I
Voleur!
C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant l'avenue de l'Opéra
pour rentrer rue Tronchet; il rasait les maisons et marchait vite, son
chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le
reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se répétait:
--Voleur!
Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce
qu'il avait besoin d'être seul. Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on
ne lui parlât point.
Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un voleur? L'allusion de ce
joueur à la «suite» le prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait
pas immédiatement relevée, il avait passé condamnation, exactement comme
ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courbé
le front.
Comment prouver qu'au lieu d'être complice de ce vol il en était
lui-même victime? Où trouverait-il quelqu'un, même parmi ceux qui le
connaissaient, même parmi ses amis, pour accepter une justification
aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, ou plutôt qui le
reconnaîtrait? Qui aurait le courage de continuer à rester son ami?
Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, se laissant tomber
dans un fauteuil, il resta là anéanti; un flot de larmes jaillit de ses
yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant
de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il pleurait misérablement,
désespérément, abîmé dans sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité,
son honneur, sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la vie, la
dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!
Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le
prit de se trouver si faible; ce n'était pas en s'abandonnant qu'il
rachèterait sa faute, si elle pouvait être rachetée.
Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille francs; avant
tout, il devait les rendre à ceux qu'il avait dépouillés; après, il
verrait à se défendre contre ceux qui l'accuseraient.
Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; où trouver, où
chercher ceux qui avaient perdu ces quatre-vingt-sept mille francs?
Trente, quarante, cinquante personnes peut-être avaient joué contre lui
dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à l'exception de cinq ou
six qu'il avait remarquées, il ne savait pas le nom des autres, il ne
se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait même pas
regardés dans son agitation, et qu'il avait à peine vus à travers un
brouillard; il retrouvait bien quelques figures; des yeux qui s'étaient
fixés sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions
de physionomie quand il avait gagné de gros coups; mais tout cela se
brouillait dans sa mémoire? Qui avait perdu les gros coups, qui avait
perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à qui devait-il deux
louis?
Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.
Entre quelles mains les payer?
Si le _Grand I_ avait été le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait
pas impossible de retrouver ces mains: il n'aurait joué que contre des
membres de ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait;
mais combien d'inconnus avait-il vus défiler qui s'étaient montrés une
fois, deux fois, huit jours, et qui n'étaient jamais revenus! sans doute
ceux qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.
Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il leur avait pris.
Comment?
Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de
réponse.
Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, des étrangers qui
avaient déjà quitté la France: où les chercher? en Russie, en Amérique?
l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, comment les
prévenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux
pour avertir les personnes qui avaient joué contre lui qu'elles
pouvaient se présenter rue Tronchet, où il rembourserait à vue ce
qu'elles avaient perdu; combien s'en présenterait-il, et ce ne serait
pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien perdu du tout? Pour
quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, combien de
millions ne lui demanderait-on pas!
Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas
retourner au _Grand I_, le lendemain il irait chez Camy, et avec lui il
reconstituerait autant que possible sa partie; quand il connaîtrait les
noms de ses créanciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il
leur devait.
Cette idée le calma un peu; si son honneur était perdu, au moins sa
conscience serait déchargée du poids qui l'écrasait.
Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du matin il examina
cette idée qui tout d'abord lui avait paru réalisable, il n'en vit
plus que l'absurdité. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette
restitution? La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte
l'étoufferait.
Peut-être un caractère plus ferme et plus digne que lui accepterait
cette expiation, mais il s'en sentait incapable: jamais il n'aurait la
force de s'infliger cette humiliation.
Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit et dans son coeur ne
le lâchait plus, il chercha quelque autre moyen de la satisfaire, et
après bien des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur de
l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre à ceux à
qui il appartenait, mais au moins les pauvres en profiteraient et il ne
salirait plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être mieux,
mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour
et le contre de sa résolution; et telle était sa situation qu'il ne
pouvait prendre conseil de personne.
En se levant il écrivit au président de la Chambre pour demander un
congé de quinze jours, puis, quand l'heure de l'ouverture des bureaux
fut arrivée, il se rendit à l'Assistance publique, emportant ce que les
emprunteurs lui avaient laissé sur les quatre-vingt-sept mille francs,
c'est-à-dire près de quatre-vingt-cinq mille francs.
Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu par le directeur,
mais avec la prudente réserve d'un fonctionnaire qui va avoir à défendre
son administration contre les sollicitations d'un député.
--Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette d'où il tira
huit paquets de dix mille francs, de vous verser une somme de
quatre-vingt-quatre mille sept cents francs, qui devront être employés
en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire entend
n'être pas connue, elle désire seulement que l'insertion de ce versement
figure au _Journal officiel_.
L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de la réserve à
l'épanouissement; mais Adeline n'avait pas de remerciements à recevoir,
il se retira, pour aller prendre tout de suite le train à la gare
Saint-Lazare; ce serait seulement à Elbeuf, entouré des siens, qu'il
respirerait.
Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent cette route,
il avait toujours quitté Paris avec allègement, comme si l'air qu'il
respirait après les fortifications était plus pur, plus léger et plus
sain, mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait été aussi vif que
lorsque par la glace de son wagon il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper
dans les brumes du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu d'aller
en augmentant comme d'ordinaire à mesure qu'il s'éloignait de Paris,
alla en diminuant; il n'avait pas laissé à Paris le souvenir de cette
terrible nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il pesait de
tout son poids sur sa conscience:
--Voleur!
Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée par une dépêche.
Quand il descendit de wagon, il aperçut Berthe, qui était venue
au-devant de lui toute seule dans la charrette anglaise qu'elle
conduisait elle-même.
--Te voilà!
--Maman a bien voulu me laisser venir.
L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et passionnée, jamais il
ne l'avait embrassée avec cet élan, avec cette émotion.
--Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.
--Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je donc l'air malade?
--Je te trouve pâle.
Il fallait expliquer cette pâleur.
--Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais passer une quinzaine
avec vous; j'ai pris un congé.
--Quel bonheur!
Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement. Ils montèrent en
voiture, et Berthe prit les guides.
--Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère qu'on me regardera un
peu moins au retour, puisque je ne serai pas seule.
En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de voir mademoiselle
Adeline traverser la ville toute seule dans sa charrette.
Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville même, l'autre où
descendent les voyageurs qui viennent de Paris, à une assez grande
distance, au milieu d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine
de Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de chemin où ils
pouvaient causer librement.
--Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant de moi, dit Adeline.
--Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.
--Qu'est-ce qu'il y a?
Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage souriant et heureux
qu'il venait de voir s'était rembruni et attristé.
--J'ai peur, dit-elle.
--Michel?
--Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus aimable, plus tendre
que jamais; c'est M. Eck, c'est madame Eck, la grand'maman.
--Que se passe-t-il?
--Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa grand'mère s'adoucissait
et qu'elle semblait disposée à consentir à notre mariage, m'a prévenu
hier en deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger, qu'il y avait
un revirement et que madame Eck paraissait fâchée contre lui et contre
moi.
Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque chose à Elbeuf? En se
perdant, avait-il perdu sa fille avec lui?
Berthe continuait:
--Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser madame Eck et par là
changer ses dispositions à mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait
qui puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.
--Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son petit-fils qu'elle
est fâchée.
--Contre qui l'est-elle alors?
--Contre moi.
--Pourquoi le serait-elle contre toi.
Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre à cette question; il
n'osait même pas l'examiner.
--A cause de notre situation embarrassée.
--J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman, qui m'a dit que
les affaires seraient meilleures cette année qu'elles ne l'avaient été
l'année dernière. Madame Eck doit le savoir.
--Peut-être ne le sait-elle pas.
--Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura avertie.
--Alors, que veux-tu que je te dise?
--Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se passe.
Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.
--Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque chose qui aura été
rapporté à madame Eck.
-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis comme si j'étais morte ou
encore au maillot; je n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.
Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle; il fallait donc
renoncer à cette explication.
Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur l'autre rive, se
montrait Elbeuf avec sa confusion de maisons et de hautes cheminées qui
vomissaient des nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers la
forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches des arbres avant
d'avoir pu s'élever au-dessus de la colline; encore quelques minutes et
ils allaient entrer dans la ville.
--Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, et tu continueras
seule jusqu'à la maison.
--Et maman?
--Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.
Berthe laissa échapper une exclamation de joie.
--Ah! papa.
--Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je ne veux pas y rester
moi-même; le mieux est donc d'avoir tout de suite une explication avec
M. Eck.
--Que vas-tu lui dire.
--C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop loyal pour ne pas
s'expliquer franchement.
Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer dans la ville neuve;
Berthe arrêta son cheval.
--Il me semblait que quand tu serais là j'aurais moins peur, dit-elle,
et voilà que mon angoisse n'a jamais été plus forte.
Il descendit de voiture.
--Sois certaine que je la ferai durer le moins longtemps qu'il me sera
possible. A tout à l'heure.
Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans la vieille ville, il
suivait droit son chemin pour gagner la ville neuve.