LETTRES A UN JEUNE BIBLIOPHILE

I

VOUS êtes-vous bien rendu compte, mon cher ami, des scrupules qu'on

doit éprouver lorsqu'il s'agit de guider quelqu'un sur ce terrain

fleuri, mais semé de pierres et de ronces, qu'on nomme la bibliophilie?

Avez-vous compris que c'est là, pour moi, une tâche fort délicate, je

dirai même très difficile, surtout par le temps qui court? Cependant

je l'accepte résolument, persuadé que si mes conseils ne sont pas

toujours en accord avec vos goûts, ils auront au moins pour vous le

mérite d'être dictés par l'expérience, et non par une fantaisie hors

de saison «en ce grave sujet». Enfin, vous m'avez demandé quelques

observations sur le goût nouveau que je n'ai pas peu contribué à vous

inculquer; ces observations, les voici. Je vous les donne avec autant

de plaisir que peu de prétention, et je souhaite qu'elles puissent

vous être au moins utiles. Il m'est d'ailleurs si agréable de vous les

transmettre, que vous n'aurez guère de gré à m'en savoir, et je serai

presque votre obligé, car c'est pour moi un vrai bonheur que de parler

de livres avec quelqu'un qui les aime.

Oui, vous aimez maintenant les livres, ou plutôt vous avez toujours eu

ce goût intelligent, car je me rappelle que même dans votre enfance

vous étiez déjà heureux lorsque vous aviez un livre en main. Mais à

cette époque-là, vous aimiez les livres comme on les aime au collège.

On les cherche avec avidité, pour les dévorer en cachette, entre deux

leçons, au nez et à la barbe du pion, qui vous voit plus souvent qu'on

ne pense, mais qui a parfois aussi le bon esprit de ne pas remarquer

que vous travaillez vos devoirs dans un volume d'Alexandre Dumas, de

Xavier de Montépin, ou de Ponson du Terrail. Ce sont là les livres

qu'on préfère, à cet âge où l'on est avide d'apprendre, curieux de

connaître la vie sous les apparences séduisantes que savent lui donner

les romanciers. Mais on est à ce moment-là tout simplement ce qu'on

pourrait appeler un _liseur_: une fois les volumes lus et relus, on

les jette impitoyablement dans un coin quelconque, après toutefois en

avoir régalé à l'envi tous ses camarades; et l'on s'inquiète peu si les

feuillets en seront détériorés, salis de poussière ou d'encre, et si la

brochure ou la reliure en seront brisées ou disloquées. Ce ne sont pas

encore les livres qu'on aime alors, c'est à peine la lecture.

On ne commence à devenir _bibliophile_ que lorsque le goût de

la lecture s'étant épuré, et le jugement étant venu tempérer

l'imagination, on éprouve le besoin de relire de temps en temps, avec

plus d'attention, certains ouvrages dont le sujet ou le style nous ont

plu. C'est l'art, pour ainsi dire, que l'on cherche dans un livre qu'on

lit de nouveau, c'est la forme du style, c'est l'ornementation des

pensées, c'est leur vêtement, ce sont les broderies riches ou légères

dont elles sont parées, les diamants d'esprit qui y étincellent; et

le sort du livre dépend souvent de ce second examen, bien plus que du

premier. En effet, on jette rarement, à moins qu'il ne vaille rien,

un livre qu'on n'a lu qu'une fois, toujours promptement comme on lit

d'abord; mais si, après la nouvelle épreuve, le style n'a pas plu,

et si les pensées n'ont pas été assez puissantes pour nous séduire,

nous fermons le livre avec dédain, et c'en est fait de lui. Au bout

de peu de temps, lorsqu'il nous gêne, nous l'envoyons grossir les

étalages des bouquinistes du quai, où il fait connaissance avec les

amateurs placides de la «fameuse boîte à cinq sols». Que devient-il

ensuite?... Les épiciers, les marchands de tabac ou les chiffonniers,

nous le diraient plus facilement que qui que ce soit; mais nous ne leur

demandons aucun compte.

Il en est bien autrement si le livre, nous ayant frappé une première

fois, supporte avec succès un second examen, une seconde lecture. Oh!

alors le voilà déjà classé dans les rayons de notre bibliothèque, où

il attend plus ou moins longtemps la reliure qui lui est propre, et

que nous lui ferons faire à coup sûr un jour ou l'autre. Désormais le

volume est sauvé. Nous le traitons avec soin, nous le choyons avec

délicatesse, nous veillons à ce qu'il se conserve intact, nous nous

faisons tirer fortement l'oreille pour le prêter même à nos amis, et

en cela nous faisons bien. _Nunquam amicorum!_ disait franchement un

bibliophile mort il y a peu de temps, et qui avait attaché cette

devise catégorique à tous les volumes de sa bibliothèque. Il est vrai

que ceci est la contre-partie d'une autre devise bien moins égoïste,

employée par quelques amateurs, entre autres par l'éminent bibliophile

du XVIe siècle, qui avait fait graver sur ses livres: _Jo. Grolierii

et amicorum_; mais je ne crois pas que Jean Grolier et ses imitateurs

aient été sincères. Peut-être cependant les amis de ces hommes généreux

étaient-ils appelés à l'immense satisfaction d'admirer de temps à

autre, à travers des vitrines, les splendides reliures qu'ils faisaient

exécuter. Dans ce cas, je comprends la portée de leurs devises, qui

étaient à vrai dire tant soit peu hypocrites. Je le maintiens, les

vrais amateurs ne prêtent pas leurs livres, même à des amis.

Quand on en est là, on se sent déjà bibliophile. On commence à choisir

l'édition, le format, la belle impression, le beau papier, on cherche

un bon relieur, auquel on recommande de ne pas rogner les marges...

Enfin ce que l'on aime, ce n'est plus seulement la lecture, c'est

à présent le livre lui-même; et il semble vraiment que l'œuvre de

l'auteur ou du poète soit plus belle et ait plus de mérite, étant

renfermée dans cette édition, que dans un volume vulgaire.

C'est ici seulement, mon cher ami, que l'on commence à avoir besoin

de consulter des gens expérimentés; à moins de faire comme beaucoup

d'amateurs irréfléchis, qui «s'instruisent à leurs dépens», et dont les

dépens sont souvent si considérables que le dégoût des livres ne tarde

pas à s'emparer d'eux. Car, toute question de goût personnel à part,

il faut avoir déjà certaines connaissances, pour distinguer les bonnes

éditions des mauvaises, pour savoir choisir entre les textes fautifs,

entre les productions typographiques qui flattent l'œil sans avoir

d'autre mérite, et les belles et simples impressions si recherchées des

vrais amateurs. Il faut être déjà connaisseur surtout pour reconnaître

la qualité des reliures, et ne pas se laisser séduire par des

apparences éblouissantes, sous lesquelles sont quelquefois présentées

des reliures médiocres, qui ne possèdent souvent pas d'autres avantages

beaucoup plus sérieux.

Et voilà autant de choses qu'il est bien difficile d'expliquer dans de

simples lettres et même dans un ouvrage quelconque de bibliographie.

Tout ce que l'on pourra écrire en théorie sur ce sujet sera toujours

fort incomplet, mais aura cependant l'avantage de mettre les jeunes ou

les nouveaux amateurs en garde contre l'envahissement des ouvrages sans

mérite.

Vous, mon ami, par exemple, qui m'avez tant prié de vous écrire mes

conseils, vous ne serez certes pas, après les avoir lus, un aigle en

bibliographie; mais un peu d'étude et d'habitude aidant, vous pourrez

arriver, en appliquant les idées que je vous aurai transmises, à

connaître suffisamment les livres pour vous former une bibliothèque

assez bien choisie.

En général, pour ce qui concerne la qualité du texte de telle ou telle

édition nouvelle, on s'en rapporte à l'opinion des critiques éclairés

qui ne manquent pas de rendre compte dans leurs journaux de chaque

livre qui paraît. De même, pour les textes d'éditions anciennes, on

peut consulter les recueils de critique littéraire du temps, quand

on les a sous la main, ou, lorsqu'on n'a pas la facilité de se les

procurer, prendre l'avis des bibliographes modernes, qui ont condensé

dans des manuels spéciaux la substance de ces critiques. Il est encore

bon très souvent de s'en rapporter à la tradition, car le public est

un excellent juge et les idées qui se transmettent de génération en

génération, aussi bien sur des ouvrages littéraires que sur des faits

historiques, reposent ordinairement sur des bases sérieuses.

Je suis encore d'avis qu'après avoir pris conseil de ces différents

côtés, on s'en rapporte définitivement à soi-même, à son goût

personnel, pour choisir entre les bons ouvrages, en éditions belles et

correctes, ceux qui conviennent le mieux à ses idées personnelles, à

son tempérament, à ses lectures de prédilection.

Dans mes prochaines lettres, je tâcherai de vous indiquer, tout en

flânant, quelques ouvrages utiles à consulter, et j'essaierai de vous

dire quel serait à peu près le choix que je ferais pour vous, si

j'avais la mission de vous composer une bibliothèque en rapport avec

les goûts que je vous connais.

Sur ce, mon cher ami, je vous laisse en paix, à «vos chères études»,

et je forme pour vous le souhait de Dupuis et Cotonet: «Que les Dieux

immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux,» car

vous n'y trouverez pas grand'chose de bon.

[Illustration]

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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile · 第 8 / 31 题