II

QUOIQUE vous soyez encore bien jeune, mon ami, pour aimer à

collectionner,--il paraît que ce goût est le privilège de l'âge mûr

et de la vieillesse,--je vous vois acheter, acheter encore, sans

relâche, acheter toujours des volumes qui viennent rapidement remplir

votre bibliothèque. Savez-vous que je suis presque effrayé de cette

ardeur fiévreuse. Prenez garde, croyez-moi, d'arriver bientôt à

l'encombrement, je dirais presque à la satiété. J'espère bien plutôt

vous trouver un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, vous faisant,

en face de votre amas de livres, ces réflexions assez naturelles:

«Que vais-je faire de tout ce fouillis? Comment vais-je le classer?

Qu'y a-t-il de bon dans tout cela? Combien de volumes m'intéressent

vraiment, au milieu de ces rayons pleins à double ou triple étage? Où

vais-je loger les bons et beaux ouvrages que je dois acheter désormais?

Car enfin je ne vais pas m'arrêter en si beau chemin, et puisque je

suis pris de la noble passion des livres,--je suis dans un âge où il

faut donner aux passions un libre cours,--je veux marcher en avant dans

cette voie charmante que je me suis tracée. Mais je suis menacé d'un

engloutissement complet, d'une asphyxie terrible, sous des avalanches

de bouquins, qui me suffisaient au temps de mon inexpérience, mais

qui m'offusquent aujourd'hui. Je commence à éprouver le besoin de

respirer largement. Mes poumons et mes goûts de bibliophile demandent

désormais une atmosphère plus pure. Il faut élaguer, épurer, trier,

rejeter tout ce qui est inutile ou nuisible dans ma bibliothèque.

Allons, à l'œuvre! et du courage! Soyons impitoyable pour les mauvais

livres, même pour les livres médiocres! Place aux bons! je ne veux

plus désormais avoir que de ceux-là. Et s'il ne me reste enfin qu'un

volume sur dix ou vingt, ce sera bien, j'aurai eu de l'énergie; s'il

ne m'en reste qu'un sur cent ou même sur mille, ce sera encore mieux,

j'aurai fait preuve de goût, car ce serait déjà merveilleux si parmi

les innombrables productions du cerveau humain, les bons ouvrages

existaient même dans cette dernière proportion. Puisque j'ai acheté

jusqu'ici sans discernement, il est temps que j'expie ma faute, et je

ne veux désormais agir qu'avec prudence, en bibliophile éclairé.»

Bonnes résolutions, mon cher ami! qui nous viennent toujours tôt ou

tard, en cela comme en bien d'autres choses, et que nous avons un

certain mérite à mettre en pratique. Car il faut avoir une grande

volonté pour vaincre ses habitudes, surtout les mauvaises!... Ainsi

je vous engagerai à ne pas trop vous abandonner à votre caractère

indécis, et à vous tracer à l'avance un but en bibliophilie, comme vous

devez en avoir un dans votre existence morale. Dites-vous: «Je veux

que ma bibliothèque ait tel ou tel caractère et que tous les ouvrages

qui la composeront concourent à lui donner ce caractère-là.» Vous

avez, par exemple, un goût très prononcé pour la littérature et les

beaux-arts, plutôt que pour les sciences, ou la théologie, vous devrez

vous attacher à donner à votre bibliothèque un caractère littéraire et

artistique; et ces deux séries formeront à elles seules une réunion

importante d'ouvrages, autour desquels vous pourrez encore grouper

quelques volumes d'un autre genre, qui auront un peu de rapport avec

ceux-là. Les livres de théologie, de jurisprudence, de mathématiques,

de sciences exactes quelconques, pourront sans inconvénient n'y être

que faiblement représentés, si là n'est pas votre goût. Mais vous serez

toujours forcément obligé d'y admettre un certain nombre d'ouvrages

d'histoire, de voyages, de biographie, qu'il est agréable de pouvoir

consulter de temps en temps, sur des faits, des hommes, ou des pays,

auxquels les autres livres nous reportent nécessairement.

Que d'autres amateurs, tout aussi éclairés, mais ayant des goûts

différents, achètent presque exclusivement des livres de sciences,

ou des livres religieux, ou des livres de droit, c'est leur affaire,

et ils ont aussi bien raison que vous. Ce doit même vous être une

satisfaction, car vous n'êtes pas exposé à les avoir pour rivaux dans

vos acquisitions. Mais que leurs conseils ne vous fassent pas vous

écarter du but que vous poursuivez, de même que vos raisonnements, si

persuasifs qu'ils fussent, n'arriveraient pas à les détourner eux-mêmes

de leurs idées! Nous n'avons ni les uns ni les autres, que diable! la

manie d'être universels; et le bibliophile qui aurait la prétention de

former une bibliothèque complète, ou seulement d'avoir tous les livres

intéressants, me paraîtrait assez semblable aux gens qu'on appelle

des _paniers percés_ et qui se figureraient avec leurs bienheureux

_paniers_ arriver un jour à réunir la fortune de Rothschild; il me

semblerait attelé à un travail pareil à celui d'une dame de l'antiquité

qu'on appelait Pénélope, ou encore au labeur fatigant et peu récréatif

de ces demoiselles de la fable qu'on nommait les Danaïdes.

J'espère bien, mon ami, que ce n'est pas la prétention dont je viens de

parler qui vous conduit à vous encombrer ainsi de bouquins, et je vous

attends au jour prochain de l'_épuration_.

Je sais bien que votre éducation est encore à faire sur ce point, et

que vous ne pouvez devenir en quelques semaines ou même en quelques

mois docteur ès sciences bibliographiques; que vous ne pouvez pas,

en si peu de temps, avoir appris à connaître les bonnes éditions,

les volumes rares et précieux, les reliures des différentes époques,

les provenances, etc., quand il y a des gens, même du métier, qui

s'occupent de tout cela depuis quarante ou cinquante ans, et qui n'y

connaissent pas encore grand'chose. Mais avec votre intelligence et vos

aptitudes naturelles, avec votre goût passionné pour les beaux et bons

livres, vous devez «doubler vos classes» et arriver en peu de temps à

de grandes et sérieuses connaissances bibliographiques.

Vous trouverez peut-être bien puéril le conseil que je vais vous

donner, d'acquérir sans retard les principaux ouvrages de bibliographie

et de les consulter invariablement lorsque vous désirez acheter un

volume qui vous a plu; car vous possédez sans doute déjà quelques-uns

de ces ouvrages. Mais je l'ignore et je vais vous les citer, comme si

vous n'en connaissiez aucun.

Je mets en première ligne, comme le plus important, le plus sérieux

de tous, le _Manuel du libraire et de l'amateur de livres_, de

Jacques-Charles Brunet, qui en est à sa cinquième édition, datée de

1860-1865, la seule que je vous recommande, en attendant la sixième,

que des continuateurs de Brunet ne tarderont sans doute pas à donner,

pour mettre ce livre au courant des découvertes nouvelles, et aussi

des goûts nouveaux. Cet ouvrage, véritable monument de patience et

d'érudition, est indispensable à tout amateur sérieux; et malgré les

imperfections et les erreurs, très rares du reste, que l'on ne peut

manquer de rencontrer par-ci par-là, dans un ouvrage de descriptions et

de recherches, contenant pas moins de six gros volumes grand in-8º, de

plus de dix-huit cents colonnes chacun, ce livre est jusqu'ici le plus

complet et le mieux compris qui existe sur ce sujet. Si vous ne l'avez

pas, je vous engage à en faire de suite l'acquisition.

A l'époque où J.-Ch. Brunet rédigeait et publiait son _Manuel_, la mode

en bibliophilie était différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Ainsi

il y a tels ouvrages, assez nombreux, du XVIIIe siècle, illustrés de

gracieuses et légères figures, que l'on ne prisait guère alors, et

qui sont arrivés aujourd'hui à atteindre des prix fabuleux, disputés

qu'ils sont par un grand nombre d'amateurs. L'auteur du _Manuel du

libraire_, d'accord du reste avec les bibliophiles de son temps, traite

ces ouvrages assez dédaigneusement et ne leur attribue qu'une valeur

presque infime. En cela je ne puis le blâmer; car ce qui devrait

être le meilleur dans un livre c'est le fonds, c'est le texte; et

franchement le texte des ouvrages en question, le fonds, la partie

importante enfin, manque absolument de style, de talent, d'idées et de

littérature.

La nouvelle génération d'amateurs qui s'est formée depuis dix ou quinze

ans, a décidé que la plupart des livres du XVIIIe siècle méritaient

d'être recherchés, pour la grâce et le charme de leurs illustrations.

On ne peut pas empêcher la mode de régner en maîtresse là comme

ailleurs, et d'imposer sa loi aussi bien en ce qui est du domaine de la

curiosité qu'en ce qui regarde la toilette, le goût, les idées, même

la morale. On ne peut pas l'arrêter, cette déesse capricieuse, dans

sa course à travers les siècles, qu'elle parcourt comme un papillon

impatient passe à travers l'espace azuré, en laissant autour de lui la

légère fraîcheur de ses ailes agitées et un scintillant reflet de ses

riches couleurs. Et la légèreté, la grâce de ce papillon nous séduit,

nous charme tous, qui que nous soyons, de même que quel que soit notre

caractère, sérieux ou triste, gai ou morose, nous arrivons tous à

sacrifier un jour ou l'autre à cette divinité entraînante et fantasque.

La mode donc, ayant de nos jours mis en lumière les ouvrages illustrés

du XVIIIe siècle, on s'est empressé de fabriquer, trop à la hâte

peut-être pour qu'ils soient parfaits, des ouvrages spéciaux pour

décrire ces sortes de livres. Je vous recommanderai d'avoir le _Guide

de l'amateur de livres à figures du XVIIIe siècle_, par Henry Cohen,

dont une quatrième édition a paru l'année dernière. Il ne faudra pas

toutefois vous figurer que cet ouvrage soit sans défaut et qu'il faille

s'y fier aveuglément. Non, il faut même le consulter avec une certaine

réserve, car on y trouve d'assez nombreuses inexactitudes, qui, je

l'espère, seront un jour corrigées, et surtout des omissions. Mais il

n'en est pas moins très utile et donne d'excellents renseignements sur

un grand nombre de livres à figures.

Il ne faut pas manquer de vous munir aussi des _Supercheries

littéraires dévoilées_, de Quérard, et du _Dictionnaire des anonymes et

pseudonymes_, de Barbier, ces deux ouvrages indiscrets, qui vous feront

connaître, à votre grande joie, des noms véritables d'écrivains que

ces pauvres diables avaient pris tant de peine à cacher. Une nouvelle

édition vient d'être publiée depuis quelques années, par MM. Gustave

Brunet et Pierre Jannet pour le premier de ces ouvrages, et par MM.

Olivier Barbier, René et Paul Billard, pour le second. C'est celle-là

que je vous recommande comme très soignée et beaucoup plus complète que

toutes les autres.

A côté de ces trois grands ouvrages, qui résument à peu près tout

l'historique des livres depuis le commencement de l'imprimerie,

surtout si l'on y ajoute des ouvrages de bibliographie moderne comme

la _Bibliographie romantique_ de Ch. Asselineau, il est utile d'avoir

le recueil intéressant de Otto Lorenz, _Catalogue général de la

Librairie française_, dont plusieurs volumes ont déjà paru, depuis

1867 à nos jours. Vous y trouverez décrits brièvement ou cités, par

ordre alphabétique d'auteurs, tous les livres parus depuis 1840

environ. Je vous engagerai à acheter encore un modeste volume de

renseignements pratiques, que l'on appelle _Connaissances nécessaires à

un bibliophile_. Cet ouvrage qui a pour auteur et pour éditeur Édouard

Rouveyre, est rempli de détails sur tout ce qui a rapport aux livres,

leur fabrication, leur format, leur impression, leur papier, leur

reliure, etc., et vous y trouverez d'excellents conseils sur tout ce

qui vous intéresse aujourd'hui que vous voilà décidément bibliophile.

Ce petit manuel pratique en est, à l'heure qu'il est, à sa troisième

édition, qui n'a pas suivi de loin la première, malgré les corrections

et augmentations que l'auteur a dû y faire.

Je pourrais vous citer aussi comme bons à acquérir différents autres

ouvrages de bibliographie spéciale ou particulière, dont j'aurai

prochainement l'occasion de dire quelques mots. Aujourd'hui je me tiens

dans les généralités. Et quand je vous aurai parlé du _Repertorium

bibliographicum_, de Hain, dans lequel sont décrits de nombreux volumes

des premiers temps de l'imprimerie, des _incunables_ enfin, ouvrage

dont je vous conseillerais l'achat, si vous aviez le désir de réunir un

certain nombre de ces raretés typographiques, je terminerai ma lettre

en vous souhaitant beaucoup de chance dans vos recherches, un peu moins

de fol enthousiasme pour ce qui est bouquin, et un peu plus de goût et

de méthode dans vos acquisitions.

[Illustration]

[Illustration]

L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 9 / 31 题