L'_Ibis Bleu_ avait dépassé Camarat et serrait de près la côte. Il
voyait devant lui l'île du Levant.
Le capitaine vint demander à Elise si elle voulait déjeuner, et, comme
elle hésitait à répondre:
--Il faut manger un peu, dit avec douceur le brave homme.
Il demanda la permission de rester là, un moment; il resta tout le
temps du court repas, accepta, au dessert, un verre de vin, fit son
possible pour la distraire.
Elle voyait qu'il avait des instructions. Elle était touchée de les lui
voir exécuter si fidèlement.
--La vue de la côte est belle par ici... dit-il. Il faut porter un
pliant sur le pont.
Il porta lui-même le pliant, et, désignant du doigt la côte:
--Voyez la longue plage de Cavalaire. Tout le monde dit que c'est très
beau... Et voici les Maures.
Le massif des Maures s'avançait sur la mer en promontoires hauts, et
sombres de verdure. On eût dit des sphinx colossaux, le poitrail large
au-dessus des eaux, les pattes étendues, et endormis éternellement dans
une majesté mystérieuse. Il y avait je ne sais quel contraste entre
la gaie lumière du ciel et la ligne sévère de ces petites montagnes
qui ombraient la mer au pli des golfes. Malgré elle, Elise fut
distraite une seconde de sa peine aiguë par le spectacle de ces choses
tranquilles, inconscientes, qui n'ont d'autre destin que de vivre,
de boire le soleil et la pluie, de donner leur fleur et leur fruit
sans qu'il puisse se mêler à leur amour toujours égal ni passion, ni
scrupules, ni remords.
Elle respira longuement.
--J'aime mieux être à l'intérieur, dit-elle.
Elle n'était plus en accord avec l'harmonie, avec le rythme de tout.
Elle rentra.
--Il faut que je vous quitte, madame.
--Merci, je vais essayer d'écrire un peu.
Elle essaya en effet d'écrire à Marcant. Elle ne put pas longtemps.
Elle n'osait pas. Elle ne savait plus comment l'appeler! Elle souffrait
beaucoup. Elle avait posé devant elle le portrait de Georges. Elle
le prit, se leva, alla de nouveau sur le pont, à l'arrière, à l'abri
du rouf. Là, accoudée, elle regarda l'eau... et elle fut tentée...
«Personne ne me verrait!...» Elle se trompait. Un homme veillait.
Pierre avait pensé à tout.
Dans tous les plis des Maures, là-bas, apparaissait une maisonnette,
une vigne, une bande de terre cultivée qui disait le bonheur de vivre.
C'était là, vraiment, la Provence Heureuse, mais Elise n'en remarquait
plus le charme que pour sentir qu'il avait cessé d'agir profondément
sur elle, et, avec amertume, elle l'accusait de l'avoir séduite et
perdue!
«Oui, oui, c'est bien cela, songeait-elle confusément, c'est la grâce
de ce pays, sa lumière, c'est tout en lui, qui m'a parlé de choses
auxquelles je n'avais jamais songé.»
Elle se prenait à la détester, maintenant, cette terre verte et fleurie
où tout parle d'amour, d'éternelles épousailles...
Le Lavandou, sur sa plage de sable, et la paisible Bormes, cette
rose des Maures, épanouie là-haut parmi les myrtes et les pins de
la montagne, apparurent et disparurent. Les _Iles d'Or_ passèrent
à leur tour. Elle fuyait de temps en temps ce spectacle, rentrait
dans la chambre, prenait un livre aussitôt rejeté, baisait mille
fois le portrait de son enfant, écrivait sa peine, ses remords, ses
supplications à Marcant, brûlait ses lettres, une, puis trois, puis
quatre,--et remontait encore sur le pont, rêvant de mourir sur l'eau
profonde et maudissant ce pays de lumière, de joie, d'amour, qui lui
avait inspiré la faute, et qui, maintenant, assistait à sa peine sans y
prendre aucune part.
Elle eut encore plusieurs crises de larmes qui l'apaisèrent beaucoup.
Epuisée de lassitude, elle s'étendit de nouveau sur le lit, eut le
bonheur de s'assoupir encore un peu.
Vers cinq heures et demie l'_Ibis_ mouillait en face du château de M.
Dauphin, au fond de la petite baie de la Garonne, dans l'est de la rade
de Toulon.
Le capitaine vint annoncer à Elise qu'une embarcation amenait à bord
madame Dauphin.