Elle disait cela distraitement. Elle était toute préoccupée.
--Qu'as-tu? lui demanda sa mère.
--Je suis avec mes pensées, répondit-elle, et elles ne sont pas toutes
gaies.
Marcant s'apprêtait à sortir.
--Allons, Toinette, viens à table, dit Cauvin.
Il prononçait ces mots d'un ton si singulièrement doux de la part d'un
paysan, que Marcant, touché tout à coup, s'arrêta pour le regarder
encore.
S'il avait bien compris, cette Toinette était sa fille, à ce Cauvin.
C'est pour elle surtout--maintenant que sa passion pour la femme devait
être apaisée, usée par le temps--c'était pour ne pas abandonner sa
fille qu'il acceptait maintenant sa vie de ruse, de mensonge, de honte!
Il se rappelait que ce Cauvin ne gardait rien pour lui de ses salaires,
donnait tout à la fillette; il se rappelait les confidences, là-dessus,
de misé Saulnier, le jour de leur première visite avec Elise. Quel
singulier mélange de bons sentiments et d'habitudes coupables! Dans
tout ce fumier de ferme, il y avait cette perle: le pur attachement,
l'amour de ce traître,--dévoué à la fillette innocente!
--Vous ne partirez pas sans goûter de notre lait, monsieur Georges? dit
misé Saulnier, obséquieuse.
Elle avait servi un bol, sur une petite table qui se trouvait près de
Georges.
--Non, nous partons, insista Marcant.
--Je veux bien le lait, papa.
--Alors, dépêche-toi... Dépêche-toi, il se fait tard!
Georges trouva le lait bon. Il le buvait à petites gorgées--puis il
reparlait de son écureuil.
--Vous l'aurez, vous l'aurez, pour sûr, dès demain.
[Illustration]
Les hommes mangeaient, le couteau au poing, le poing sur la table, la
joue gonflée.
--Eh bien, Toinette? alors? tu ne viens pas à table, ce soir?... répéta
doucement Cauvin.
Gaiement, par taquinerie gentille, il ajouta:
--Il est tombé aujourd'hui, le grand chêne que tu aimais tant... Tu
sais ce que je veux dire, petite?... Le nid de la caille est gâté.
--Vous,--ne m'ennuyez plus! dit-elle. Le temps de rire est passé.
A ce mot, tous la regardèrent.
Elle s'était collée au mur, dans un coin, la tête un peu baissée, le
regard un peu relevé et, farouche, elle était là, résolue, comme une
bête au ferme. Elle avait son idée, Toinette.
La présence de Marcant, qui lui avait toujours été bon, lui paraissait
protectrice, favorable de plusieurs manières à un coup d'éclat. Devant
Marcant, pensait-elle, jamais son père n'oserait la battre!
--Allons, à table! cria tout à coup Saulnier, bourru, la bouche pleine.
Misé Saulnier, qui évitait sans cesse le regard de Marcant, eut une
inquiétude vague. Elle se fit douce:
--Viens, ma fille, viens. Elle est bien bonne, ta soupe. Tu l'as bien
soignée.
--Qu'as-tu? interrogea de nouveau Cauvin, qu'as-tu, ma fille?
Il la regardait avec bonté.
--Serais-tu malade? N'as-tu donc pas faim?
--Non! dit-elle tout à coup, d'une voix nette, brève, décidée. Non,
je n'ai pas faim, maître Cauvin... et je n'aurai plus jamais faim ni
soif, à cette table--tant que vous y serez!
Et elle la montrait du doigt, la table.
L'homme devint blanc comme un linge. Il releva la tête. Son couteau
tomba de sa main.
--Qu'est-ce que c'est? hurla Saulnier.
La mère s'était levée, décontenancée, troublée à ne savoir que penser
ni que dire:
--Voyons, Toinette, voyons, ma fille? Qu'est-ce qu'il t'a fait?
qu'est-il arrivé?
Saulnier cria:
--Elle est folle, je pense! A table tout de suite, mauvaise peste!
avance ici, je te dis, galère!
Mais Cauvin se mit debout.
--Avant de l'injurier, maître Saulnier, dit-il, je calcule qu'il est
juste de l'écouter. Cela convient... Vous savez bien qu'elle a été
toujours sage et raisonnable...
--Je te dis qu'elle est folle! gronda Saulnier hors de lui.
--Non, je ne suis pas folle, dit alors la petite--et vous allez bien
comprendre--et ce brave monsieur qui est là peut en être le juge--j'en
suis bien aise. Et voici ma raison. Mon fiancé, François Tarin, est
venu tout à l'heure et m'a dit comme ça: «Le compère Cauvin est
toujours à votre table, matin et soir, même les dimanches, et il
commande tout dans votre maison. Eh bien, cela est mauvais, cela fait
parler le monde depuis longtemps. Enfin ça vous fait mépriser!...»
Voilà ce que m'a dit celui que j'aime--et, si les choses restaient
ainsi, mon mariage serait perdu!... Réfléchissez, maître Cauvin. Vous
n'êtes pas même mon parent. D'être mon parrain, ça n'est guère... Voilà
ce que j'avais à dire. Voyez en conséquence ce que vous avez à faire,
vous, et si je dois perdre tout mon avenir pour un étranger, après tout!
Marcant souffrait pour cet homme, pour ce père, chassé du logis par sa
fille. Le châtiment lui était brusque et terrible. Il était pâle de
plus en plus. On eût dit un condamné à mort. Il frémissait, frappé en
plein cœur, comme son chêne sous la hache.
Saulnier se leva, étendit le bras, prit dans l'angle du mur un bâton
qui était là...
--Ah! carogne! attends un peu! Tu n'as pas crainte, canaille!... Le
compère est de la famille! et ma maison est à moi!... Tu n'as pas le
droit d'y parler!
Il essaya de se dégager de l'angle où il était pris, entre la table, le
mur et la chaise de Cauvin.
Marcant, stupéfait, prêt à intervenir au besoin, curieux en même
temps, écoutait, attentif à toutes ces passions, à ces douleurs qui
s'agitaient devant lui.
Georges renversait un peu de son lait, tout rencoigné contre son
père--effrayé, mais silencieux, sûr qu'il était d'être protégé.
Alors Cauvin étendit un bras vers Toinette, et de l'autre arrêta
Saulnier...
Misé Saulnier pleurait, la tête sur la table, le visage caché dans ses
deux bras. Elle murmurait: «La malheureuse! la malheureuse!» mais elle
se sentait prise, et n'osait rien de plus.
--Eh bien... c'est tout réfléchi, dit Cauvin lentement. Je calcule
qu'elle a raison... C'est moi que ceci regarde, n'est-ce pas?
C'est moi qui en dois souffrir le premier? eh bien, je pense, moi,
Saulnier, et je vous dis qu'elle a raison!... il faut que ce soit bien
vrai--songez-y!--pour que je la défende moi-même!... Mais c'est qu'elle
a raison! répétait-il avec insistance, comme pour se mieux pénétrer
d'une chose qui, par un côté, l'étonnait.
Il reprit en effet:
--Moi qui ne lui veux que du bien, comment n'ai-je pas pensé tout
seul au préjudice que je lui cause tous les jours que Dieu fait?...
Il y a vraiment des choses qu'on ne pourrait pas expliquer!... Elle
a raison, Saulnier! et c'est moi qui vous le dis!... Alors, je m'en
vais... je m'en vais tout de suite... je n'achèverai même pas la
soupe qui est dans mon assiette... Bonsoir à tous; j'ai mon compte...
je ne m'attendais pas à ça, par exemple! mais c'est comme ça: qu'y
ferons-nous à présent?... Bonsoir, la compagnie!
Tout en parlant, il se préparait à partir; il rabattait sur ses
poignets les manches de sa chemise; il mettait sa veste... Enfin, il
alla prendre son carnier au mur, tout près de Toinette, qui était sa
fille, sa chère fille, et qu'il frôla du coude sans même faire le
mouvement de lui tendre la main... Rien! il prit son carnier, le jeta
sur son épaule et s'en alla vers la porte ouverte, par où l'on voyait
que le jour baissait un peu... Au seuil, il se retourna.
--Mais c'est qu'elle a raison! dit-il une dernière fois... Et ce n'est
pas seulement votre maison que je quitte, Saulnier, je quitte aussi le
pays, et pour toujours!... Dors tranquille, petite... Adieu!
Il disparut.