... Quand elle dut quitter Saint-Raphaël, c'est justement alors qu'elle
aurait dû y arriver pour sa santé.
Les médecins le dirent. Mais elle n'aurait plus voulu rester seule.
Elle voulait suivre son martyre. Elle en avait besoin. Elle y trouvait
sa volupté, toute l'espérance.
Marcant rejoignit avec elle sa préfecture. Un vaste hôtel glacial dans
une ville morte. Il n'y eut pas de bal du préfet, cette année-là.
Marcant se donna tout entier à ses administrés. Il faisait tout par
lui-même. Il laissait la mère et l'enfant des journées, des soirées
entières, dans ces grands appartements, sinistres à force de hauteur
de plafond, de vastes espaces vides, où tout éclairage était toujours
insuffisant.
Le médecin de la préfecture, consulté un jour de crise, dit à Marcant:
--Elle est touchée. Il y a des complications qui m'échappent. Je
reconnais, dans toutes les maladies, des cas où certaine «malignité»
indéfinissable s'en mêle... Qu'est-ce que c'est? Nous n'en savons rien.
C'est la fine blessure empoisonnée de l'invisible: c'est la mort. Quant
à elle, puisque vous exigez l'absolue sincérité, elle est condamnée. En
a-t-elle pour six mois, ou davantage, ou pour quelques semaines? je ne
sais plus. Ce qui est certain, c'est qu'elle est perdue.
Elle ne se démentit pas. Marcant s'irritait parfois contre lui-même, de
ne pouvoir paraître affectueux. C'était _plus fort que lui_; il n'y a
point d'autre expression pour dire cette invincible impossibilité qu'il
éprouvait à lui parler comme autrefois... Il ne l'avait plus embrassée,
jamais. Sa brutale sincérité n'avait pu se résoudre à cette comédie,
même pour Georges.
Elle le regardait toujours timidement, comme les pauvres chiens qu'on a
trop battus. Du reste, il évitait de la regarder en face, sentant que,
malgré lui, il mettrait dans son regard une sévérité qui n'était plus
dans sa volonté.
Maintenant, se voyant faiblir chaque jour davantage, elle parlait à son
Georges du départ possible, mais involontaire: de la mort.
--Pourquoi est-ce qu'on meurt?
--Parce que le bon Dieu le veut. On ne peut pas faire autrement: on
quitte son mari, son enfant. On les regrette beaucoup, mais il faut
partir. Et eux, ils ne doivent pas pleurer longtemps pour ne pas
faire de la peine aux morts...--Elle reprenait:--Quand je t'ai quitté
une fois, je ne t'ai pas dit adieu. Aussi, tu vois, maintenant, je
t'avertis!
--Oh! reste avec nous, maman!
--Encore un peu de temps, oui, je veux bien, si je peux... le plus
longtemps que je pourrai.
Elle l'enseignait ainsi, le consolant par avance... Un jour, il courut
à son père, qui travaillait dans son grand cabinet:
--Maman se trouve mal!
Il sanglotait...
Marcant se leva précipitamment. Il courut, étonné de lui-même,
bouleversé.
Elle s'était jetée sur son lit.
--Ce n'est rien, dit-elle en souriant un peu, mais je suis heureuse de
vous voir. Merci.
Sa main pendante caressait les cheveux longs de Georges.
La tête un peu relevée sur l'oreiller blanc, elle regardait Marcant
qui, debout au pied de son lit, la regardait aussi, immobile. Leurs
yeux, depuis une certaine fois, ne s'étaient plus rencontrés, ni
surtout fixés.
Lui, il était grave, tristement sévère, toujours malgré lui.
Elle, tout de suite, avait cessé de sourire.
[Illustration]
Elle voyait, dans les yeux de Marcant, cette sévérité involontaire,
ce je ne sais quoi de dur, qui ne voulait pas fondre, qui était le
reproche, la justice peut-être, le châtiment à coup sûr. De haine
dans ce regard, il n'y en avait point, mais peut-être quelque chose
de pis: l'indifférence. Ce n'est plus _elle_ qu'il semblait regarder,
mais, comme toujours, une étrangère. Et pourtant elle se sentait le
cœur de l'Elise d'autrefois... épuré même... Pourquoi donc ne la
reconnaissait-il pas?
Cette impuissance à lui montrer son âme était douloureuse en elle. Elle
sentait bien qu'avec des mots elle n'y parviendrait pas... «Oh! s'il
pouvait voir dedans! songeait-elle, mais voilà: on ne peut pas!»
Et vers lui elle élevait son regard où tout cela était pourtant
visible. Toute son âme, dans la transparence et la lumière de ce
regard, nageait et appelait. C'était comme une supplication de
noyée qui appelle d'en bas pour être sauvée. «Oh! remonter jusqu'à
toi!... Oh! être aimée encore de toi, ne fût-ce qu'une seconde, une
seconde terrestre que j'emporterais à l'éternité! N'ai-je pas été
telle que tu l'as voulu, en ces derniers jours? Ma faute n'est-elle
pas rachetée encore? Mon repentir ne m'a-t-il pas lavée? Où Dieu
pardonne, où ton esprit pardonne, ton cœur ne peut-il se rendre? Tu
n'es pas maître, je le sais, de l'aimer encore un instant, mon âme
défaillante, mais c'est bien là mon désespoir: que l'amour infini ne
puisse pas créer l'amour!... Denis! Denis, ces yeux qui te parlent
encore vont se fermer à la lumière! Quand tu la verras sans moi,
demain, il sera trop tard pour nous deux!... Ne l'emporterai-je pas
avec moi, l'involontaire pardon d'amour, pour exciter celui de Dieu,
et faudra-t-il que je compte sur la seule pitié du juge?... L'agonie
des martyrs n'est pas une agonie, puisqu'ils se sentent aimés de celui
pour qui ils meurent!... Denis! Denis! mes yeux s'éteignent, mon âme en
eux s'éloigne... Mon âme s'en va où tu ne peux la suivre!... Georges!
Denis, mon Dieu!»
Elle ne prononça pas un seul mot. Elle regardait avec son âme, et son
âme parlait dans ses yeux, derrière un trouble infini, qui, lentement,
les voilait.
Marcant regarda d'abord, sans l'entendre, cette angoisse de
supplication; et, tout à coup, il l'entendit avec son âme, venir à
lui du grand lointain où elle s'enfonçait... Alors ses yeux à lui
s'attendrirent... et aussitôt Elise, ineffablement, sourit... Il
retrouvait l'Elise d'autrefois, car le visage tourmenté de la jeune
femme se mit à redevenir apaisé, celui de la jeune fille... Leurs âmes
se reconnurent, se confondirent un instant, hors du monde, heureuses
l'une de l'autre... Il avait bondi vers elle... Il était sur ses
lèvres... Il reçut, dans un baiser, son dernier souffle...
Et il demeura là, un instant, immobile, étonné de vivre, éperdu de
l'avoir une seconde accompagnée par delà la mort, dans un prodige de
l'amour, de celui que n'explique aucune parole, et que l'amour des sens
nous cache, même quand tous deux se trouvent unis, aussi subtilement
qu'à la lampe--la flamme!