les moutons

étaient à toi, et est-ce que tu avais le droit de les donner?

LE FRÈRE MINEUR.--Non pas, c'est vrai.

LE PAPE PIE.--Et si un Anglais te demandait cette belle chaudière

en cuivre dont tu es si fier, où l'on fait cuire le repas de la

communauté, et qui porte les armes d'un cardinal,

Est-ce que tu aurais le droit de la vendre?

LE FRÈRE MINEUR.--Ce serait un grand péché.

LE PAPE PIE.--Ainsi je n'ai pas le droit davantage de donner ce qui

n'est pas à moi,

Ce qui n'est pas à Nous, mais à tous Nos prédécesseurs avec Nous, et à

Vous Nos successeurs avec Nous, ce qui est à toute l'Église, ce qui est

à tout l'Univers avec Nous.

LE FRÈRE MINEUR.--Eh bien, ce que vous ne pouvez leur donner, qu'ils le

prennent!

LE PAPE PIE.--C'est une chose défendue que de prendre ce qui n'est pas

à soi.

LE FRÈRE MINEUR.--Cela sera à eux une fois qu'ils l'auront pris. Hélas,

cela fera partie de toutes ces choses qui sont tellement à eux et qui

les rendent si contents.

Pour vous, n'avez-vous pas fait ce que vous pouviez? Réjouissez-vous

parce que votre fardeau est allégé. Et priez pour ces pauvres enfants,

que Dieu trouve moyen d'arranger ses comptes avec eux.

Saint-Père, le monde devenait trop exigeant, une machine trop

compliquée. Qui veut s'en occuper, il faut qu'il en soit trop l'esclave.

Jamais le fardeau ne fut plus lourd, réjouissez-vous parce qu'il a plu

à Dieu de vous en soulager.

Vous voilà comme un pauvre curé réduit à son presbytère. Vous voici un

vrai Franciscain comme nous. Voici le Séraphin d'Assise qui a obtenu la

Pauvreté pour le Pape de Rome.

LE PAPE PIE.--L'amère pauvreté est celle de l'amour de mes enfants.

LE FRÈRE MINEUR.-Ce qui vous manque de leur part, Dieu lui-même se

chargera de vous le régler.

Quoi, Saint-Père, sont ce là vos bonnes résolutions? Est-ce là ce que

vous venez de promettre à votre confesseur?

Vous avez un père aussi, croyez-vous qu'il soit content de vous voir si

triste,

A cause de ce présent qu'il vous a fait d'un dénuement qui est

comparable au sien?

Ces minutes qui vous semblent si amères, cependant elles font partie de

l'An de Grâce et du temps de la Bonne Nouvelle.

A cause des choses bonnes que nous ne pouvons donner, oublierons-nous

celles que nous-mêmes avons reçues?

Saint-Père, qu'est-ce qu'il fait, celui qui n'a plus de péchés? Il

chante!

Ainsi Christine l'Admirable sur son lit de souffrances et de ses lèvres

immobiles, de ce cœur pareil au soleil levant sous cette forme à demi

détruite, de même que l'on reconnaît un oiseau parmi les autres oiseaux,

Une mélodie de jubilation sans aucune reprise de l'haleine s'élevait

comme le chant d'un séraphin en extase!

Ainsi notre frère Pacifique qui de deux morceaux de bois mort ramassés

au fond du jardin se faisait un violon dont il savait jouer mieux qu'un

tireur d'archet,

Et la musique qu'il en faisait sortir, il n'y avait que Dieu et lui

pour l'écouter.

LE PAPE PIE.--C'est vrai, petit frère, ce que tu dis.

LE FRÈRE MINEUR.--Article Premier de la théologie, celle que je fais à

mes abeilles! Il est temps que j'aille m'occuper d'elles.

Votre bénédiction, Saint-Père.

--Je vois vos deux neveux qui s'approchent pour vous parler.

_Il sort._

SCÈNE II

_Entrent ORIAN et ORSO. Ils s'agenouillent tour à tour devant le Pape

et lui baisent la main._

LE PAPE PIE.--Je suis content de vous voir, mes enfants.

ORSO. Père, je vous amène un homme obstiné afin que vous lui fassiez

entendre raison.

ORIAN.--C'est lui qui a perdu le sens et il faut que vous lui imposiez

votre volonté.

ORSO.--Il a fini par se rendre quand je lui ai proposé de soumettre la

chose à votre jugement.

LE PAPE PIE.--Je suis prêt à vous écouter.

ORIAN.--Par où commencer, Orso? Mais je sais ce que notre Père

décidera. C'est absurde de nous avoir amenés ici.

ORSO.--Père, il a vingt-huit ans et je n'ai qu'un an de moins que lui.

Mais il est plus sage que moi; les chevaux et les armes sont plus mon

affaire que les livres.

ORIAN.--Vraiment ce qu'il dit est si bête qu'il vaut mieux ne pas y

répondre.

ORSO.--C'est lui qui m'a ramené à vous, Père, quand je m'égarais

tristement.

ORIAN.--Non pas moi, Orso, mais la grâce de Dieu, et les prières de

notre mère, et le bon sang qui coule dans tes veines.

ORSO.--Père, il est mon aîné, regardez-le. Il est grand. Je l'aime. Je

l'admire.

C'est à lui de décider tout, et moi, je le suis où il va.

Dieu m'a tout disposé pour être son frère, le second avec lui, ce qui

était en plus quand on l'a fait. Pour l'aider, pour l'aimer, pour faire

ce qu'il me dit; et non pas pour prendre ce qui est à lui et pour lui

causer aucune peine.

LE PAPE PIE.--Je sais que tu es un bon enfant, mon Orso.

ORSO.--Alors est-ce que je vais lui prendre la femme qu'il aime?

ORIAN.--Père, n'écoutez pas ce qu'il dit.

ORSO.--Ah, j'ai eu bien du mal à lui arracher cet aveu! Je le voyais si

sombre et si fermé. Et je sais qu'elle l'aime aussi.

ORIAN.--C'est triste d'entendre de telles sottises.

LE PAPE PIE.--Est-ce vrai, Orian? Eh quoi, mes enfants, êtes-vous si

grands déjà, il me semble que je vous vois tout petits encore. Voilà

que vous voulez prendre femme et le vieux Père ne vous suffit plus.

ORSO.--Si fait, Saint Père, nous du moins nous serons toujours avec

vous.

ORIAN.--Père, voici ce qu'il en est et je vais tout vous expliquer.

Cet Orso que vous voyez s'est follement épris d'une certaine personne.

Et parce qu'il n'osait pas lui parler, c'est moi qu'il a chargé de lui

faire part de ses sentiments.

A quoi j'ai, par faiblesse et plus follement encore, consenti.

ORSO.--Je me le reproche, Orian. C'est un tort que je t'ai fait

d'avance.

J'aurais dû savoir qu'où va mon cœur, là le tien doit être aussi.

ORIAN.--C'est à cette fête que donnait le prince Wronsky. J'ai donc...

J'ai parlé à cette jeune fille.

Ah, j'étais trop orgueilleux aussi, trop dur, trop sûr de moi-même!

Tout cela qu'il y avait en moi et que je ne connaissais pas, à mesure

qu'elle parlait, tout cela qui fournissait en moi comme de la musique.

Il ne fallait pas que la vie fût si facile pour moi, il y a quelqu'un

qui s'est chargé d'y mettre bon ordre.

Ce n'est pas drôle qu'à la vue de ce beau visage, sans que je sache

comment, il y ait quelque chose en moi qui se soit mis à chanter, de si

triste, de si enivrant, de si amer?

Toute une partie de moi-même dont je croyais qu'elle n'existait pas,

parce que j'étais occupé ailleurs et que je n'y pensais pas. Ah, Dieu,

elle existe, elle vit terriblement. Oui. Je n'ai pas une année de plus

que mon âge.

Et ce qu'elle m'a dit (cette personne dont je parle), je ne peux plus

l'ôter de ma pensée.

J'y arriverai cependant.

LE PAPE PIE.--Oui, il faut y arriver.

ORIAN.--L'entretien que nous avons eu, je voulais le garder pour moi.

Je voulais me taire, fuir.

C'est lui qui ne m'a point laissé de repos et qui m'a forcé de tout lui

dire. Du moins je ne serai pas un traître avec lui.

ORSO.--Et moi je n'en serai pas un avec toi.

Père, délivrez-le de ces scrupules bêtes.

Est-ce qu'il croit vraiment qu'il va me forcer à épouser cette personne

qui l'aime et ne m'aime pas?

ORIAN.--Elle t'aimera, Orso.

ORSO.--Est-ce que je te prendrai ce qui est à toi? Ferai-je le bonheur

de ma vie de ce qui serait le malheur de la tienne?

Ce n'est pas là ce que nous nous sommes juré, mon grand! Ce ne serait

pas la peine d'être frères si nous n'étions en même temps de si bons

amis.

ORIAN.--Tout ce que tu dis, Orso, je pourrais le dire aussi bien.

ORSO.--Mais ce n'est pas moi qu'elle aime, bon Dieu! c'est toi, elle a

raison. Ce n'est pas un sacrifice que je te fais.

Quant à moi, je suis un soldat, est-ce que je vais fonder une famille,

c'est ridicule!

Pour quatre jours complètement que j'ai la compagnie de tous mes

membres. Car un temps a l'air de s'approcher qui ne promet pas l'âge de

Mathusalem à l'espèce d'homme que je suis.

LE PAPE PIE.--Cette jeune fille n'a-t-elle pas d'yeux pour faire son

choix elle-même entre vous deux?

ORIAN.--Précisément elle n'en a pas.

LE PAPE PIE.--Aveugle? c'est la fille du comte de Coûfontaine.

ORIAN.--L'ambassadeur de France oui.

LE PAPE PIE.--Il y a une tradition que jadis une demoiselle de

Coûfontaine a sauvé Notre prédécesseur.

ORIAN.--Je ne sais.

LE PAPE PIE.--Vous savez que son père est Notre ennemi, en secrète

union avec tous Nos persécuteurs?

ORIAN.--Je ne veux rien savoir de cet homme.

LE PAPE PIE.--Et que la mère est née Juive, et que l'enfant sans doute

a été élevée dans la haine du Christ?

ORIAN.--Saint Père, elle est aveugle.

LE PAPE PIE.--Et vous qui voyez, c'est une aveugle que vous voulez

prendre pour épouse?

ORSO.--Comment essayer de m'expliquer? Il ne faudrait pas avoir

d'honneur. Cette faiblesse qui me donne un droit sur elle, un devoir

sur elle. Il y a quelque chose en moi dont je sentais qu'elle ne

pouvait se passer. Ces yeux où il n'y a pas besoin qu'il se forme une

image pour qu'ils me voient.

ORIAN.--Vous entendez ce qu'il dit?

LE PAPE PIE.--Et que dis-tu toi-même?

ORIAN.--Père, que faire? ce n'est pas ma faute. Tant qu'on n'aura pas

trouvé autre chose que les femmes pour en être les enfants, jusque là

sur un cœur d'homme elles conserveront leur droit et leur empire.

Qui serait resté insensible en la voyant ainsi chancelante et aveugle

et perdue au milieu de ténèbres irrémédiables, et appelant, et me

tendant les bras?

La première personne en cette vie qui m'appelle et qui s'adresse à moi,

comme quelqu'un de plus faible et cependant de plus fort,

Ce visage à la fois absent et nécessaire avec une délicieuse autorité.

Ainsi l'homme après un long exil qui retrouve le pays natal, et qui, le

cœur battant, sous le profond voile de la nuit, reconnaît que c'est la

patrie qui est là.

LE PAPE PIE.--Nous n'avons pas de vraie patrie ici-bas.

ORIAN.--Père, nous ne faisons rien sans vous. Tous les deux en même

temps nous avons trouvé cette chose que nous ne cherchions pas.

Père, nous vous l'amenons, dites-le nous. Que faut-il que nous fassions

de notre petite sœur?

LE PAPE PIE.--Est-ce un conseil que vous me demandez, enfants? car je

ne puis sonder vos cœurs,

Et vous savez que le mariage est un sacrement, dont l'époux et l'épouse

sont les seuls ministres.

ORIAN.--Conseillez nous.

LE PAPE PIE.--Dans tout ce que vous dites je ne vois que la passion et

les sens et aucun esprit de prudence et de crainte de Dieu.

Cette jeune fille vous a plu et vous ne voyez rien d'autre.

Mais le mariage n'est point le plaisir, c'est le sacrifice du plaisir,

c'est l'étude de deux âmes qui pour toujours désormais et pour une fin

hors d'elles-mêmes

Auront à se contenter l'une de l'autre.

C'est une grande affaire et qui mérite réflexion et le conseil de plus

anciens, comme la fondation d'une ville,

Le père humilié: Drame en quatre actes · 第 2 / 5 段