Cette façon de demander en faisant valoir des droits au partage avait
exaspéré Adeline. Vraiment ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix
mille francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui Adeline avait
perdu au lieu de gagner, Salzman serait venu lui proposer de prendre une
part dans sa perte?
D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois il avait répondu
comme il fallait à ce drôle.
Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là et des autres ses
pareils, car s'il n'avait pas donné sa démission ce soir-là, après avoir
payé sa dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à maintenir
cette démission et à abandonner la _Grand I_ aussitôt qu'il pourrait le
faire décemment, sans paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était
plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de cette nuit serait
vite oubliée; alors il sortirait du _Grand I_ pour ne jamais remonter
son escalier, ni celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience
qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune carte.
Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait vite cette partie: le
lendemain, à la Chambre, on ne lui parla que de sa veine extraordinaire;
il y eut même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement s'il
était vrai, comme on le racontait, qu'il eût gagné cinq cent mille
francs. Adeline se récria.
--On ne parle que de ça!
Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit qu'on s'occupait en
effet de lui beaucoup plus qu'il n'aurait voulu: on chuchotait; on se
taisait quand il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à
l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait un gros gain, ses
amis l'en avaient plaisanté; maintenant, semblait-il, ce n'était plus de
la plaisanterie, c'était de l'étonnement.
Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près de quatre-vingt-dix
mille francs? Était-ce un de ces gains extraordinaires qui peuvent
provoquer la surprise?
Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction de voir
celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était rien passé entre eux dans la
nuit.
--Je ne vous en veux pas, mon cher président, dit l'Américain, j'avoue
même qu'à votre place j'aurais probablement répondu comme vous;
seulement, il est bien entendu que si je vous repasse jamais une suite
du même genre, nous ferons nos conditions avant, n'est-ce pas?
Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était celui de la bonhomie
et de la drôlerie, leur enlevait toute signification douteuse; Adeline
ne chercha donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: l'intention
chez l'Américain de tourner en plaisanterie ce qui avait commencé par
être sérieux, et n'avait pas réussi sous cette forme. Mais trois jours
après se présenta un incident qui lui fit se demander s'il ne s'était
pas trompé.
C'était le soir, la partie était assez animée, et Salzman venait de
prendre la banque; on avait apporté des cartes que Camy avait battues
pendant que Salzman répétait d'un voix indifférente:
--Messieurs, faites votre jeu.
Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant pas disposés à
aventurer de grosses sommes avec ce nouveau banquier.
Au montent où le croupier présentait les cartes à un joueur pour les
faire couper, un autre joueur avança la main et les prit.
--Permettez, dit-il.
A ce moment même Adeline arrivait auprès de la table, et il vit le
joueur qui avait pris les cartes se préparer à les battre sérieusement.
--Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant
d'hésitation, en homme qui se demande s'il va se fâcher de cette marque
de défiance, ou s'il va ne pas la relever.
Bien que cette question eût été faite sur le ton de la provocation, ce
fut avec calme et sans élever la voix que le joueur répondit:
--Rien autre chose que ce que je fais.
Et avec le même calme, il continua à battre les cartes, qui claquaient
entre ses doigts.
Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, comme s'il était
desséché dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier,
paraissait plus grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un
regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et chétif; ne se
laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui répondit.
--Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.
--Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?
--Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.
--Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, je cède la place à
monsieur.
D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément en accord avec
ses paroles, il se leva de son fauteuil.
--Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui
décidément ne perdait pas la tête.
Tout à l'algarade qui venait de se produire et à laquelle il avait coupé
court par son intervention, Adeline ne pensa pas immédiatement à ce
dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.
«L'affaire n'aura pas de suite.»
Que voulait dire cela?--Était-ce simplement le cri de triomphe d'un
grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tête? Ou bien
n'était-ce pas une allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise
quand Salzman avait abandonné sa banque?
Cette supposition le jeta dans un trouble profond.
Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation qui
s'adressait à lui.
Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le frappa: «L'affaire
n'aura pas de suite!» On croyait donc que, comme il avait pris la suite
de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il
avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que l'injure faite à Salzman en lui
battant les cartes rejaillissait sur lui.
Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il tourna et retourna
cette idée dans sa tête affolée.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les oreilles rebattues
d'histoires de tricheries, et vingt fois, cent fois il avait vu les
soupçons s'attaquer aux gens qui à ses yeux étaient les plus honorables;
cependant jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour on pourrait le
soupçonner lui-même.
Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et que l'âge n'eût
fait que confirmer ses dispositions naturelles, il n'était pas homme
cependant à répondre à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme l'avait
fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, et aussitôt que l'heure
fut arrivée où il avait chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût
lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne connaissait point,
il partit pour l'avenue de l'Opéra. Mais justement il ne rencontra
personne pour lui répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène de
la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le personnel de service à
cette heure matinale ne savait rien: un garçon croyait que ce joueur
était un créole, mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été
présenté ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de Mussidan, M. Maurin,
M. Barthelasse ou Camy le connaissaient.
Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier qui arriva fut Maurin;
mais comme à l'ordinaire il ne savait rien, car dans ce cercle dont il
était gérant en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric
l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait pris la
prudente habitude de ne rien voir, pas même ce qui lui crevait les yeux;
comme cela il ne risquait pas de se compromettre: «Je chercherai, je
réfléchirai, comptez sur moi», étaient les trois seules réponses qu'il
se permît, lorsqu'on lui demandait quelque chose, et il n'en démordait
pas. C'était auprès de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci
voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement, sans y rien
ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut ainsi qu'il se tira d'affaire
avec Adeline: «Je chercherai, comptez sur moi, monsieur le président.»
Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le nom de ce joueur, et
ne savait pas qui l'avait présenté.
Alors Adeline se fâcha:
--Comment! c'était ainsi qu'on entrait au _Grand I_. Alors, à quoi
servait le comité? A quoi servait le président? S'il ne servait à rien,
il n'avait qu'à se retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une
simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait pas de son
nom... plus longtemps.
Frédéric, qui devait tant redouter cette démission, commençait justement
à se rassurer et à croire que la séquence, ou plutôt le gain produit
par elle, leur avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement
laissé paraître sa joie, le _Puchotier_, qu'il devait être pris, et bien
pris; voilà que précisément cette menace de démission éclatait quand il
s'imaginait qu'il n'en serait plus jamais question!
Heureusement il n'était pas homme à se laisser démonter, et tout de
suite il se défendit: on le prenait à l'improviste, il n'avait pu
interroger personne, ni faire aucune recherche; mais il promettait le
nom de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même; ce n'était pas
dans un cercle comme le _Grand I_ qu'il se passait rien d'irrégulier; il
était de son honneur d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas
particulier comme pour tout.
Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline ne poussa pas les
choses à l'extrême cependant, car il voulait voir ce qu'il y avait sous
cette allusion «à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait
tout moyen de recherches.
--Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me faut ce nom.
Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait, il ne poussa pas son
enquête plus loin pour le moment, et se rendit au Palais-Bourbon.
Si les jours précédents, il avait été frappé de la façon dont on le
regardait, il le fut bien plus vivement encore dans les dispositions où
il se trouvait et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.
Pourquoi cette curiosité?
Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas même à ses meilleurs amis;
et par cela seul il se trouva singulièrement embarrassé, confus, comme
s'il se sentait coupable.
Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment de soulagement, il
entra tout de suite dans la salle des séances, bien que le président
ne fût pas encore monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait
Bunou-Bunou pour voisin.
Comme tous les jours, celui-ci était penché sur son pupitre, écrivant,
car c'était son habitude d'arriver une heure au moins avant l'ouverture
de la séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte qu'il était
un sujet de récréation et de conversation pour le public des tribunes
qui occupait les longues minutes de l'attente à regarder dans le vaste
hémicycle désert où ne circulaient que de rares huissiers, ce vieux
bonhomme à la tête blanche qui, collé sur son papier, écrivait,
écrivait, écrivait.
--Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou, quand Adeline, après lui
avoir serré la main, s'assit auprès de lui.
--Comment? quand nous devions nous voir?
--C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez voir de quoi il est
question.
--Votre démission de membre du comité du _Grand I_, dit Adeline très
ému, et pourquoi?
Bunou-Bunou se montra embarrassé.
--Je vous en prie, insista Adeline.
--Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher de bonne heure;
alors vous comprenez.
Adeline avait peur de comprendre, cependant il eut le courage
d'insister; si cruelle que pût être la vérité, il devait la demander.
--Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré, votre raison
vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi franchement, comme à
un... ami.
--Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, très graves.
Adeline pâlit.
--Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est d'usage de donner des
surnoms aux cercles: ainsi la _Crémerie_, les _Mirlitons_, le _Grand I_.
Mais ces surnoms sont quelquefois accompagnés d'autres qui sont
des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a un qui s'appelle
l'_Attique_, un autre qu'on appelle la _Béotie_, et ces appellations
empruntées à la Grèce sont significatives. Eh bien, ce n'est pas tout;
il parait que le _Grand I_ s'appelle l'_Épire_ ou, dans la langue du
boulevard, _Le Pire_. Alors j'aime mieux me retirer. Je ne sais si
je m'abuse, mais il me semble qu'en restant je compromettrais ma
réélection. Que ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus
bon à rien.
Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou, elle l'était
cependant moins qu'Adeline n'avait craint; il respira.
--Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si complètement que moi
aussi je vais me retirer.
--Vous feriez cela?
--Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y, nous donnerons nos
deux démissions en même temps.
--Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel plaisir vous me faites!
Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux blancs serrer les
mains de son voisin dans un transport d'effusion; mais on n'eut pas le
temps de s'adresser des questions sur cette scène pathétique; un flot de
députés envahissait la salle, et, au dehors, on entendait les tambours
battre aux champs.