JE crois vous avoir promis, mon ami, de vous dire quelques mots des
vieux manuscrits enluminés, dont chaque bibliophile qui se respecte
doit posséder au moins un échantillon. Les plus beaux et les plus
recherchés parmi ces ouvrages de patience, qui méritent aussi
quelquefois d'être appelés des œuvres d'art, sont ceux du XIIIe,
du XIVe et du XVe siècle. Les manuscrits antérieurs à ces époques
présentent certainement beaucoup d'intérêt, mais conviennent mieux à
des bibliothèques publiques ou à des érudits qu'à des bibliophiles.
D'ailleurs leur rareté les fait payer très cher, surtout lorsque
le texte est orné d'enluminures, dont le dessin, quoique souvent
très primitif, offre un certain caractère de naïveté et de puissante
expression.
Pour vous qui n'avez pas encore une bibliothèque importante, et qui
pouvez compter sur beaucoup d'années pour former votre collection,
achetez donc d'abord quelques beaux spécimens de manuscrits du XVe
siècle, enrichis de miniatures des différentes écoles. L'écriture de
cette époque est une belle gothique bien formée et lisible, les dessins
des sujets sont beaux et les figures bien modelées. Cela flattera
davantage vos yeux et vous causera plus de satisfaction que les
manuscrits des siècles précédents. Vous devrez certainement arriver à
acquérir aussi des échantillons de ceux-ci, mais lorsque votre goût se
sera formé et lorsque, votre éducation artistique et bibliographique
étant plus complète, vous pourrez mieux apprécier des œuvres d'un style
plus rude, mais plus original et peut-être plus grandiose, étant plus
primitif.
Les manuscrits les mieux ornés sont ordinairement les livres d'heures,
quelques romans de chevalerie et quelques vieilles chroniques. Malgré
leur prix élevé, les premiers sont ceux que l'on paye le moins cher,
à mérite égal. Les autres offrent en outre un intérêt littéraire
ou historique qui rehausse la valeur de l'œuvre calligraphique et
artistique, ce qui ne se rencontre pas dans les livres d'heures.
Votre patriotisme vous commande de donner la préférence à des œuvres
de l'école française, et vous rencontrerez là, certes, de merveilleux
chefs-d'œuvre; mais il ne faut pas négliger d'examiner aussi les
manuscrits des autres écoles, dans lesquels vous trouverez des
miniatures admirables. Entre les trois écoles principales de France,
les connaisseurs établissent du premier coup d'œil une distinction
marquée: l'école de Paris brille par l'élégance et la crânerie de
son dessin; celle de Bourgogne, par une plus grande simplicité de
composition, mais une grande élévation de sentiment et aussi par une
sobriété de ton peu habituelle à cette époque; l'école de Touraine,
surtout celle de la seconde moitié du XVe siècle, réunit une
composition brillante et expressive à un coloris étincelant.
En dehors des écoles françaises, il ne faut pas manquer de chercher
quelques beaux spécimens dans l'école flamande surtout et dans l'école
italienne; l'une offre déjà à cette époque la précision, la minutie
de dessin qui a toujours caractérisé les œuvres des artistes du Nord;
l'autre, plus idéaliste, sacrifie moins à la forme et au détail et
parle plus à l'âme. Chez les peintres italiens de cette époque, comme
toujours d'ailleurs, le coloris est ordinairement plus éclatant,
les tons sont plus chauds, disent les connaisseurs,--question de
tempérament, de climat et de soleil.
Il existe, dans les manuscrits du XIVe et du XVe siècle des diverses
écoles, un genre de miniatures différent de ce qui avait été fait
jusqu'alors, et qu'on appelle «grisaille», à cause de l'unique teinte
grise qui y est employée. Les manuscrits ornés de ces dessins sont,
plus particulièrement encore, l'objet des recherches et des convoitises
des amateurs. Ils sont d'ailleurs beaucoup plus rares que tous les
autres, ce genre difficile de miniature n'ayant été tenté que par peu
d'artistes.
Vous, mon ami, qui êtes allé visiter la collection superbe de M.
Ambroise-Firmin Didot, avant que les enchères l'eussent dispersée, vous
avez pu voir là les plus beaux spécimens de manuscrits ornés, de toutes
les époques, et dont quelques-uns remontaient environ au VIIe siècle.
Vous avez rencontré là, entre autres, quelques types ravissants des
miniatures de l'école française de Bourgogne, dans le fameux missel
exécuté, paraît-il, pour Charles VI et sa fille, missel dont l'histoire
a fait le tour du monde, racontée dans la presse, il y a quatre ou cinq
ans, à l'époque de l'une des ventes Didot.
L'école de Touraine y était aussi brillamment représentée par le
missel de l'église de Tours, qui renfermait plusieurs grandes
miniatures admirables de composition, de dessin et de coloris. Vous
rappelez-vous, en fait de «grisaille», le bijou de manuscrit de tout
petit format, qui était venu à M. Didot de la collection De Bure et
que les bibliophiles appelaient pour ce motif le manuscrit de De
Bure? Ce joli livre de prières, qui contient entre autres miniatures
charmantes, une tête de Christ d'une idéale beauté, peut être pris
comme modèle des plus belles productions de l'école flamande du XVe
siècle. Il appartient à M. le baron de La Roche-Lacarelle. Un autre
petit manuscrit du même genre, et admirable aussi, est en la possession
d'un autre amateur, M. le comte de Sauvage, qui l'a découvert en Italie.
Parmi les œuvres calligraphiques et artistiques plus anciennes qui
ont été offertes à vos regards, vous avez pu admirer le grand et beau
volume exécuté pour Charlemagne et contenant «les quatre évangiles»,
manuscrit qui appartient au musée d'Abbeville et qui figurait à
l'Exposition rétrospective des Arts décoratifs en 1882. Les manuscrits
de cette époque et, en général, ceux des premiers siècles de notre
ère, jusqu'au XIe environ, sont beaucoup plus lisibles que ceux des
siècles suivants. Ils sont écrits en lettres onciales ou lettres
romaines, d'une grande simplicité, sans fioritures, avec de nombreuses
abréviations que l'on comprend facilement aussitôt qu'on en a la
clef; tandis que les livres des siècles suivants, jusqu'au XVe, sont
écrits en gothique plus ou moins bien formée, avec force majuscules en
arabesques ou lettres historiées, ce qui empêche de bien comprendre les
abréviations et en rend la lecture difficile.
L'usage des lettres rondes est revenu plus tard, vers la fin du XVe
siècle, pour les livres imprimés, et ce sont ces caractères qui, après
avoir lutté pendant plusieurs années contre les caractères gothiques,
ont fini par s'implanter définitivement chez nous, après avoir subi
quelques modifications et quelques perfectionnements.
Quant aux peintures qui ornent les livres des époques carlovingiennes,
elles se ressentent, comme les différents motifs de décoration qu'on y
rencontre, de la simplicité du style roman. Elles sont belles, d'une
beauté sévère et expressive, sans grâce, mais sans mièvrerie. L'école
byzantine, pourtant plus ancienne, n'avait pas encore importé chez
nous cette finesse d'exécution et cette merveilleuse habileté qui la
distingue, habileté qui s'exerçait presque toujours au détriment de la
largeur de conception et de la puissance du caractère de l'œuvre.
L'époque gothique donna naissance à un grand nombre de livres
intéressants dont les enluminures ou miniatures, dessinées avec un
plus grand soin et de plus en plus enjolivées, flattent davantage les
yeux des bibliophiles de nos jours. A mesure qu'on se rapproche de la
Renaissance, les progrès faits dans l'art du dessin, surtout dans l'art
de modeler avec grâce les figures et de rendre élégamment les formes et
le mouvement des personnages, arrivent à leur plus haute expression.
Aussi, quelques œuvres du XVe siècle sont-elles d'une grandeur de style
et en même temps d'un fini incomparables. Telles sont, par exemple, les
miniatures exécutées par des artistes comme Andrieu Beauneveu, Jehan
Foucquet, Jehan Clouet et Jehan Poyet, en France; les Van Eyck, Jean
de Bruges, Memling, dans les Flandres, etc... et par les élèves de ces
grands maîtres.
Comme je vous l'ai conseillé au commencement de ma lettre, mon ami,
ce sont des manuscrits de cette époque qu'il faut acheter avant tout;
vous en trouverez facilement, car il en fut produit une quantité
innombrable. Il s'agit de choisir et, pour cela, je suppose que vous
avez assez de goût et de connaissance en art pour ne pas vous tromper.
Vous n'aurez guère à chercher dans les œuvres calligraphiques du XVIe
siècle; elles sont peu nombreuses, surtout dans la dernière moitié.
Celles des premières années, jusqu'au règne de Henri II, ont encore
du mérite, mais après cela une décadence complète se fait sentir, et
il faut arriver jusqu'à la fin du règne de Louis XIII pour trouver
quelques manuscrits dignes d'être cités. A ce moment, et pendant le
règne de Louis XIV, quelques écrivains très habiles se produisirent;
Jarry, Duguernier, Aubriet et plus tard Gilbert, exécutèrent à la plume
des livres charmants que vous ferez bien d'acquérir lorsque vous en
rencontrerez. Les volumes écrits par Jarry surtout sont des merveilles
d'habileté et de patience que les amateurs apprécient hautement, car
leur enthousiasme se traduit par des chiffres d'une éloquence très
significative. Tâchez de rencontrer un «Jarry», si modeste qu'il soit;
et si vous ne le payez que quelques centaines de francs, ou même
quelques mille francs, selon son importance, vous ferez une bonne
affaire.
Est-il utile de vous rappeler l'histoire si connue de la _Guirlande
de Julie_, ce bijou de livre que le duc de Montausier fit exécuter
entièrement à la main, par Jarry, en deux formats différents, et
illustrer de peintures de fleurs par Nicolas Robert, pour la belle
Julie d'Angennes, marquise de Rambouillet, qui devint ensuite sa femme?
Ce livre était sorti de la famille, il y est rentré depuis quelques
années, à grands frais; à ma connaissance, un bibliophile offrit à
l'ancien possesseur 40,000 fr. du plus beau des deux exemplaires,
celui du plus grand format, relié par le fameux Le Gascon. Celui-là
appartient actuellement à Mme la duchesse d'Uzès, une héritière des
Montausier, bien digne de posséder ce trésor, composé et écrit tout
exprès pour une de ses aïeules, dont l'esprit ne fut égalé que par la
beauté et par la grâce.
Plusieurs volumes fort jolis, écrits par Jarry, ont subi le feu des
enchères depuis bon nombre d'années, et tous ont atteint, suivant
l'importance et aussi suivant l'ornementation, les prix de 1000 à
10,000 ou même 12,000 francs. J'oubliais de vous dire que la plupart
des livres de cet habile calligraphe sont signés à quelque endroit,
toujours à peu près ainsi: _C. N. Jarry scripsit_, avec la date. Il est
évidemment inutile de vous dire, comme les parfumeurs ou les fabricants
de chocolat l'écrivent sur leurs enseignes: _Évitez les contrefaçons_;
je ne crois pas qu'il en existe, et, s'il existait des imitations, je
suis persuadé qu'il est impossible de s'y laisser prendre.
Je vous ai cité tout à l'heure le nom de Gilbert, calligraphe habile
qui vint un peu plus tard. Cet artiste fut le maître d'écriture de
Louis XV. Il exécuta, entre autres œuvres d'un certain mérite, quelques
livres de prières pour le Roi et pour sa maison. J'ai vu il y a
quelques années, à la librairie Fontaine, un de ces volumes fort bien
écrit et dont le libraire demandait, je crois, 1,800 francs. Un autre,
portant les armes de la reine Marie Leczinska, a passé l'année dernière
en vente publique et a atteint un prix plus élevé encore.
Il faut vous arrêter là, mon ami, dans l'acquisition des manuscrits
calligraphiés et illustrés. Les ouvrages de ce genre, postérieurs à la
fin du XVIIe siècle ou au commencement du XVIIIe, sont rarement dignes
de figurer dans une bibliothèque choisie.
[Illustration]
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