IV

Usant des privilèges du romancier, nous allons sauter, sans transition

aucune, du sombre bouge que nous venons de décrire, dans une élégante

maison du West-End. Cet écart, loin de nous éloigner de notre histoire,

nous y ramène. La scène est bien différente; mais nous n'avons pas

cherché le contraste.

Les femmes de miss Amabel Vyvyan venaient de mettre la dernière main à

sa toilette de mariée, et Fanny, par surcroît de précaution, fixait par

aine nouvelle épingle enfoncée dans l'épaisse torsade de cheveux bruns

enroulés derrière la tête d'Amabel, un long voile de dentelle

d'Angleterre, qui retombait en plis transparents sur la blanche

toilette nuptiale.

Mary et Susannah, les deux autres caméristes, lorsqu'elles virent le

voile définitivement attaché, prirent deux flambeaux qui brûlaient sur

la table, et les tinrent élevés pour que leur jeune maîtresse pût se

contempler à son aise dans la glace; car, bien qu'il fût près de onze

heures du matin, à peine si un rayon livide de lumière pénétrait à

travers les vitres et les rideaux; un de ces brouillards jaunes, épais,

suffocants, si communs à Londres, pesait sur la ville et continuait dans

le jour les ombres de la nuit.

La tête, qui, illuminée de reflets soudains, se réfléchit comme entourée

d'une auréole sur le fond sombre de la glace, était d'une beauté à ne le

céder en rien aux plus pures créations de l'art grec.

Ce qui frappait surtout dans ce divin visage, c'était une blancheur

lactée, marmoréenne, éblouissante, lumineuse pour ainsi dire, où les

traits se dessinaient avec la transparence et la finesse de ceux d'une

statue d'albâtre oriental. Quoiqu'il soit dans l'habitude des jeunes

fiancées près de marcher à l'autel d'avoir les joues couvertes du voile

épais de la pudeur, celles d'Amabel étaient à peine colorées d'une

imperceptible teinte vermeille semblable à celle qui ravive le coeur

des roses blanches. Le sang d'azur de l'aristocratie veinait cette

chair délicate, fleur de serre chaude que n'avait jamais fatigué le

soleil ni la pluie, fine pulpe composée de sucs exquis et de purs

éléments où la rusticité plébéienne n'avait pas un atome à revendiquer.

L'absence des soucis matériels, les recherches d'un luxe héréditaire, la

confortabilité parfaite de la vie, l'habitation de vastes appartements

et de châteaux aux grands parcs pleins d'ombrages et d'eaux vives,

jointes à la pureté de la race, amènent souvent la beauté anglaise à une

perfection inimaginable. Le marbre vivant dans lequel sont sculptés ces

beaux corps n'a de rival dans aucun pays du monde, pour l'éclat, la

finesse et la transparence du grain. Les carrières de Paros et de

Pentélique humain se trouvent dans l'antique Albion, ainsi nommée plutôt

à cause de ses femmes que de ses falaises.

Amabel était la plus blanche fille de ce nid de cygnes arrêté au milieu

de l'Océan.

Deux fins sourcils noirs rejoignaient leurs arcs à la racine d'un nez

qu'une légère inflexion aquiline rendait plus noble que le nez grec,

sans lui rien ôter de sa correction, et couronnaient des yeux aux

prunelles d'un brun intense et chaud nageant sur un cristallin d'une

limpidité bleuâtre; une bouche d'un pourpre vif éclatait comme un

oeillet rouge au milieu de cette pâleur, qu'elle rendait plus sensible

et plus frappante.

Le long des belles joues d'Amabel se déroulaient deux molles spirales de

cheveux soyeux et lustrés dont elle corrigea le tour du bout du doigt.

Pour donner à sa toilette ce perfectionnement, elle mit en évidence une

main d'une forme charmante, étroite, un peu longue, aux doigts effilés

terminés par des ongles polis, brillants comme le jade, et d'une pureté

aristocratique irréprochable. De telles mains, le désespoir des

duchesses de la finance, ne s'obtiennent que par des siècles de vie

élégante et se transmettent, comme les diamants, de génération en

génération.

Apparemment, Amabel se trouva bien, car un léger sourire releva les

coins de sa bouche sérieuse, et, se tournant vers Fanny, elle lui dit

d'une voix harmonieuse comme de la musique:

--Fanny, vous vous êtes surpassée aujourd'hui. Je ne suis vraiment pas

mal.

--Mademoiselle, car je peux dire encore mademoiselle, n'est guère

difficile à parer. Elle va si bien à ses robes!

--Flatteuse! Mais quelle heure est-il?

--Onze heures vont sonner, répondit Fanny après avoir consulté de

l'oeil une pendule incrustée de burgau et posée sur un piédouche.

--Onze heures déjà! et ma tante lady Eleanor Braybrooke qui n'arrive

pas!

--Il me semble, répondit Fanny, que j'entends une voiture qui s'arrête

devant la porte. Ce doit être lady Eleanor.

Un tonnerre de coups de marteau retentit au bas de la maison comme Fanny

achevait sa phrase, présageant un personnage d'importance.

En effet, au bout de quelques minutes, un valet poudré et en bas de soie

annonça, en soulevant la portière:

--Lady Eleanor Braybrooke!

Une femme majestueuse et raide, ayant atteint cet âge si difficile à

fixer, qu'on appelle poliment un certain âge, entra dans la chambre avec

une roideur automatique, sans faire onduler le moins du monde son

épaisse robe de soie. On eût dit que des rouages intérieurs la faisaient

mouvoir et qu'elle s'avançait au moyen de roulettes de cuivre, comme ces

poupées qu'un mécanisme caché fait circuler autour d'une table.

Le corselet dans lequel se moulaient ses charmes, développés par

l'embonpoint de la quatrième jeunesse, eût préservé d'un coup de lance

aussi bien qu'une armure de Milan, tant il était bardé de baleines, de

lames d'aciers et autres engins compressifs. Comment la brave dame

avait-elle pu s'introduire dans cette gaine, c'est un mystère de

toilette que nous respecterons; mais elle avait dû subir une pression de

quarante atmosphères pour obtenir ce résultat.

Son visage, large et carré, était diapré de toutes les fleurs de la

couperose. Ses joues flambaient, son nez visait au charbon; son front

même était couleur de pralines. Cette physionomie incandescente

s'encadrait de cheveux d'un roux britannique férocement crépés, et qui

ressemblaient plutôt à des filaments de soie végétale qu'à des cheveux

humains. Ce visage eût été des plus communs sans deux prunelles d'un

gris dur et froid comme l'acier, qui en relevaient la trivialité par

quelque chose de dédaigneux et d'impératif; ce regard la signait grande

dame, femme de _high life_, malgré la bourgeoise épaisseur de ses formes

et l'enluminure de son teint.

Lady Eleanor Braybrooke était veuve et servait de chaperon à miss Amabel

Vyvyan, sa nièce, restée orpheline toute jeune, et maîtresse absolue

d'une assez grande fortune.

Dans la cérémonie importante qui allait avoir lieu, lady Braybrooke

devait servir de mère à sa nièce.

Miss Amabel, quoique la chose ne soit guère romanesque, épousait, sans

obstacle aucun, un jeune homme charmant, sir Benedict Arundell, qui

l'aimait et qu'elle aimait depuis bientôt deux ans.

Sir Benedict Arundell était jeune et beau, noble et riche; toutes les

convenances étaient donc réunies dans cette union, puisque la fiancée

possédait les mêmes qualités.

--Regardez donc, ma tante, quel affreux brouillard il fait, dit miss

Amabel en tournant ses beaux yeux vers la fenêtre.

--Au commencement de novembre, cela n'a rien d'étonnant dans la vieille

Angleterre, répondit lady Eleanor.

--Sans doute; mais j'aurais désiré pour ce jour, le plus beau de ma vie,

un ciel d'azur, un gai soleil, des parfums de fleurs et des chants

d'oiseaux.

--Chère petite, avec une chambre bien tapissée, des bougies, un bon feu

dans la grille, un flacon de mille fleurs et un piano d'Érard, on

remplace tout cela... Je ne m'occupe guère du temps qu'il fait, moi.

--Toujours positive, ma tante!

--Toujours poétique, ma nièce!

--Je voudrais que la nature s'associât davantage à nos impressions:

cette tristesse du ciel pèse à mon âme joyeuse.

--Enfant, si le bon Dieu, à ta requête, déchirait tout à coup les

voiles de la brume, la splendeur du soleil offenserait peut-être comme

une ironie quelque coeur blessé.

--C'est vrai, ma tante; mais je n'ai pu, ce matin, me défendre de cette

impression nerveuse.

--Bah! sir Benedict Arundell aura bientôt dissipé cette mélancolie,

répliqua lady Eleanor Braybrooke avec ce sourire équivoque et ridé dont

les personnes d'âge ne sont pas assez ménagères.

Un roulement de voiture se fit entendre sous la fenêtre, et, bientôt

après, sir Benedict Arundell parut.

Il était mis avec cette simplicité correcte, cette perfection exquise et

n'attirant jamais l'oeil qui caractérisent le parfait gentleman, et

dont les Anglais possèdent seuls le secret: il avait évité le ridicule

presque insurmontable de l'habit de noce, et cependant il n'y avait dans

son costume aucune infraction à la solennité de la circonstance.

Sir Benedict Arundell, suivant l'usage, ne portait ni barbe, ni

moustache, ni royale, ni aucun de ces ornements qui hérissent les

visages continentaux; seulement, sa figure lisse et polie était entourée

de favoris châtains et passés au fer, qu'un artiste, amant du

pittoresque, eût trouvés trop réguliers, mais qui eussent assurément

obtenu l'approbation de feu Brummel et du comte d'Orsay.

Il avait ces traits d'Atinoüs un peu allongés et refroidis que

présentent assez fréquemment les belles races d'Angleterre, et sa tête

semblait la copie de quelque dieu grec faite par Westmacott ou Chantrey.

On n'aurait pu rêver un couple mieux assorti.

Le nuage qui couvrait le front d'Amabel se dissipa à l'aspect de son

fiancé. Les yeux bleus de Benedict contenaient assez d'azur pour en

faire un ciel. Une joie pure illumina les traits charmants de la jeune

fille, qui tendit sa main aux lèvres de Benedict.

Les yeux gris de lady Eleanor Braybrooke pétillèrent à ce tableau, qui

rappelait sans doute une scène analogue où elle avait joué un rôle, mais

déjà enfoncée dans un passé si lointain, qu'il fallait assurément une

excellente mémoire pour s'en souvenir.

--Voilà pourtant comme nous étions, murmura lady Eleanor, ce brave sir

George-Alan Braybrooke et moi, il y a vingt ans, à peu près!

Cet à peu près était assez énigmatique; mais lady Eleanor n'aimait pas à

formuler précisément, même à part soi, des dates qui auraient donné le

chiffre exact de son âge. Ce rapprochement intérieur ne pouvait être

juste que pour la bonne dame; car, jeune, elle n'avait pas eu même la

beauté du diable, et sir George-Alan Braybrooke, long, sec, roide,

osseux, avec son menton carré, son nez à la Wellington, et sa bouche en

estafilade, n'avait jamais ressemblé, même dans le temps de ses amours,

à l'élégant Benedict Arundell.

--Allons, mes enfants, reprit lady Eleanor, il est temps de partir; le

chapelain a déjà dû revêtir son surplis, et les invités arrivent en

foule.

Elle monta dans sa voiture avec Amabel, et Benedict prit place dans la

sienne avec William Bautry, un de ses camarades.

Les cochers, poudrés, enrubanés, ornés d'énormes bouquets, la face

écarlate et cardinalisée par de nombreuses libations préalables à la

santé des futurs époux et de leur descendance, ajustèrent les guides

dans leurs mains avec un air de _maestria_ incomparable, clappèrent de

la langue, touchèrent leurs chevaux du bout de la mèche, et le cortège

partit pour l'église.

Le soleil avait fait d'inutiles efforts pour dissiper les vapeurs

rabattues par le vent d'ouest sur la ville de Londres, et son disque

pâli et sans rayons faisait à peine deviner la place qu'il occupait dans

le ciel par une tache livide plus semblable à la face malade de la lune

qu'au visage étincelant de l'astre du jour. Les lanternes où le gaz

attardé dardait encore ses jets versaient une lumière presque aussitôt

étouffée.

A quelque distance, les objets estompés se contournaient en formes

étranges et fantastiques, les voitures avaient l'air de léviathans et de

behemots, les passants incertains de géants et de fantômes, les

murailles sombres des édifices prenaient des apparences de babels et de

lylacqs, et il fallait toute l'habitude des cochers pour ne pas se

perdre dans cet air opaque où mouraient les vibrations sonores, et qui

semblait avoir ouaté les rues avec le duvet des nuages.

La chapelle où le mariage devait se célébrer était Sainte-Margareth,

édifice dans le style ogival normand, avec une tour carrée, de puissants

contre-forts, une immense fenêtre quadrilobée; construction lugubre

d'aspect, aux murailles noires comme de l'ébène, dont les nervures

lavées par la pluie, avaient l'air, en tout temps, d'être couvertes de

neige, assise au milieu d'un cimetière sans verdure et parsemé de tombes

dont la forme, rappelant vaguement celle du cadavre, avait quelque chose

de sinistre et d'horrible; une grille que la poussière du charbon de

terre, tamisée par les cent mille cheminées de Londres, avait rendue

plus enfumée que les soupiraux de l'enfer, entourait ce champ de repos

que l'agitation immédiate de la ville rendait encore plus morne.

La haute tour enfonçait dans la brume sa couronne de clochetons

invisibles et semblait décapitée; le porche, fuligineux et sombre comme

la voûte d'un four, ouvrant son arcade béante, avait l'air de la gueule

d'une orque ou de quelque autre bête démesurée soufflant de la fumée par

les mâchoires. Le brouillard, qui baignait l'arceau gigantesque,

produisait l'effet de l'haleine de ce monstre architectural.

Certes, sans être superstitieux, un jeune couple pouvait, à l'aspect de

cette église lugubre, concevoir quelques craintes pour son bonheur

futur. Le frisson vous tombait invinciblement sur les épaules en

franchissant cette voûte, plus obscure que celle de l'Érèbe, et qui ne

laissait trembloter au bout de sa profondeur aucun rayon de jour, aucune

étoile d'espérance.

Assurément, il eût été injuste de demander à une vieille et rigide

église protestante à Londres, à la fin de septembre, un jour de

brouillard, l'aspect heureux et gai d'un temple antique déroulant la

théorie de ses colonnes blondes sur l'azur d'un ciel athénien; mais, en

vérité, ce matin-là, Sainte-Magareth avait plus la mine d'une crypte

sépulcrale bonne à recevoir les morts que d'une église à bénir le

mariage de deux époux amoureux.

--Eh bien, disait dans la voiture sir William Bautry à son ami Benedict

Arundell, c'est donc vrai, tu te maries, à vingt-quatre ans, à la fleur

de l'âge, lorsqu'une si longue carrière de plaisirs et de fantaisies

était encore ouverte devant toi!

--A vingt-quatre ans, tu l'as dit, cher William; le mariage est une

folie qu'on ne doit faire que jeune.

--Je suis assez de ton avis, et, d'ailleurs, Amabel justifie une

résolution si prompte; mais, lorsque nous étions à l'université de

Cambridge, il n'était guère facile de prévoir que tu serais le premier

de notre joyeuse bande qui se laisserait prendre dans le traquenard de

l'hymen.

Pendant que sir William Bautry et sir Benedict Arundell s'entretenaient

ainsi en roulant vers l'église de Sainte-Margareth, un homme sorti de la

rue adjacente se glissa sous le porche sombre, et se tint adossé contre

la muraille entre deux colonnettes, comme la statue de pierre d'un

saint.

Cet homme était coiffé d'un chapeau à larges bords enfoncé jusqu'aux

yeux, et le pan d'un manteau de voyage rejeté sur l'épaule voilait le

bas de sa figure. Ce qu'on en pouvait distinguer annonçait des traits

réguliers brunis par le soleil d'autres cieux.

Au bout de quelques minutes d'immobilité rêveuse, il dégagea une main

des plis de son manteau, et, amenant une large montre plate à la portée

de sa vue, il se dit:

--C'est l'heure; ils vont bientôt venir!

Et il replongea la montre dans la profondeur de son gousset.

A qui pouvait s'appliquer cette phrase, murmurée avec un accent étrange?

Les voitures, détournant le coin d'une rue, arrivèrent devant le porche

de l'église.

Alors, l'homme que nos lecteurs ont déjà reconnu pour le voyageur si

pressé rejeta son manteau en arrière, et parut s'affermir sur ses

talons, comme quelqu'un qui touche à un moment suprême.

Le marchepied s'abattit. Amabel, s'appuyant légèrement sur la main de

Benedict, allait descendre et pénétrer sous le porche, lorsque

l'inconnu, ayant fait un profond salut à la fiancée, toucha le bras

d'Arundell, qui se retourna vivement, tout étonné d'une semblable

interruption dans un tel moment; car, tournant le dos à l'église, il

n'avait pas vu s'avancer l'homme au manteau.

--Sidney! s'écria Benedict revenu du premier étourdissement.

--Lui-même! répondit d'un ton grave l'homme ainsi nommé.

--Et moi qui vous accusais d'indifférence. Venir ainsi des Indes pour

assister à mon mariage! C'est donc à cause de cela que vous n'avez pas

répondu à mes lettres; vous vouliez me ménager cette surprise.

--Benedict, j'avais un mot à vous dire, et c'est pour ce mot que je suis

venu.

--Vous le direz plus tard. Tantôt je vous présenterai à ma femme, et, ma

foi! vous êtes déjà tout présenté. Lady Arundell, sir Arthur Sidney.

--Non, il faut que je vous parle sur-le-champ, seul à seul, ne fût-ce

qu'une minute.

Il y avait dans le regard de Sidney quelque chose de si ferme, dans sa

voix un accent si impérieux, que Benedict, hésitant et laissant tomber

la main d'Amabel, fit quelques pas du côté de son ami.

--Madame voudra bien pardonner mon insistance, dit Sidney en s'emparant

du bras de Benedict avec un sourire d'une grâce affectée; je n'ai qu'une

phrase à dire.

Et il entraîna Benedict jusqu'à l'angle de l'église, à l'entrée de la

petite rue qui longe un des bas côtés.

Amabel s'était rassise à côté de sa tante, lady Eleanor Braybrooke, qui

grommelait entre ses dents contre cette absurde interruption.

--Je vous demande un peu si cela a le sens commun: tomber ainsi des

Indes pour intercepter un marié au seuil de l'église! Le moment est bien

choisi pour débiter des balivernes!

--Sir Arthur Sidney est un original qui ne fait rien comme les autres,

répondit Amabel; Benedict m'a souvent parlé de ses singularités.

--Est-ce qu'un homme bien né doit avoir des originaux pour amis!

répliqua lady Braybrooke du ton le plus majestueusement dédaigneux.

Amabel sourit de l'indignation superbe de sa tante.

--Ce n'est pas moi, continua la douairière, qui de rouge était devenue

cramoisie par les flots de colère qui lui montaient à la face, qui

aurais permis à sir George-Alan Braybrooke de me planter là au moment de

marcher à l'autel, fût-ce pour l'empire du monde... Mais il paraît

qu'elle est longue, la phrase qu'avait à dire ce Sidney, que Dieu

confonde!

La réflexion de lady Braybrooke, Amabel l'avait déjà faite; car elle

penchait sa tête couronnée de fleurs virginales à la portière de la

voiture, pour voir si Benedict ne revenait pas.

Rien ne paraissait encore à l'angle de l'église, le point le plus

éloigné ou le brouillard permît à la vue de s'étendre.

La position devenait singulière et ridicule. Amabel et lady Braybrooke,

aidées par sir William Bautry, descendirent de voiture et s'abritèrent

sous le porche. Sir William s'offrit pour aller avertir Benedict et

Sidney de l'inconvenance d'un pareil entretien prolongé si longtemps.

Les invités firent cercle, déjà étonnés, autour de miss Amabel Vyvyan,

et l'engagèrent à pénétrer dans la nef. Les passants commençaient à

regarder avec surprise cette belle jeune fille vêtue de blanc, cette

fiancée sans époux, debout, sous cette voûte sombre.

En pénétrant dans l'église, Amabel sentit tomber sur ses épaules, à

peine abritées par un léger voile de dentelles, un froid humide et

claustral; il lui sembla être enveloppée pour toujours par la fraîcheur

du couvent et du sépulcre. Elle eut comme le pressentiment de passer de

la lumière dans l'ombre, du bruit dans le silence, de la vie dans la

mort. Elle crut entendre se briser dans sa poitrine le ressort de sa

destinée.

William Bautry revint pâle, consterné, ne sachant quelle expression

donner à sa figure.

Il avait parcouru dans toute sa longueur la ruelle où étaient entrés

Benedict et Sidney, fait le tour de l'église, fouillé les alentours...

Benedict et Sidney avaient disparu!

V

A peu près à la même heure où Amabel mettait la dernière main à sa

toilette, dans une autre maison de Londres, une autre jeune fille se

revêtait aussi, mais lentement et comme à regret, de ses voiles blancs

de mariée.

Elle était belle, mais d'une pâleur extrême; d'imperceptibles fibrilles

violettes marbraient ses paupières et accusaient des larmes récemment

versées, dont le coin d'un mouchoir trempé dans l'eau fraîche n'avait pu

faire disparaître complètement les traces; sa bouche contractée essayait

vainement un sourire; les coins de ses lèvres, remontés avec effort,

s'arquaient bientôt douloureusement. Une respiration saccadée et

pénible soulevait son corsage; et, quand la femme de chambre s'approcha

d'elle pour poser sur son front la couronne de fleurs d'oranger, une

légère rougeur couvrit ses joues décolorées.

Miss Édith Harley avait plutôt l'air d'une victime que l'on pare pour le

sacrifice que d'une jeune vierge marchant à l'autel pour faire un libre

serment d'amour et de fidélité. Pourtant Édith n'était pas opprimée par

des parents féroces. Un père barbare, une mère acariâtre ne forçaient

pas son choix. On ne mettait pas d'autorité sa main pure et fine dans

les griffes tordues par la goutte d'un vieillard obscène et monstrueux.

Celui qu'elle allait épouser était un jeune homme, M. de Volmerange,

beau, charmant et d'excellente famille, qui réunissait toutes les

conditions faites pour plaire aux parents les plus positifs et aux

jeunes filles les plus romanesques.

Elle avait même paru accepter volontairement les soins de M. de

Volmerange, et, dans les entrevues qui avaient précédé l'arrangement de

leur mariage, souvent ses yeux se tournaient vers le jeune comte avec

une indéfinissable expression de mélancolie et d'amour. Mais, en

général, la présence de M. de Volmerange causait à Édith un malaise et

une inquiétude visibles seulement pour l'observateur, qui ne

s'accordaient pas avec certains regards pleins d'un feu étrange pour une

jeune fille d'ailleurs si modeste en apparence.

Haïssait-elle, aimait-elle M. de Volmerange? C'était un mystère

difficile à pénétrer. Si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'épousait-elle?

Si elle l'aimait, pourquoi cette pâleur, pourquoi ces larmes, pourquoi

cet abattement?

Édith, enfant unique, adorée de son père et de sa mère, n'avait qu'un

mot à dire pour rompre cet hymen s'il lui déplaisait. Qui l'empêchait de

dire ce mot? Tout autre mari proposé par elle eût été agréé de lord

Harley et de sa femme, qui n'avaient d'autre but que le bonheur de leur

fille chérie, et qu'aucun préjugé de caste n'eût décidé à la contrarier

dans ses inclinations. Ils eussent accepté même un poète.

Quand les femmes d'Édith se furent acquittées de leur service, rendu

plus long par l'inertie et la préoccupation de la jeune fille, qui se

prêtait à peine à leurs soins, elle leur fit signe qu'elle était

fatiguée et désirait rester seule quelques instants.

Aussitôt qu'elles se furent retirées, un coup porté discrètement avec le

doigt, et qu'on aurait pu prendre pour ce petit bruit que fait derrière

les tentures, en frappant la muraille de ses antennes, pour appeler sa

femelle, cet insecte vulgairement nommé l'horloge de la mort, crépita

dans l'angle de la chambre, à un endroit occupé par une porte condamnée.

En entendant ce bruit, qui devait être un signal, Édith tressaillit

comme si elle n'eût pas été prévenue. Une vive expression d'anxiété se

peignit sur sa figure, et elle se leva brusquement du fauteuil où elle

s'était jetée.

Un second coup un peu plus fort, mais pourtant retenu, résonna au bout

de quelques minutes.

La jeune fille fit quelques pas chancelants vers la porte, et appuya ses

mains sur son coeur, dont les battements l'étouffaient.

Un troisième coup, sec, impérieux, et où le dépit semblait l'emporter

sur la crainte d'être entendu d'une autre personne qu'Édith, annonça

l'impatience du visiteur mystérieux.

La pauvre Édith déplaça un petit meuble qui masquait à moitié la fausse

porte, et tira les verrous d'une main tremblante.

Une clef manoeuvrée du dehors grinça dans la serrure, et le battant

entre-bâillé et refermé aussitôt donna passage à un homme qui n'était

pas M. de Volmerange.

Le personnage introduit d'une façon si singulière et si secrète chez une

jeune fille qui, dans quelques heures, devait être la femme d'un autre,

avait une physionomie dont il eût été difficile de trouver d'abord le

caractère. Son teint légèrement olivâtre, d'un ton mat, faisait

ressortir deux yeux singulièrement mobiles et dont l'expression était

amortie à dessein; la bouche était bien coupée; mais les lèvres, minces

et serrées, semblaient garder un secret, et la lèvre inférieure,

fréquemment mordue, indiquait des élans comprimés et des soumissions

nécessaires acceptées par la volonté, mais non par le sang. Le nez, trop

fin dans son arête, trop pointu malgré sa correction, donnait au reste

de la figure une expression d'astuce. C'était une de ces têtes

auxquelles ou ne saurait reprocher aucun défaut, que l'on est forcé

d'avouer belles, et qui pourtant produisent un effet de répulsion dont

on ne peut se rendre compte. Cette figure attirait et repoussait à la

fois par une espèce de grâce dangereuse et de charme inquiétant. Les

couleurs qui brillent gaiement sur l'aile de l'oiseau prennent, sans

perdre de leur éclat, sur la peau tachetée du reptile, une nuance

malsaine et venimeuse qui fait qu'on admire et qu'on est effrayé.

L'homme à qui miss Édith venait d'ouvrir cette porte condamnée pour tous

était joli comme une vipère et charmant comme un tigre. Lui assigner un

âge eût été difficile. Son front lisse n'offrait aucune de ces rides,

aucun de ces plis au moyen desquels les dates s'écrivent sur la face

humaine; il aurait paru sorti à peine de l'adolescence sans cette

froideur glaciale et cette absence de spontanéité, signe d'une longue

dissimulation; ce n'était pas un visage, c'était un masque.

Son vêtement était noir et brun d'une teinte neutre, et, quoique soigné

dans un parti pris d'élégance austère, n'attirait l'oeil par aucun

détail visible et ne laissait dans la mémoire aucune trace.

Il y eut un moment de silence pénible; Édith, embarrassée, semblait

attendre que l'inconnu prît la parole; mais celui-ci ne paraissait pas

disposé à lui éviter cette peine. Son attitude était respectueuse plutôt

par habitude prise que par déférence réelle, et il laissait tomber

d'aplomb sur la jeune fille un regard de maître.

--Vous persistez donc, dit Édith en faisant un effort sur elle-même, à

vouloir que je sois la femme de M. de Volmerange?

--Ce n'est pas à présent que je changerais d'avis; ce mariage est plus

que jamais nécessaire.

--Vous savez cependant qu'il est impossible.

--Si peu impossible, que, dans deux heures, il sera fait.

--Écoutez, Xavier, il en est temps encore; ne me forcez pas à commettre

un mensonge devant Dieu et les hommes; je puis me jeter aux pieds de

mes parents, leur avouer tout, obtenir mon pardon... et le vôtre: mon

crime est grand, mais leur indulgence est sans bornes.

--Ne faites pas cela, je vous démentirais.

--Si je prenais toute la faute sur moi?

--Je soutiendrais que j'ai toujours été un étranger pour vous.

--Cependant j'ai là des preuves qui pourraient vous confondre, s'écria

Édith avec indignation en courant vers un petit coffret dont elle

souleva le double fond.

--Vous croyez! répondit Xavier, dont un sourire ironique crispa les

lèvres minces.

De ses mains convulsives, Édith fouilla violemment le coffret, d'où elle

retira quelques papiers que la façon dont ils étaient pliés indiquait

avoir été des lettres.

Elle en déplia une feuille et la jeta à terre: elle était blanche. Elle

en fit autant d'une seconde et d'une troisième.

Alors, elle laissa tomber le paquet, et ses bras découragés

s'affaissèrent le long de son corps.

Toute trace d'écriture avait disparu! Les lettres étaient redevenues de

simples feuilles de papier.

--Heureusement, votre encre, miss Édith, était de meilleure composition

que la mienne. Les menus caractères tracés par votre jolie main sont

encore parfaitement visibles sur les billets que vous avez daigné

m'écrire.

--Xavier, il y a dans tout ceci une énigme que je ne puis comprendre...

Je suis jeune, je suis belle; vous me l'avez dit sur plus de tons que le

serpent n'en prit pour séduire Ève; l'unique faute de ma vie a été

commise pour vous. Seul, vous avez le droit de me trouver innocente; ma

fortune est considérable; le nom de ma famille compte parmi les plus

honorables de l'Angleterre et n'a jamais été taché que par moi. Cette

souillure inconnue, d'un mot vous la pouvez laver. Vous n'avez d'autres

ressources que celles que vous donne votre instruction, qui vous rend

digne d'un rang supérieur à celui que vous occupez. En m'épousant, vous

voyez un monde nouveau s'ouvrir devant vous; de l'ombre, vous passez à

la lumière; votre existence s'agrandit; vous pouvez déployer dans une

vaste sphère les talents que vous possédez. Ce qui était chimère devient

désir raisonnable. La politique et la diplomatie n'ont rien de trop haut

pour vous.

A mesure qu'Édith parlait, la figure pâle de Xavier se colorait, ses

yeux, qu'il ne pensait plus à voiler, jetaient des étincelles. Il

suivait en esprit la Jeune fille dans les régions qu'elle lui montrait

comme pour le tenter et obtenir de l'ambition ce qu'elle n'avait pu

obtenir de l'amour; un moment même, il saisit la main d'Édith et la

serra avec force; mais ce mouvement d'enthousiasme n'eut pas de durée;

l'éclair de ses yeux s'éteignit, il ramena sur ses traits ce voile morne

qui dérobait les mouvements de son âme, et il reprit d'un ton glacé:

--Vous épouserez, tout à l'heure, M. de Volmerange.

--Votre inconcevable refus ne peut avoir qu'une cause: alors, mon

malheur n'a plus de remède; peut-être avez-vous déjà une femme en

France?

--Non..., répondit Xavier d'un ton singulier, ni en France ni ailleurs.

Je suis célibataire.

Édith, qui jusque-là avait supplié, se releva, et, de l'air le plus

digne et le plus majestueux, dit au jeune homme:

--Ce n'est pas par passion pour vous que j'ai mis tant d'insistance dans

mes prières: j'ai été fascinée, mais non séduite; vous avez produit sur

moi l'effet d'un philtre ou d'un poison, et je ne suis pas plus coupable

que si un breuvage m'eût rendue folle. Je ne vous ai jamais aimé, Dieu

merci! j'en suis fière, et ce m'est une consolation dans mon malheur.

Mes yeux, aveuglés un moment, se sont bien vite dessillés. Quand

j'entendis la vraie éloquence du coeur, quand je vis briller la flamme

céleste dans un regard sincère, je compris aussitôt que j'avais été la

proie et le jouet d'un démon, et j'aimai M. de Volmerange autant que je

vous hais; je l'estimai autant que je vous méprise; oui, je l'aime

éperdûment, de toutes les puissances de mon corps et de mon âme, ajouta

miss Édith Harley avec une insistance cruelle en voyant verdir le visage

blême de Xavier, et je voulais lui épargner cette honte d'épouser une

fille souillée par vous. Mais je lui dirai tout, il me pardonnera et me

vengera. Maintenant, monsieur, sortez, ou je sonne et je vous fais jeter

par la fenêtre! s'écria-t-elle d'un ton où éclatait la révolte de son

sang aristocratique.

En disant chaque mot, elle avançait un pas, et Xavier, comme foudroyé

par les effluves d'indignation qui sortaient des yeux d'Édith, reculait

en chancelant vers la porte, qu'elle referma violemment sur lui. Le

dernier regard du misérable fut celui d'un serpent qui sent entrer dans

son dos la griffe d'un lion.

Elle repoussa les verrous et remit le meuble en place, et le dernier pas

de Xavier résonnait encore sur l'escalier que lord et lady Harley

entrèrent dans la chambre.

La colère avait ramené les couleurs de la vie sur les joues d'Édith, et

le feu de l'indignation, caché toute trace de pleurs dans ses yeux

brûlants; le calme des résolutions suprêmes rassérénait son front.

Aussi, lady Harley, en attirant sa fille sur son coeur, lui dit-elle

d'une voix caressante:

--Édith, mon enfant, je suis charmée de te voir sortie de l'abattement

où tu étais plongée. Je craignais que ce mariage ne te déplût et qu'une

vaine crainte de revenir sur ta résolution au dernier moment ne

t'engageât seule à l'accomplir. Je n'aurais pas voulu qu'une

considération mondaine compromît le bonheur de ta vie. Lord Harley, bien

qu'il trouve dans M. de Volmerange toutes les qualités qu'on peut

souhaiter d'un gendre, était venu avec moi dans l'idée de t'engager à ne

pas former une union qui te trouble et t'agite à ce point. Au moment de

serrer avec ton respectable père le lien qui nous rassemble, je

n'éprouvai rien de pareil: une confiance inaltérable, une sérénité

céleste, une joie calme et pénétrante emplissaient mon âme. Tel doit

être le sentiment qui anime une jeune fille quand elle va s'unir à celui

qu'elle accompagnera jusqu'au tombeau et qu'elle retrouvera dans

l'éternité.

--Ma mère, répondit Édith en embrassant lady Harley, et vous, très cher

et très honoré père, je vous remercie avec une gratitude profonde de ce

que vous venez de dire, et je ne puis exprimer à quel point ces marques

d'intérêt me touchent, mais vos inquiétudes ne sont point fondées.

Rassurez-vous. Votre choix est le mien. Je trouve, comme vous, M. de

Volmerange parfaitement né, plein de sentiments nobles et généreux,

d'une élégance accomplie et d'une grâce parfaite. Je crois fermement

que, si un homme peut sur terre rendre une femme heureuse, c'est lui...

Ici, Édith ne put tout à fait comprimer un soupir en désaccord avec le

sens des paroles qu'elle proférait, et qui indiquait plutôt un regret

qu'une espérance.

--J'aime M. de Volmerange..., continua Édith; je puis le dire devant

vous, chers parents, et, au moment de marcher à l'autel, les larmes que

j'ai pu verser, les tristesses auxquelles je me suis laissée aller

n'étaient que des mélancolies de petite fille nerveuse, où il n'y avait

de véritable que le chagrin de vous quitter.

--Tant mieux s'il en est ainsi, chère Édith; j'avais craint qu'une

aversion secrète ne se cachât sous cette déférence à nos volontés.

--Donnez-moi un baiser, mon père, dit la jeune fille en présentant son

front aux lèvres du lord Harley, qui l'attira sur sa poitrine.

Puis elle saisit la main de se mère et se pencha dessus avec effusion.

Quelques sanglots étouffés firent tressaillir son corps; mais,

lorsqu'elle se releva, sa figure avait repris son expression de calme.

On annonça M. de Volmerange.

C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, dont la

physionomie charmante saisissait d'abord par un charme étrange. Il était

né à Chandernagor, d'un père français et d'une mère indienne, et

mélangeait en lui les qualités des deux races. Ses yeux, du bleu le plus

pur, étaient entourés de cils très longs et très noirs, et surmontés de

sourcils d'ébène nettement dessinés sur un front d'une pâleur mate. Ce

contraste donnait à sa tête une grâce singulière. Le regard bleu nageant

entre deux sombres franges avait une teinte triste et douce que la

fermeté des tons voisins empêchait de devenir féminine. Lorsqu'une

émotion vive agitait M. de Volmerange, ses prunelles, ravivées par les

teintes chaudes des paupières, semblaient s'illuminer et passaient du

saphir à la turquoise. Ce désaccord du ton, tout agréable qu'il fût et

qu'un peintre coloriste eût étudié avec amour, était cause que cette

belle figure avait quelque chose de fatal, de mystérieux, de surnaturel

pour ainsi dire. Certains anges rêveurs et sinistres d'Albert Durer ont

ce regard immense comme le ciel, profond comme la mer, ou toutes les

mélancolies semblent s'être fondues dans une goutte d'eau d'azur. Bien

que la paix de l'âme, la franchise et la bonté respirassent sur cette

figure, aucun artiste ayant à peindre le bonheur ne l'aurait prise pour

modèle.

M. de Volmerange était grand, et, quoique svelte, annonçait une force

plus qu'ordinaire. Malgré l'élégance patricienne de sa taille, la

largeur de sa poitrine et les muscles de ses bras, visibles même sous le

drap de ses manches, démontraient une vigueur d'athlète.

Cette nature robuste, assouplie par l'élégance et la parfaite tenue du

gentilhomme, avait une grâce extrême, la grâce de la force.

On partit pour l'église...

Cette église se trouvait être celle de Sainte-Margareth, dans

Palace-Yard, et sous le porche de laquelle miss Amabel Vyvyan, pâle

comme une statue d'albâtre sur un tombeau, attendait son fiancé.

Les voiles d'Édith frôlèrent en passant l'épaule d'Amabel.

Quant à Volmerange, tout entier à son bonheur, il ne jeta pas même un

regard sur cette jeune fille inquiète arrêtée au seuil du temple et

cherchant à percer le brouillard de sa vue.

Et cependant deux destinées venaient de passer l'une à côté de l'autre.

Amabel ne fit pas la moindre attention à cet incident. Tout entière à la

pensée de Benedict, aux angoisses de l'anxiété, à l'embarras de cette

situation gênante, elle ne remarqua ni Édith ni Volmerange; aucun

tressaillement ne les avertit.

Ceux-ci entrèrent dans la noire église, et la cérémonie s'acheva au son

des rafales qui faisaient battre les portes et gémissaient dans les nefs

encombrées d'ombres; le brouillard se résolvait en pluie, et de larges

gouttes chassées par le vent cinglaient les vitres jaunes des grandes

vitrines protestantes.

Une lueur blafarde, éteinte à chaque instant par les tourbillons de la

tempête éclairait de reflets sinistres les fiancés, le prêtre et les

assistants. Le surplis prenait des aspects de suaire et le ministre des

lividités de spectre ou de nécroman faisant une conjuration. Les gestes

sacrés ressemblaient à des signes cabalistiques; les époux inclinés

paraissaient plutôt prier sur des tombes que se pencher, heureux et

ravis, sous la bénédiction nuptiale.

Près de la porte au loin, on entrevoyait une ombre blanche entourée

d'habits noirs et qu'on eût dit fixée au seuil de l'église par une

puissance infernale, âme malheureuse qu'un ange repousse du paradis.

Un sentiment de tristesse invincible s'était emparé de l'assistance:

une vague idée de malheur secouait ses ailes de chauve-souris sur tous

les fronts; un froid glacial, pénétrant qui figeait la moelle dans les

os, froid de cave, de sépulcre ou de prison, transissait les invités et

ajoutait à l'impression pénible. Les moins superstitieux, malgré leur

incrédulité, ne purent s'empêcher de dire en eux-mêmes: «Voilà un

mariage qui ne s'annonce guère bien; s'il est heureux, il faut avouer

que le bonheur a de tristes auspices.»

Le seul qui fût insensible à toute impression extérieure, c'était

Volmerange; il adorait Édith, et le jour où il recevait sa main eût-il

été plein de foudres et d'éclairs, de nuages et de trombes, lui eût paru

le plus pur et le plus serein. Qu'importent les nuages du ciel et les

brouillards de la terre, quand on a le soleil dans le coeur et l'azur

dans l'âme!

Quand le couple sortit de l'église, un homme d'un costume délabré et

d'une mine humble, qu'on pouvait prendre pour un pauvre honteux ou un

solliciteur spéculant sur le contentement qui porte un heureux à en

faire d'autres, tendit à M. de Volmerange une enveloppe cachetée qui

paraissait contenir quelques papiers, une supplique probablement et des

certificats à l'appui.

Volmerange prit le pli d'une main distraite et le mit dans sa poche

sans regarder l'individu qui le lui tendait.

Édith, à l'aspect de cet homme, tressaillit, mais ne fit aucune

observation.

Il était écrit là-haut que l'église de Sainte-Margareth ne verrait, ce

jour-là, s'accomplir heureusement aucun mariage.

Benedict Arundell avait disparu.

Et, vers le milieu de la nuit, dans la chambre nuptiale de Volmerange et

d'Édith, un gémissement profond et douloureux avait retenti à travers le

silence de la maison. Quelques domestiques l'avaient entendu; mais nul

n'avait osé pénétrer sans appel dans les mystères du thalamus. Était-ce

le cri de la pudeur effrayée, la dernière résistance de la vierge à

l'époux?

C'est ce que nul ne put résoudre.

Seulement, le matin, comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la

chambre, qu'aucun coup de sonnette ne retentissait et qu'il était déjà

plus de midi, on se hasarda à ouvrir la porte.

La chambre était vide!

Partie carrée · 第 9 / 25 题