M. Eck se leva et avec une émotion grave il salua respectueusement:

--J'aime à _safoir_, comme je m'en _toutais_, que c'est _fous_. Enfin,

_aferti_, il a quitté _Baris_ et sur cette tombe, lui député, il n'a pas

craint de _tire_ ce qu'il pensait d'un honnête homme qui avait apporté

ici une industrie faisant vivre _blus_ de mille personnes, dans une

ville où il y a tant de misère. Et pour cela il a trouvé des paroles qui

retentissent toujours dans notre coeur, le mien et celui de tous les

membres de notre famille.

Il fit une pause, ému bien manifestement par ces souvenirs; puis

reprenant:

--Ne _fous temantez_ pas, _matame_ pourquoi je rappelle cela; _fous_

allez le savoir; c'est pour _fous_ le _tire_ que je _bous_ ai demandé

ce moment d'entretien _bartigulier_. Après ces _exbligations, fous

gomprenez_ quelle estime nous avons pour M. _Ateline_ et _tans_ quels

termes nous _barlons_ de lui: ma mère, ma soeur, ma femme, mes fils, mes

_nefeux_ et moi-même; il n'est _bersonne_ à _Elpeuf_ pour qui nous avons

autant d'estime et, permettez-moi le mot, autant d'amitié. Ce qui vous

touche nous intéresse et _pien_ souvent nous nous sommes _réchouis_

en apprenant une _ponne_ affaire pour _fous_, comme nous nous sommes

affligés en en apprenant une mauvaise:--ainsi celle de ces Bouteillier.

Peu à peu, madame Adeline s'était rassurée: tout cela était dit avec

une bonhomie et une sympathie si évidentes que son inquiétude devait se

calmer comme elle s'était en effet calmée; mais à ces derniers mots,

qui semblaient une entrée en matière pour une question d'argent, ses

craintes la reprirent. Ces protestations de sympathie et d'amitié qui

se manifestaient avec si peu d'à-propos n'allaient-elles aboutir à une

conclusion cruelle, que M. Eck, qui n'était pas un méchant homme avait

voulu adoucir en la préparant: c'était le terrible de sa situation de

voir partout le danger.

--Certainement, continua M. Eck, il n'y a _bas pésoin_ d'être dans des

conditions _bartigulières_ pour être charmé en voyant mademoiselle

_Perthe_: c'est une _pien cholie_ personne... qui sera la fille de sa

mère, et un jeune homme, alors même qu'il ne connaît pas sa famille,

ne peut pas ne pas être séduit par elle, mais combien _blus_ fortement

doit-il l'être quand il partage les sentiments que je _fiens_ de _fous_

exprimer. C'est _chustement_ le cas de mon _betit_ Michel; je _tis

betit_ parce que je l'ai vu tout _betit_, mais c'est en réalité un sage

garçon plein de sens, un travailleur, qui nous rend les _blus_ grands

services dans notre fabrique, et qui est _pien_ le caractère le _blus_

aimable, le _blus_ facile, le _blus_ affectueux, le _blus_ égal que

je _gonaisse_. Enfin _pref_ il aime _matemoiselle Perthe_, et je vous

_temande_ pour lui la main de _fotre_ fille.

Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame Adeline avait marié

sa fille, choisissant son gendre très haut, alors que leurs affaires

étaient en pleine prospérité, descendant un peu quand cette prospérité

avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient baissé, jamais elle

n'avait eu l'idée de Michel Debs. Un juif!

Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, en fut frappé.

--_Je fois_, dit-il, que _fous_ pensez à _matame Ateline_ mère, qui est

une personne si rigoureuse dans sa religion. Nous aussi nous _afons_

notre mère qui pour notre religion n'est pas moins rigoureuse que la

vôtre. C'est ce que j'ai _tit_ à mon _betit_ Michel quand il m'a _barlé_

de ce mariage. «Et ta grand'mère, et la grand'mère de _mademoiselle

Perthe_, hein!»

Justement après être revenue un peu de son étourdissement, c'était à ces

grand'mères qu'elle pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.

De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle vivait cloîtrée comme

une femme d'Orient, tout le monde racontait des histoires que le mystère

et l'inconnu rendaient effrayantes.

Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille femme soumise

aux pratiques les plus étroites de sa religion? De quel oeil

regarderait-elle une chrétienne à sa table, elle qui ne mangeait que

de la viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur, ouvrier

alsacien versé dans les rites, qu'elle avait fait venir exprès?

Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter les bavardages

qui couraient la ville, madame Adeline n'avait pas pu ne pas retenir

quelques-unes des bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et

ne pas en être frappée.

Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on s'occupait peu des

usages des juifs, mais du jour où cette vieille femme s'était installée

dans sa maison, son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi

à la critique. C'était monnaie courante de la conversation de raconter

qu'elle se faisait apporter le gibier vivant pour que son sacrificateur

le saignât;--qu'elle ne mangeait pas des poissons sans écailles;

qu'on faisait traire son lait directement de la vache dans un pot lui

appartenant;--qu'elle avait une vaisselle pour le gras, une autre pour

le maigre;--que le poisson seul pouvait être arrangé au beurre, à

l'huile ou à la graisse;--que, dans les repas où il était servi de la

viande, elle ne mangeait ni fromage, ni laitage, ni gâteaux;--qu'on

préparait sa nourriture le vendredi pour le samedi, et, comme ce jour-là

les Israëlites ne doivent pas toucher au feu, on mettait une plaque de

fer sur des braises, et sur cette plaque on plaçait le vase contenant

les mets tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des mains

juives;--enfin, que ses cheveux coupés étaient recouverts d'un bandeau

de velours, et qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas

laisser pousser leurs cheveux.

Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations, mais le

vrai n'indiquait-il pas un rigorisme de pratiques religieuses peu

encourageant? Elle le connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis

vingt ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère pour

vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme d'un juif! Si bien dégagée

qu'elle fût de certains préjugés, elle ne l'était point encore de

celui-là. Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son monde

n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas à Elbeuf.

Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir, il continuait:

--_Pien_ entendu, Michel n'a jamais entretenu _matemoiselle Perthe_ de

son amour, c'est un honnête homme, un _calant_ homme, croyez-le, _matame

Ateline_. Je ne _tis_ pas que ses yeux n'aient pas _barlé_, mais ses

lèvres ne se sont pas ouvertes. Peut-être sait-elle cependant qu'elle

est aimée, car les jeunes filles sont bien fines pour _teviner_ ces

choses, mais elle ne le sait pas par des _baroles_ formelles. Michel a

_foulu_ qu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est là ce qui

m'amène chez vous. J'espérais trouver M. _Ateline_; et Michel, qui ne

manque pas les occasions où il peut voir _matemoiselle Perthe_, a tenu à

m'accompagner, _pien_ que cela ne soit peut-être pas très convenable.

Le hasard a _foulu_ que M. _Ateline_ fût absent et j'en suis heureux,

puisque j'ai pu _fous_ adresser ma demande: en ces circonstances une

mère vaut mieux qu'un père. Vous la transmettrez à _M. Ateline_ et, si

_fous_ le jugez _pon_, à _matemoiselle Perthe_. Pour Michel, je _fous_

prie d'insister sur son amour; c'est sincèrement, c'est _tentrement_

qu'il aime et _bour_ lui ce n'est pas un mariage de convenance, c'est un

mariage d'inclination. _Bour_ moi, je vous prie d'insister sur l'honneur

que nous attachons à unir notre famille à la vôtre. Je veux vous

_barler_ franchement, à coeur ouvert; je n'ai pas _d'ampition_ et ne

recherche pas une alliance avec M. _Ateline_ parce qu'il est député

et sera un jour ou l'autre ministre; je suis _técoré_ et n'ai rien à

attendre du gouvernement; quant à la situation de nos affaires, elle

est _ponne_; là où d'autres _berdent_ de l'argent, nous en gagnons;

les inventaires vous le _brouferont_, quand nous pourrons vous les

communiquer, vous verrez, vous verrez qu'elle est _ponne_.

Il se frotta les mains:

--Elle est _ponne_, elle est _ponne_; la maison Eck et Debs est

organisée pour bien marcher, elle marchera et durera tant qu'il y aura

un Eck, tant qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois pas

que la graine en manque de sitôt. Donc, ce que nous cherchons uniquement

dans ce mariage, c'est l'honneur d'être de _fotre_ famille: le père

Eck ne _fiffra_ pas toujours; les fils, les neveux le remplaceront,

et alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: _Eck et

Debs-Ateline_? La _fieille_ maison continuerait; le _fieil_ arbre

repousserait avec des rameaux nouveaux; les enfants de Michel seraient

des _Ateline_.

Sur ce mot, il se leva.

--Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame Adeline.

--Non; je remets notre cause entre vos mains, elle sera mieux _blaidée_

que je ne la _blaiderais_ moi-même.

Ils rentrèrent dans le bureau, où ils trouvèrent Léonie, la figure

épanouie par un éclat de rire.

--Je _fois_ qu'on s'est amusé, dit le père Eck, on a taillé une _ponne

pafette_.

--C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Léonie.

--Il est _pien_ heureux, Michel, de faire rire les _cholies_ filles; et

qu'est-ce donc qu'il vous contait?

--Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois mettaient des gants; le

savez-vous, monsieur Eck?

--Ma foi, non, _matemoiselle_; de mon temps, les sciences historiques

n'étaient pas aussi avancées que maintenant, et nous ne savions pas que

les Carthaginois se _cantaient_.

--Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les Romains.

--Ah! vraiment? dit le père Eck qui n'avait pas compris.

--Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant avec un sourire

d'excuse à madame Adeline, mademoiselle Léonie faisait un devoir sur

Annibal qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu l'égayer. Je crois que

maintenant elle n'oubliera plus Annibal.

--M. Michel sait trouver un mot agréable pour chacun, dit la maman.

Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux, et à leur éclat il

était évident que, pour Berthe aussi, Michel avait trouvé quelque

chose d'agréable,--mais à coup sûr de moins enfantin que pour Léonie.

L'aimait-elle donc?

V

L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit pas son travail;

elle n'avait plus la tête aux chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait

marché.

On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mère dans la salle à manger,

et madame Adeline, qui, pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas

moins la maison, alla voir à la cuisine si tout était prêt pour servir

quand le maître arriverait, puis elle revint dans la salle à manger

attendre.

--Comment va le cartel? demanda la Maman; est-ce qu'il n'avance pas?

--Non, grand'mère, répondit Berthe, il va comme Saint-Étienne.

--Comment ton père n'est-il pas arrivé? aurait-il manqué le train?

Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquiétude évidente,

en regardant sa belle-fille, qui, elle aussi, montrait une impatience

extraordinaire.

Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit des pas pressés

dans la cour, Berthe courut ouvrir la porte du vestibule.

Presque aussitôt Adeline entra dans la salle à manger, tenant dans sa

main celle de sa fille; tout de suite il alla à sa mère, qu'il embrassa,

puis, après avoir embrassé aussi sa femme et Léonie, il se débarrassa

de son pardessus, qu'il donna à Berthe, et de son chapeau, que lui prit

Léonie.

Alors il s'approcha de la cheminée où, sur des vieux landiers en fer

ouvragé, brûlaient de belles bûches de charme avec une longue flamme

blanche.

--Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses deux mains largement

ouvertes devant la flamme.

Sa mère et sa femme le regardaient avec une égale anxiété, tâchant de

lire sur son visage ce qu'elles n'osaient pas lui demander franchement;

ce visage épanoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun tourment.

Tout à coup, il se redressa vivement; déboutonnant sa jaquette, il

fouilla dans sa poche de côté et en tira cinq liasses de billets de

banque qu'il tendit à sa femme:

--Serre donc cela, dit-il.

La Maman laissa échapper un soupir de soulagement; madame Adeline ne dit

rien, mais à l'empressement avec lequel elle prit les billets et à la

façon dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on pouvait deviner

son émotion et son sentiment de délivrance.

Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle à manger; on se mit à

table.

Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles passèrent avant la

politique, et la Maman fut la première à mettre la conversation sur les

frères Bouteillier:

--Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, a-t-elle pu en

arriver à cette catastrophe?

--L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas une maison, répondit

Adeline, c'est même quelquefois le contraire qu'elles produisent.

Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant plus qu'ordinairement

il était d'une extrême bienveillance, prenant les choses, même les

mauvaises, avec l'indulgence d'une douce philosophie, en homme qui,

ayant toujours été heureux, ne se fâche pas pour un pli de rose,

convaincu que celui qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.

Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même d'atténuer ce

mot qui lui avait échappé: la catastrophe qui frappait les Bouteillier

n'était pas ce qu'on avait dit tout d'abord: c'était une suspension de

payement, non une banqueroute avec insolvabilité complète; il paraissait

même certain que les payements reprendraient bientôt et qu'on perdrait

peu de chose avec eux.

Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva ce que les cinq

liasses de billets de banque avaient commencé; la conversation, d'abord

tendue et sur laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on ne

voulait pas s'expliquer franchement, reprit son cours habituel.

--Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.

--Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de Michel Debs, répondit

madame Adeline.

--Et qu'est-ce qu'il voulait, le père Eck? dit Adeline d'un ton

indifférent en se versant à boire.

Cette question fit relever la tête à la Maman, qui maintenant qu'elle

était débarrassée de l'angoisse de la faillite Bouteillier, se demandait

ce que signifiaient cette visite et ce tête-à-tête avec sa bru. Pourquoi

le père Eck n'avait-il pas parlé devant elle? A son âge, ce juif

n'aurait-il pas pu avoir le respect de la vieillesse?

--Je te conterai cela après dîner, dit madame Adeline.

--Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma chambre, dit la Maman

avec une dignité blessée.

--Oh! Maman! s'écria Adeline.

--Vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop, dit madame Adeline

sans s'émouvoir. Je demande qu'au lieu de vous retirer dans votre

chambre après le dîner, vous assistiez au récit de cette visite.

Il n'était pas rare que la Maman, toujours jalouse de son autorité, fît

des algarades de ce genre à sa bru, et alors Adeline, qui ne voulait

pas être juge entre sa femme et sa mère, sortait d'embarras par une

diversion plus ou moins adroite; il recourut à ce moyen:

--Tu sais, fillette, dit-il à Berthe, que j'ai pensé à toi; comme tu me

l'avais recommandé, j'ai été me promener dans l'allée des Acacias

mardi et vendredi, mais, quoique j'aie bien regardé toutes les femmes

élégantes, je ne peux pas te dire si cette année les redingotes seront

longues ou courtes: j'en ai vu qui descendaient jusqu'aux bottines et

j'en ai vu qui s'arrêtaient un peu plus bas que les hanches; tu peux

donc faire la tienne comme tu voudras.

--Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant, une longue, une

moyenne et une courte?

--C'est une idée. Je dois dire aussi, pour être fidèle à la vérité, que

j'ai vu peu de foulé: ce qui est fâcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.

Après sa fille, ce fut le tour de sa nièce: il s'était acquitté de deux

commissions dont elle l'avait chargé: il avait acheté l'_Atlas_ qu'elle

désirait et commandé une boîte de pastels telle que la voulait papa

Nourry.

--Je pense qu'il en sera content et te mettra tout de suite à dessiner

ses oiseaux.

--Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!

Le dîner tourna un peu plus court qu'à l'ordinaire; le dessert à peine

servi, Berthe se leva de table et fit signe à Léonie de se lever aussi.

Ce n'était pas la présence de la Maman qui empêchait de parler de la

visite du père Eck, c'était la leur; Berthe l'avait compris et ne

voulait pas retarder le moment des explications.

--Viens, dit-elle à sa cousine.

Elles montèrent à leur chambre, tandis qu'Adeline poussait le fauteuil

de sa mère dans le bureau, dont madame Adeline fermait la porte.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Eh bien... M. Eck est venu me demander la main de Berthe pour son

neveu Michel.

--Le père Eck! s'écria Adeline.

--Ce juif! s'écria la Maman en levant au ciel ses mains que

l'indignation rendait tremblantes.

Comme madame Adeline ne répondait rien, la Maman reprit:

--Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un Allemand!

--Il ne faut rien exagérer, dit Adeline, il est plus Français que nous,

puisqu'il l'est par le choix, et qu'il a payé cet honneur d'une partie

de sa fortune.

--Crois-tu donc que s'il avait trouvé son intérêt à être Prussien, il ne

le serait pas?

--Enfin, il ne l'est pas.

--Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas juif!

--Assurément non.

--Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire cette injure!

--Je suis au moins aussi surpris que vous.

--Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que c'est la surprise qui

me soulève de ce fauteuil où depuis quatre ans je reste inerte.

--Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?

--Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en

existe pas moins.

--Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous

demandant la main de notre fille.

--Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est

juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?

--Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est là un préjugé d'un

autre âge. Le temps n'est plus où le juif était un paria, il s'en faut

de tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe

aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.

Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la violence passionnée

que sa mère y mettait, il prit un ton enjoué:

--Si les choses marchent du même pas, il est facile de prévoir qu'avant

peu ce sera le chrétien qui sera l'esclave du juif: lis le compte rendu

des premières représentations: en tête des personnes citées, ce sont des

juifs que tu trouveras.

Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.

--Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, je n'ai plus

d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je n'ai plus la fortune qui la

fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta

mère et jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant,

la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces journalistes

habitués à discuter le pour et le contre et à trouver qu'il y a autant

de bonnes raisons pour une opinion que pour une autre, tu es devenu ce

qu'ils sont eux-mêmes, un incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu

ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolérance; il n'y a

pas de tolérance pour le mal, il doit être écrasé.

Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne avec laquelle elle

faisait avancer ou reculer son fauteuil, quand elle ne voulait point

appeler pour qu'on le roulât; elle la prit, et, d'une main encore

vigoureuse, elle frappa le parquet avec une énergie qui disait celle de

sa volonté.

--Il doit être écrasé.

Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir écraser un être

vivant, le père Eck, sans doute, ou son neveu, plutôt qu'une chose

idéale--ce mal qui l'enflammait.

Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait; aussi,

lorsqu'elle abordait la question religieuse, tâchait-il toujours,

lorsqu'il ne pouvait pas céder, de laisser tomber la conversation ou de

la détourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui ferait rien

abandonner de ses idées; et d'autre part, il ne voulait pas prendre des

engagements qu'il ne tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas

une discussion plus ou moins théorique qui était soulevée, c'était une

affaire personnelle, qui pouvait être la plus grave pour sa fille--celle

de sa vie même.

--Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te laisse pas emporter

par ton premier mouvement; avant de juger la demande de M. Eck

injurieuse, sachons dans quelles conditions elle se présente.

--Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.

Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:

--Hortense, dis-nous ce qui s'est passé dans ton entretien avec M. Eck.

Il fit un signe furtif à sa femme pour qu'elle allongeât son récit

autant qu'elle le pourrait: pendant ce temps, sa mère se calmerait sans

doute.

Madame Adeline comprit ce que son mari voulait et rapporta à peu près

textuellement les paroles de M. Eck.

Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre; aux premiers

mots elle lui coupa la parole:

--Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils sentirent la

répulsion qu'ils inspiraient en venant s'établir ici pour ruiner

d'honnêtes gens par la concurrence.

--Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue, ou nous ne saurons

rien.

Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite la Maman interrompit

encore:

--Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de leur tendre la main!

tout le mal vient de toi et de ton discours; ah! si tu m'avais écouté!

Quand madame Adeline appuya sur l'estime que tous les Eck et tous les

Debs professaient pour Adeline, la Maman secoua la tête en murmurant:

--L'estime de ces gens-là! voilà une belle affaire vraiment! il n'y pas

de quoi se rengorger comme tu le fais.

Madame Adeline continua lentement et la Maman fit des efforts pour se

contenir; mais quand sa bru répéta les paroles même qui avaient été

la conclusion du père Eck: «Est-ce que ce serait une mauvaise raison

sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre repousserait avec des

rameaux nouveaux», elle poussa un cri d'indignation:

--Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent s'emparer de notre

maison! la fille, ils en ont bien souci; c'est le nom qu'ils veulent,

c'est la maison qu'il leur faut.

Après cette explosion, il y eut un moment de silence: la Maman tenait

les yeux fixés sur le plancher et paraissait suivre sa pensée, agitant

ses lèvres sans former des mots distincts. Tout à coup elle prit la main

de son fils violemment:

--Constant, la vérité: on me la cache ici, ta femme, toi-même.

Maintenant il faut parler. Comment vont tes affaires? Tu es donc bien

malade que ces gens pensent pouvoir hériter de toi?

Il hésita un moment en regardant sa femme:

--Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre conseil, c'est de ton

coeur, de ta conscience; je t'interroge, ne répondras-tu pas à ta mère?

Il hésita encore.

--C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement, tendrement.

--Oui.

Baccara · 第 9 / 47 题