VIII

A CÔTÉ ou plutôt au-dessous des maîtres que je vous ai cités, dans la

première période romantique, il y eut un certain nombre d'écrivains

plus ou moins extravagants, dont les bibliomanes recherchent

aujourd'hui les ouvrages. Eh bien, franchement, je ne vois pas pourquoi

on attache une certaine valeur à de pareils volumes. Je comprends, par

exemple, qu'on achète le _Sylphe, poésies de Dovalle_, publié en 1830,

avec une préface pleine de sentiment, de Victor Hugo, le _Reliquiæ_,

de G. Farcy, paru aussi en 1830; ces deux recueils de jeunes poètes,

morts violemment, avant d'avoir donné la mesure de leur réelle valeur,

sont en même temps des œuvres de talent et des reliques. Mais il ne

faut pas encombrer vos rayons de la littérature de _bousingot_, selon

l'expression même des écrivains en question, de ces livres bizarres qui

furent à la mode pendant une dizaine d'années, de 1830 à 1840 environ.

Nous arrivons immédiatement à la seconde période, qui donna des

écrivains de haute valeur comme Mérimée, Sainte-Beuve, de Balzac,

Alexandre Dumas, George Sand, Jules Sandeau, Méry, Gérard de Nerval,

etc., et nous conduisit à l'école réaliste moderne, laquelle a déjà

produit des œuvres d'un réel mérite, mais nous conduira elle-même,

où?... Nous ne pouvons le prévoir.

Parmi tant d'œuvres pleines de talent, vous n'avez plus qu'à choisir,

mon ami. Consultez vos préférences et votre goût; vous pourrez encore,

même en vous montrant difficile, garnir deux ou trois rayons de votre

bibliothèque, en prenant des éditions originales d'ouvrages de choix.

En procédant à peu près par ordre chronologique, vous pourriez acheter,

par exemple, de Mérimée, ce beau roman historique qui a pour titre:

1572, _Chronique du temps de Charles IX_, daté de 1829, in-8º; le

_Théâtre de Clara Gazul_, 1825, in-8º; la _Jacquerie, scènes féodales_,

1828, in-8º; le charmant recueil de nouvelles intitulé _Mosaïque_,

1833, in-8º, petites pièces de genres variés, dans lesquelles l'auteur

a donné d'un coup l'échantillon des différentes faces de son talent. De

notre grand Balzac, vous ne manquerez pas d'acquérir la _Physiologie du

mariage_, 2 volumes in-8º, parus en 1830; les _Contes drolatiques_, ce

petit chef-d'œuvre de haut goût et de style archaïque, qu'on croirait

extrait du fameux recueil du XVe siècle, intitulé les _Cent Nouvelles

nouvelles_, ou encore des œuvres les plus amusantes d'un conteur du

moyen âge. (Un exemplaire broché de ces 3 volumes parus en 1832,

1833, 1837, vaut aujourd'hui environ 300 francs.) N'oubliez pas ce

chef-d'œuvre de pureté et de sentiment élevé, le _Lys dans la vallée_,

1836, 2 volumes in-8º; _Eugénie Grandet_, 1834, premier volume des

_Scènes de la vie de province_, 1 volume in-8º, ce roman qui est l'une

des œuvres les plus vraies et aussi les plus délicates de Balzac; le

_Père Goriot_, 1835, 1 volume in-8º; la _Peau de chagrin_, 1831, 2

volumes in-8º; et quelques autres livres du grand romancier, qui se

vendent moins cher et qu'on trouve plus facilement. A moins que vous ne

préfériez acheter d'un coup toutes les œuvres de Balzac, et, dans ce

cas, je vous conseillerais la belle édition illustrée, publiée ainsi:

d'abord 17 volumes in-8º par Furne et Dubochet, 1843-1845, et ensuite

pour les 3 derniers volumes, par Houssiaux, en 1855; vous aurez là le

premier tirage des gravures et, par conséquent, de bonnes épreuves. La

grande édition en 23 volumes in-8º, donnée, dans ces dernières années,

par la maison Calmann Lévy, est peut-être encore préférable au point de

vue du texte, qui est plus complet. Cette édition contient des écrits

inédits, mais elle n'a pas de figures.

Je ne vous conseillerai pas d'avoir toutes les œuvres de George Sand,

mais achetez ses premiers livres: _Indiana_, 1832, 2 volumes in-8º;

_Lélia_, 1833, 2 volumes in-8º; _Valentine_, 1832, 2 volumes in-8º;

_Jacques_, 1834, in-8º; et le roman, célèbre à cause d'une liaison

presque aussi éphémère que la collaboration d'où il sortit, _Rose et

Blanche_, 1831, 5 volumes in-12, qui fut signé J. Sand, pseudonyme

aussitôt abandonné; toutefois, je vous préviens que ce dernier est

rarissime et que vous aurez de la peine à vous le procurer. A côté de

ces ouvrages et de ceux que votre goût vous y fera joindre, placez

les _Lettres d'un voyageur_, 1837, 2 volumes in-8º, très intéressants

sur la littérature et les arts de l'époque, et sur les relations

de G. Sand. Ne manquez pas d'acquérir les volumes de la charmante

_Correspondance_ de George Sand, actuellement en cours de publication à

la librairie Calmann Lévy.

Parmi les livres de Jules Sandeau, _Mademoiselle de la Seiglière_,

1848, 2 volumes in-8º; _Sacs et Parchemins_, 1851, 2 volumes in-8º; la

_Chasse au roman_, 1849, 2 volumes in-8º; le _Docteur Herbeau_, 1841,

2 volumes in-8º, sont des volumes intéressants à acquérir, surtout si

l'on choisit des exemplaires sur papier vélin fort, dont il n'a été

tiré qu'un petit nombre.

Les 3 volumes de poésies de Sainte-Beuve, _Vie, pensées et poésies

de Joseph Delorme_, 1829, in-16, les _Consolations_, 1830, in-16, et

les _Pensées d'août_, 1837, in-12, méritent une place sur vos rayons.

Je ne dis rien de _Volupté_, 1834, 2 volumes in-8º, sorte de roman

philosophico-mystique dans lequel on trouve de belles pages, mais dont

l'ensemble manque d'intérêt. Vous devez avoir les ouvrages de critique

du célèbre écrivain, aussi je ne vous en parle pas.

On paye déjà cher les premiers livres d'Alexandre Dumas fils, surtout

les _Péchés de Jeunesse_, seul recueil de poésies qu'il ait publié,

paru en 1847, in-8º, et la _Dame aux Camélias_, son meilleur roman,

1848, 2 volumes in-8º. Le premier n'eut aucun succès; dans une lettre

de l'auteur, que je possède, il avoue qu'il se vendit au plus 14

exemplaires. Je ne sais si l'édition fut tirée à petit nombre, ou si

elle passa plus tard en grande partie chez les marchands de tabac; dans

tous les cas, on la rencontre rarement.

Plusieurs volumes d'écrivains tout à fait modernes, romans, poésies

ou pièces de théâtre, ont déjà acquis une certaine valeur. De ce

nombre sont le _Roman d'un jeune homme pauvre_, d'Octave Feuillet; les

_Scènes de la bohème_, 1851, de Henri Murger, dont le titre fut de

suite modifié et quelques chapitres furent changés dans les éditions

suivantes; les _Fleurs du mal_, de Charles Baudelaire, édition de

Poulet-Malassis, 1858, qui contient plusieurs pièces retranchées par

ordre dans les éditions suivantes; il existe de rares exemplaires tirés

sur papier de Hollande; _Madame Bovary_, le célèbre roman naturaliste

de Gustave Flaubert, qui, malgré son mérite incontestable, n'eut guère

d'autre succès, à son apparition, que la curiosité soulevée par le

procès auquel il donna lieu. Ce livre, dont la première édition est de

1857, chez Michel Lévy, en 2 volumes in-12, à 1 franc, est maintenant

fort recherché, et l'édition originale se paie 50 à 60 francs. Quelques

exemplaires, beaucoup plus chers encore, sont imprimés sur papier vélin

fort, en un volume, avec un seul titre.

On commence à rechercher plusieurs ouvrages de contemporains, comme

les _Odes funambulesques_, de Théodore de Banville, 1857, édition de

Poulet-Malassis, très jolie; les _Vignes folles_, d'Albert Glatigny,

beau volume in-8º, paru en 1860; quelques livres d'Alphonse Daudet,

surtout _Fromont jeune et Risler aîné_, 1874, in-12, et le _Petit

Chose_, 1868, in-12. On estime, sans les payer encore très cher,

quelques ouvrages de Champfleury, Charles Monselet, Alfred Delvau

(ceux de ce dernier se vendent surtout pour les jolies eaux-fortes qui

y sont jointes), et des volumes presque tout récents, comme ceux de

Ludovic Halévy, qui font prime dès le jour de leur publication. Deux

ou trois romans d'Émile Zola ont déjà acquis aussi une plus-value.

Tous ces livres peuvent ne pas être considérés, quant à présent, comme

des objets d'amateur; mais comme ils ne coûtent pas cher, recueillez

ceux qui vous plairont, et toujours en premières éditions; plus tard,

lorsque vous les verrez cotés à des prix beaucoup plus élevés, vous

serez content de les posséder.

D'ailleurs ce sont là en général des ouvrages bien écrits,

intéressants; et quand même ils cesseraient d'obtenir les faveurs des

bibliophiles, ils n'en mériteraient pas moins d'être conservés par

vous, qui avez le bon esprit de faire passer le mérite littéraire d'un

livre avant tout autre.

Ne faites pas comme un bibliomane de ma connaissance, qui ne voulait

jamais acheter que les livres «en hausse» (c'était son expression).

Il était toujours pris d'un désir effréné de posséder les volumes

qui, dédaignés hier, étaient maintenant en vogue. De sorte que ses

acquisitions étaient généralement faites aux prix les plus élevés.

Et comme les volumes ainsi achetés lui déplaisaient aussitôt que les

amateurs ses confrères venaient à les délaisser pour de nouveaux

favoris, il se débarrassait invariablement des avant-derniers élus, et

cela naturellement à des conditions de prix très onéreuses.

Non seulement il ne faisait pas ce que les spéculateurs appellent si

élégamment «de bonnes affaires», mais encore il m'a avoué n'avoir

jamais eu une vraie satisfaction. Oh! mon ami, méditez cela!

En résumé, si vous rencontrez les ouvrages que je vous ai signalés,

achetez-les à des prix raisonnables: mais, de grâce, ne suivez

aucunement la mode et n'attendez pas qu'elle vous ait désigné des

volumes pour les acquérir, car vous les payerez, dans ce cas, toujours

plus qu'ils ne valent.

[Illustration]

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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 14 / 31 题