XXIV

Elle disait cela distraitement. Elle était toute préoccupée.

--Qu'as-tu? lui demanda sa mère.

--Je suis avec mes pensées, répondit-elle, et elles ne sont pas toutes

gaies.

Marcant s'apprêtait à sortir.

--Allons, Toinette, viens à table, dit Cauvin.

Il prononçait ces mots d'un ton si singulièrement doux de la part d'un

paysan, que Marcant, touché tout à coup, s'arrêta pour le regarder

encore.

S'il avait bien compris, cette Toinette était sa fille, à ce Cauvin.

C'est pour elle surtout--maintenant que sa passion pour la femme devait

être apaisée, usée par le temps--c'était pour ne pas abandonner sa

fille qu'il acceptait maintenant sa vie de ruse, de mensonge, de honte!

Il se rappelait que ce Cauvin ne gardait rien pour lui de ses salaires,

donnait tout à la fillette; il se rappelait les confidences, là-dessus,

de misé Saulnier, le jour de leur première visite avec Elise. Quel

singulier mélange de bons sentiments et d'habitudes coupables! Dans

tout ce fumier de ferme, il y avait cette perle: le pur attachement,

l'amour de ce traître,--dévoué à la fillette innocente!

--Vous ne partirez pas sans goûter de notre lait, monsieur Georges? dit

misé Saulnier, obséquieuse.

Elle avait servi un bol, sur une petite table qui se trouvait près de

Georges.

--Non, nous partons, insista Marcant.

--Je veux bien le lait, papa.

--Alors, dépêche-toi... Dépêche-toi, il se fait tard!

Georges trouva le lait bon. Il le buvait à petites gorgées--puis il

reparlait de son écureuil.

--Vous l'aurez, vous l'aurez, pour sûr, dès demain.

[Illustration]

Les hommes mangeaient, le couteau au poing, le poing sur la table, la

joue gonflée.

--Eh bien, Toinette? alors? tu ne viens pas à table, ce soir?... répéta

doucement Cauvin.

Gaiement, par taquinerie gentille, il ajouta:

--Il est tombé aujourd'hui, le grand chêne que tu aimais tant... Tu

sais ce que je veux dire, petite?... Le nid de la caille est gâté.

--Vous,--ne m'ennuyez plus! dit-elle. Le temps de rire est passé.

A ce mot, tous la regardèrent.

Elle s'était collée au mur, dans un coin, la tête un peu baissée, le

regard un peu relevé et, farouche, elle était là, résolue, comme une

bête au ferme. Elle avait son idée, Toinette.

La présence de Marcant, qui lui avait toujours été bon, lui paraissait

protectrice, favorable de plusieurs manières à un coup d'éclat. Devant

Marcant, pensait-elle, jamais son père n'oserait la battre!

--Allons, à table! cria tout à coup Saulnier, bourru, la bouche pleine.

Misé Saulnier, qui évitait sans cesse le regard de Marcant, eut une

inquiétude vague. Elle se fit douce:

--Viens, ma fille, viens. Elle est bien bonne, ta soupe. Tu l'as bien

soignée.

--Qu'as-tu? interrogea de nouveau Cauvin, qu'as-tu, ma fille?

Il la regardait avec bonté.

--Serais-tu malade? N'as-tu donc pas faim?

--Non! dit-elle tout à coup, d'une voix nette, brève, décidée. Non,

je n'ai pas faim, maître Cauvin... et je n'aurai plus jamais faim ni

soif, à cette table--tant que vous y serez!

Et elle la montrait du doigt, la table.

L'homme devint blanc comme un linge. Il releva la tête. Son couteau

tomba de sa main.

--Qu'est-ce que c'est? hurla Saulnier.

La mère s'était levée, décontenancée, troublée à ne savoir que penser

ni que dire:

--Voyons, Toinette, voyons, ma fille? Qu'est-ce qu'il t'a fait?

qu'est-il arrivé?

Saulnier cria:

--Elle est folle, je pense! A table tout de suite, mauvaise peste!

avance ici, je te dis, galère!

Mais Cauvin se mit debout.

--Avant de l'injurier, maître Saulnier, dit-il, je calcule qu'il est

juste de l'écouter. Cela convient... Vous savez bien qu'elle a été

toujours sage et raisonnable...

--Je te dis qu'elle est folle! gronda Saulnier hors de lui.

--Non, je ne suis pas folle, dit alors la petite--et vous allez bien

comprendre--et ce brave monsieur qui est là peut en être le juge--j'en

suis bien aise. Et voici ma raison. Mon fiancé, François Tarin, est

venu tout à l'heure et m'a dit comme ça: «Le compère Cauvin est

toujours à votre table, matin et soir, même les dimanches, et il

commande tout dans votre maison. Eh bien, cela est mauvais, cela fait

parler le monde depuis longtemps. Enfin ça vous fait mépriser!...»

Voilà ce que m'a dit celui que j'aime--et, si les choses restaient

ainsi, mon mariage serait perdu!... Réfléchissez, maître Cauvin. Vous

n'êtes pas même mon parent. D'être mon parrain, ça n'est guère... Voilà

ce que j'avais à dire. Voyez en conséquence ce que vous avez à faire,

vous, et si je dois perdre tout mon avenir pour un étranger, après tout!

Marcant souffrait pour cet homme, pour ce père, chassé du logis par sa

fille. Le châtiment lui était brusque et terrible. Il était pâle de

plus en plus. On eût dit un condamné à mort. Il frémissait, frappé en

plein cœur, comme son chêne sous la hache.

Saulnier se leva, étendit le bras, prit dans l'angle du mur un bâton

qui était là...

--Ah! carogne! attends un peu! Tu n'as pas crainte, canaille!... Le

compère est de la famille! et ma maison est à moi!... Tu n'as pas le

droit d'y parler!

Il essaya de se dégager de l'angle où il était pris, entre la table, le

mur et la chaise de Cauvin.

Marcant, stupéfait, prêt à intervenir au besoin, curieux en même

temps, écoutait, attentif à toutes ces passions, à ces douleurs qui

s'agitaient devant lui.

Georges renversait un peu de son lait, tout rencoigné contre son

père--effrayé, mais silencieux, sûr qu'il était d'être protégé.

Alors Cauvin étendit un bras vers Toinette, et de l'autre arrêta

Saulnier...

Misé Saulnier pleurait, la tête sur la table, le visage caché dans ses

deux bras. Elle murmurait: «La malheureuse! la malheureuse!» mais elle

se sentait prise, et n'osait rien de plus.

--Eh bien... c'est tout réfléchi, dit Cauvin lentement. Je calcule

qu'elle a raison... C'est moi que ceci regarde, n'est-ce pas?

C'est moi qui en dois souffrir le premier? eh bien, je pense, moi,

Saulnier, et je vous dis qu'elle a raison!... il faut que ce soit bien

vrai--songez-y!--pour que je la défende moi-même!... Mais c'est qu'elle

a raison! répétait-il avec insistance, comme pour se mieux pénétrer

d'une chose qui, par un côté, l'étonnait.

Il reprit en effet:

--Moi qui ne lui veux que du bien, comment n'ai-je pas pensé tout

seul au préjudice que je lui cause tous les jours que Dieu fait?...

Il y a vraiment des choses qu'on ne pourrait pas expliquer!... Elle

a raison, Saulnier! et c'est moi qui vous le dis!... Alors, je m'en

vais... je m'en vais tout de suite... je n'achèverai même pas la

soupe qui est dans mon assiette... Bonsoir à tous; j'ai mon compte...

je ne m'attendais pas à ça, par exemple! mais c'est comme ça: qu'y

ferons-nous à présent?... Bonsoir, la compagnie!

Tout en parlant, il se préparait à partir; il rabattait sur ses

poignets les manches de sa chemise; il mettait sa veste... Enfin, il

alla prendre son carnier au mur, tout près de Toinette, qui était sa

fille, sa chère fille, et qu'il frôla du coude sans même faire le

mouvement de lui tendre la main... Rien! il prit son carnier, le jeta

sur son épaule et s'en alla vers la porte ouverte, par où l'on voyait

que le jour baissait un peu... Au seuil, il se retourna.

--Mais c'est qu'elle a raison! dit-il une dernière fois... Et ce n'est

pas seulement votre maison que je quitte, Saulnier, je quitte aussi le

pays, et pour toujours!... Dors tranquille, petite... Adieu!

Il disparut.

L'ibis bleu · 第 86 / 99 题