QUOIQUE vous soyez encore bien jeune, mon ami, pour aimer à
collectionner,--il paraît que ce goût est le privilège de l'âge mûr
et de la vieillesse,--je vous vois acheter, acheter encore, sans
relâche, acheter toujours des volumes qui viennent rapidement remplir
votre bibliothèque. Savez-vous que je suis presque effrayé de cette
ardeur fiévreuse. Prenez garde, croyez-moi, d'arriver bientôt à
l'encombrement, je dirais presque à la satiété. J'espère bien plutôt
vous trouver un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, vous faisant,
en face de votre amas de livres, ces réflexions assez naturelles:
«Que vais-je faire de tout ce fouillis? Comment vais-je le classer?
Qu'y a-t-il de bon dans tout cela? Combien de volumes m'intéressent
vraiment, au milieu de ces rayons pleins à double ou triple étage? Où
vais-je loger les bons et beaux ouvrages que je dois acheter désormais?
Car enfin je ne vais pas m'arrêter en si beau chemin, et puisque je
suis pris de la noble passion des livres,--je suis dans un âge où il
faut donner aux passions un libre cours,--je veux marcher en avant dans
cette voie charmante que je me suis tracée. Mais je suis menacé d'un
engloutissement complet, d'une asphyxie terrible, sous des avalanches
de bouquins, qui me suffisaient au temps de mon inexpérience, mais
qui m'offusquent aujourd'hui. Je commence à éprouver le besoin de
respirer largement. Mes poumons et mes goûts de bibliophile demandent
désormais une atmosphère plus pure. Il faut élaguer, épurer, trier,
rejeter tout ce qui est inutile ou nuisible dans ma bibliothèque.
Allons, à l'œuvre! et du courage! Soyons impitoyable pour les mauvais
livres, même pour les livres médiocres! Place aux bons! je ne veux
plus désormais avoir que de ceux-là. Et s'il ne me reste enfin qu'un
volume sur dix ou vingt, ce sera bien, j'aurai eu de l'énergie; s'il
ne m'en reste qu'un sur cent ou même sur mille, ce sera encore mieux,
j'aurai fait preuve de goût, car ce serait déjà merveilleux si parmi
les innombrables productions du cerveau humain, les bons ouvrages
existaient même dans cette dernière proportion. Puisque j'ai acheté
jusqu'ici sans discernement, il est temps que j'expie ma faute, et je
ne veux désormais agir qu'avec prudence, en bibliophile éclairé.»
Bonnes résolutions, mon cher ami! qui nous viennent toujours tôt ou
tard, en cela comme en bien d'autres choses, et que nous avons un
certain mérite à mettre en pratique. Car il faut avoir une grande
volonté pour vaincre ses habitudes, surtout les mauvaises!... Ainsi
je vous engagerai à ne pas trop vous abandonner à votre caractère
indécis, et à vous tracer à l'avance un but en bibliophilie, comme vous
devez en avoir un dans votre existence morale. Dites-vous: «Je veux
que ma bibliothèque ait tel ou tel caractère et que tous les ouvrages
qui la composeront concourent à lui donner ce caractère-là.» Vous
avez, par exemple, un goût très prononcé pour la littérature et les
beaux-arts, plutôt que pour les sciences, ou la théologie, vous devrez
vous attacher à donner à votre bibliothèque un caractère littéraire et
artistique; et ces deux séries formeront à elles seules une réunion
importante d'ouvrages, autour desquels vous pourrez encore grouper
quelques volumes d'un autre genre, qui auront un peu de rapport avec
ceux-là. Les livres de théologie, de jurisprudence, de mathématiques,
de sciences exactes quelconques, pourront sans inconvénient n'y être
que faiblement représentés, si là n'est pas votre goût. Mais vous serez
toujours forcément obligé d'y admettre un certain nombre d'ouvrages
d'histoire, de voyages, de biographie, qu'il est agréable de pouvoir
consulter de temps en temps, sur des faits, des hommes, ou des pays,
auxquels les autres livres nous reportent nécessairement.
Que d'autres amateurs, tout aussi éclairés, mais ayant des goûts
différents, achètent presque exclusivement des livres de sciences,
ou des livres religieux, ou des livres de droit, c'est leur affaire,
et ils ont aussi bien raison que vous. Ce doit même vous être une
satisfaction, car vous n'êtes pas exposé à les avoir pour rivaux dans
vos acquisitions. Mais que leurs conseils ne vous fassent pas vous
écarter du but que vous poursuivez, de même que vos raisonnements, si
persuasifs qu'ils fussent, n'arriveraient pas à les détourner eux-mêmes
de leurs idées! Nous n'avons ni les uns ni les autres, que diable! la
manie d'être universels; et le bibliophile qui aurait la prétention de
former une bibliothèque complète, ou seulement d'avoir tous les livres
intéressants, me paraîtrait assez semblable aux gens qu'on appelle
des _paniers percés_ et qui se figureraient avec leurs bienheureux
_paniers_ arriver un jour à réunir la fortune de Rothschild; il me
semblerait attelé à un travail pareil à celui d'une dame de l'antiquité
qu'on appelait Pénélope, ou encore au labeur fatigant et peu récréatif
de ces demoiselles de la fable qu'on nommait les Danaïdes.
J'espère bien, mon ami, que ce n'est pas la prétention dont je viens de
parler qui vous conduit à vous encombrer ainsi de bouquins, et je vous
attends au jour prochain de l'_épuration_.
Je sais bien que votre éducation est encore à faire sur ce point, et
que vous ne pouvez devenir en quelques semaines ou même en quelques
mois docteur ès sciences bibliographiques; que vous ne pouvez pas,
en si peu de temps, avoir appris à connaître les bonnes éditions,
les volumes rares et précieux, les reliures des différentes époques,
les provenances, etc., quand il y a des gens, même du métier, qui
s'occupent de tout cela depuis quarante ou cinquante ans, et qui n'y
connaissent pas encore grand'chose. Mais avec votre intelligence et vos
aptitudes naturelles, avec votre goût passionné pour les beaux et bons
livres, vous devez «doubler vos classes» et arriver en peu de temps à
de grandes et sérieuses connaissances bibliographiques.
Vous trouverez peut-être bien puéril le conseil que je vais vous
donner, d'acquérir sans retard les principaux ouvrages de bibliographie
et de les consulter invariablement lorsque vous désirez acheter un
volume qui vous a plu; car vous possédez sans doute déjà quelques-uns
de ces ouvrages. Mais je l'ignore et je vais vous les citer, comme si
vous n'en connaissiez aucun.
Je mets en première ligne, comme le plus important, le plus sérieux
de tous, le _Manuel du libraire et de l'amateur de livres_, de
Jacques-Charles Brunet, qui en est à sa cinquième édition, datée de
1860-1865, la seule que je vous recommande, en attendant la sixième,
que des continuateurs de Brunet ne tarderont sans doute pas à donner,
pour mettre ce livre au courant des découvertes nouvelles, et aussi
des goûts nouveaux. Cet ouvrage, véritable monument de patience et
d'érudition, est indispensable à tout amateur sérieux; et malgré les
imperfections et les erreurs, très rares du reste, que l'on ne peut
manquer de rencontrer par-ci par-là, dans un ouvrage de descriptions et
de recherches, contenant pas moins de six gros volumes grand in-8º, de
plus de dix-huit cents colonnes chacun, ce livre est jusqu'ici le plus
complet et le mieux compris qui existe sur ce sujet. Si vous ne l'avez
pas, je vous engage à en faire de suite l'acquisition.
A l'époque où J.-Ch. Brunet rédigeait et publiait son _Manuel_, la mode
en bibliophilie était différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Ainsi
il y a tels ouvrages, assez nombreux, du XVIIIe siècle, illustrés de
gracieuses et légères figures, que l'on ne prisait guère alors, et
qui sont arrivés aujourd'hui à atteindre des prix fabuleux, disputés
qu'ils sont par un grand nombre d'amateurs. L'auteur du _Manuel du
libraire_, d'accord du reste avec les bibliophiles de son temps, traite
ces ouvrages assez dédaigneusement et ne leur attribue qu'une valeur
presque infime. En cela je ne puis le blâmer; car ce qui devrait
être le meilleur dans un livre c'est le fonds, c'est le texte; et
franchement le texte des ouvrages en question, le fonds, la partie
importante enfin, manque absolument de style, de talent, d'idées et de
littérature.
La nouvelle génération d'amateurs qui s'est formée depuis dix ou quinze
ans, a décidé que la plupart des livres du XVIIIe siècle méritaient
d'être recherchés, pour la grâce et le charme de leurs illustrations.
On ne peut pas empêcher la mode de régner en maîtresse là comme
ailleurs, et d'imposer sa loi aussi bien en ce qui est du domaine de la
curiosité qu'en ce qui regarde la toilette, le goût, les idées, même
la morale. On ne peut pas l'arrêter, cette déesse capricieuse, dans
sa course à travers les siècles, qu'elle parcourt comme un papillon
impatient passe à travers l'espace azuré, en laissant autour de lui la
légère fraîcheur de ses ailes agitées et un scintillant reflet de ses
riches couleurs. Et la légèreté, la grâce de ce papillon nous séduit,
nous charme tous, qui que nous soyons, de même que quel que soit notre
caractère, sérieux ou triste, gai ou morose, nous arrivons tous à
sacrifier un jour ou l'autre à cette divinité entraînante et fantasque.
La mode donc, ayant de nos jours mis en lumière les ouvrages illustrés
du XVIIIe siècle, on s'est empressé de fabriquer, trop à la hâte
peut-être pour qu'ils soient parfaits, des ouvrages spéciaux pour
décrire ces sortes de livres. Je vous recommanderai d'avoir le _Guide
de l'amateur de livres à figures du XVIIIe siècle_, par Henry Cohen,
dont une quatrième édition a paru l'année dernière. Il ne faudra pas
toutefois vous figurer que cet ouvrage soit sans défaut et qu'il faille
s'y fier aveuglément. Non, il faut même le consulter avec une certaine
réserve, car on y trouve d'assez nombreuses inexactitudes, qui, je
l'espère, seront un jour corrigées, et surtout des omissions. Mais il
n'en est pas moins très utile et donne d'excellents renseignements sur
un grand nombre de livres à figures.
Il ne faut pas manquer de vous munir aussi des _Supercheries
littéraires dévoilées_, de Quérard, et du _Dictionnaire des anonymes et
pseudonymes_, de Barbier, ces deux ouvrages indiscrets, qui vous feront
connaître, à votre grande joie, des noms véritables d'écrivains que
ces pauvres diables avaient pris tant de peine à cacher. Une nouvelle
édition vient d'être publiée depuis quelques années, par MM. Gustave
Brunet et Pierre Jannet pour le premier de ces ouvrages, et par MM.
Olivier Barbier, René et Paul Billard, pour le second. C'est celle-là
que je vous recommande comme très soignée et beaucoup plus complète que
toutes les autres.
A côté de ces trois grands ouvrages, qui résument à peu près tout
l'historique des livres depuis le commencement de l'imprimerie,
surtout si l'on y ajoute des ouvrages de bibliographie moderne comme
la _Bibliographie romantique_ de Ch. Asselineau, il est utile d'avoir
le recueil intéressant de Otto Lorenz, _Catalogue général de la
Librairie française_, dont plusieurs volumes ont déjà paru, depuis
1867 à nos jours. Vous y trouverez décrits brièvement ou cités, par
ordre alphabétique d'auteurs, tous les livres parus depuis 1840
environ. Je vous engagerai à acheter encore un modeste volume de
renseignements pratiques, que l'on appelle _Connaissances nécessaires à
un bibliophile_. Cet ouvrage qui a pour auteur et pour éditeur Édouard
Rouveyre, est rempli de détails sur tout ce qui a rapport aux livres,
leur fabrication, leur format, leur impression, leur papier, leur
reliure, etc., et vous y trouverez d'excellents conseils sur tout ce
qui vous intéresse aujourd'hui que vous voilà décidément bibliophile.
Ce petit manuel pratique en est, à l'heure qu'il est, à sa troisième
édition, qui n'a pas suivi de loin la première, malgré les corrections
et augmentations que l'auteur a dû y faire.
Je pourrais vous citer aussi comme bons à acquérir différents autres
ouvrages de bibliographie spéciale ou particulière, dont j'aurai
prochainement l'occasion de dire quelques mots. Aujourd'hui je me tiens
dans les généralités. Et quand je vous aurai parlé du _Repertorium
bibliographicum_, de Hain, dans lequel sont décrits de nombreux volumes
des premiers temps de l'imprimerie, des _incunables_ enfin, ouvrage
dont je vous conseillerais l'achat, si vous aviez le désir de réunir un
certain nombre de ces raretés typographiques, je terminerai ma lettre
en vous souhaitant beaucoup de chance dans vos recherches, un peu moins
de fol enthousiasme pour ce qui est bouquin, et un peu plus de goût et
de méthode dans vos acquisitions.
[Illustration]
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