IX

Marcant n'osait plus quitter cette salle à manger d'hôtel. Il attendait

que l'_Ibis Bleu_ eût disparu à l'horizon, derrière Camarat. Et le

yacht n'était encore que devant le Lion de Mer.

Dauphin, à peine à terre, avait pris une voiture qui le conduisit à

Fréjus où il déjeuna en attendant le train. A Saint-Raphaël, il eût

craint, malgré toutes les précautions, de rencontrer Marcant.

Georges attendait qu'il plût à son père de sortir. Il était impatient

de voir la mer, d'y lancer son petit bateau, de le regarder en songeant

à l'autre...

--Est-ce que nous sortons, papa?

--Pas encore.

Marcant fumait, silencieux. Georges se mit à étudier en détail son

bateau.

--Il n'y manque rien, mon papa... C'est tout à fait comme sur le

véritable!... Regarde!

Il arrangeait une corde, un bout de voile, mettait le gouvernail bien

droit, et souvent revenait au nom écrit sur l'arrière, s'émerveillait

de le lire, de l'épeler: I. B. I. S. I-BIS,--BLEU. Il en examinait les

moindres détails afin de l'identifier entièrement à l'autre, de bien

s'imaginer complètement que c'était un vrai bateau, d'y retrouver, par

la pensée, la maman qu'il adorait et dont l'absence inexplicable le

laissait consterné.

Tout en jouant, il vint à se dire: «Papa aussi est bien malheureux!»

Il eut le sentiment qu'il fallait maintenant moins parler de sa mère,

puisqu'à chaque fois son papa semblait avoir plus de peine, fronçait

le sourcil, devenait pâle... mais l'idée ne lui vint pas de renoncer à

son jouet, de le cacher... Il lui sembla au contraire que, jouer avec,

c'était la meilleure manière de penser à sa maman sans le dire, et, par

conséquent, sans tourmenter son papa...

Toutes ces réflexions se faisaient jour avec lenteur dans sa petite

âme qui s'agitait sur elle-même, s'efforçait vers la conscience, et y

arrivait par brusques petites secousses douloureuses.

X

--Un homme est là qui désire parler à Monsieur Marcant.

Marcant se leva, s'éloigna un peu de Georges.

--De quelle part?

--Il vient de la ferme Antoinette.

--Attends-moi là, Georges.

--Oui, papa.

Marcant passa dans la pièce à côté, dans la salle de billard où un

homme l'attendait. C'était Cauvin.

Il se trouvait qu'on était au dimanche, et le paysan avait pu

s'habiller et venir «en ville» sans attirer l'attention de personne.

--Que voulez-vous? dit Marcant avec brusquerie. Les effets de misé

Saulnier? Je serai chez moi demain matin.

Cauvin secoua la tête. Il était grave. Il avait son chapeau sur la tête

et il songea à l'ôter, ce qui indiquait un sentiment d'humilité étrange

chez un paysan du Var.

--Je viens pour une autre affaire, dit-il. Je sais que vous êtes un

très brave homme, monsieur Marcant, et qui comprenez les choses. Alors

je viens vous donner les explications qu'il faut. Et c'est, pas moins,

une chose difficile!...

Il se gratta la tête derrière l'oreille. Ce grand gaillard, bien

découplé, cet homme mûr était singulièrement intimidé. On voyait qu'il

faisait une démarche d'importance. Il était rasé de frais. Il sentait

le linge à peine sorti de l'armoire pleine de bouquets de lavande, et

le savon commun des barbiers de village.

--Qu'y a-t-il enfin? dit Marcant.

--Personne ne vous a rien dit? interrogea Cauvin.

--A quel sujet?

Cauvin esquiva la question.

--Je sais pourtant que l'on cause pas mal de nous, même un peu trop,

répliqua-t-il. Voici donc l'affaire.

Il tourna son chapeau entre ses deux mains, puis le posa sur le bord du

billard, appuya son poing dessus, et dit, tout d'un trait:

--Si vous ne voulez pas faire arriver un grand malheur, mon brave

monsieur Marcant, si c'est un effet de votre bonté,--vous ne raconterez

à personne que misé Saulnier--pardonnez-lui!--n'a pas couché cette

nuit à votre villa... Si cela vient à être connu, son mari--comprenez

bien--l'apprendra, pour sûr... Il y a des gens--j'en ai des

preuves--qui cherchent à nous mettre mal ensemble,--à me faire quitter

la ferme... Et si Saulnier apprend la chose, il se pourrait faire qu'il

devine tout le reste. C'est un homme, celui-là, dont on ne sait pas

les pensées, et ses regards ne sont pas toujours très bons. Je vous

parle comme il est nécessaire, pour empêcher qu'il arrive peut-être

de grands malheurs. Le plus grand serait, je pense, le chagrin que

nous ferions à la petite Toinette... Vous lui voulez du bien, n'est-ce

pas, à la petite? Son idée de mariage avec le brave François, que

vous connaissez, vous a paru bonne, à vous aussi? Tout le bonheur de

la petite est là. Et si Saulnier vient à se fâcher, si le monde vient

à connaître l'aventure, son mariage resterait en plan. La mère et la

grand'mère Tarin, qui ne badinent pas, ne voudraient plus d'elle, la

pauvre mesquine! Et ça, rien que d'y penser, ça fend le cœur!... Il y a

encore autre chose qui marcherait en suite de ça. C'est que je devrais,

moi, quitter la ferme et peut-être bien le pays. Et ça, par exemple,

oh! non, je ne pourrais pas!

Il crispait ses gros poings.

[Illustration]

--Voilà ce que je vous devais comme explication après y avoir beaucoup

réfléchi. J'ai été forcé de parler, malgré que ce soit difficile, car

autrement, pour sûr, vous, monsieur, ne sachant rien et ne pouvant pas

deviner, vous auriez naturellement pu parler «de trop»! simplement en

disant à Saulnier pourquoi vous avez renvoyé sa femme, tout juste ce

qu'il ne faut pas qu'il sache!

--Elle n'était donc pas à la ferme, cette nuit? interrogea avec naïveté

le pauvre Marcant.

Cauvin le regarda profondément:

--Non, monsieur, dit-il en secouant la tête, non, elle n'était pas à la

ferme.

Cela fut prononcé d'un tel accent que Marcant comprit.

Tout le passé de ces gens s'éclaira à ses yeux. Il se rappelait

maintenant plus d'un détail qui aurait dû l'éclairer plus tôt.

Il comprit, et il eut un mouvement violent de colère et de dégoût.

C'était donc partout la même chose! fourberie, trahison, saleté

partout, sous le nom d'amour! L'adultère était donc installé chez

ces paysans comme ailleurs! C'est l'adultère qui avait poussé cette

servante, cette femme de quarante ans, hors de chez lui, en même temps

que la dame! et c'est pour l'adultère que le pauvre petit avait été

deux fois abandonné, laissé tout seul en pleine nuit!...

Ses épais sourcils se froncèrent.

--Qu'ai-je à voir là dedans? dit-il en détournant les yeux. Cela

ne me regarde pas. Je n'ai ni à vous trahir, ni à vous aider.

Débrouillez-vous!

Cauvin, à son tour, fronça les sourcils. Une pensée mauvaise le

traversa. Il eut une sourde envie de dire: «Nous ne nous tairons de

notre côté que si vous vous taisez!» Il sentit qu'avec cet homme-là

pareille menace n'arrangerait rien, au contraire! Il eut un sourire

d'ironie triste qui plissa le coin de ses yeux, aux tempes, et il dit,

résigné, humble:

--Je vois, vous n'avez pas tout compris... non, pas encore tout...

Il y a, dans cette affaire, une chose plus terrible que toutes les

autres... et que, par-dessus toutes les autres, pour le repos de la

fillette innocente, il faut tenir cachée,--surtout de Saulnier!...

Je ne pense qu'à cette enfant-là, comme de juste, la pauvre! Elle

n'en est pas responsable... Je dois tenir à elle comme à mon

enfant,--comprenez-moi,--et je calcule que je ne peux pas mieux

m'expliquer!...

Il s'arrêta, respira profondément, comme un homme qui, en train de se

noyer, fait, dans une seconde, provision d'air à la surface de l'eau.

Il reprit, tout embrouillé dans ses efforts:

--Je ferai tout pour elle, aujourd'hui comme toujours. C'est pour elle

que toute ma vie j'ai travaillé. Pour elle, je dois tout faire. Je lui

donne tout parce que c'est mon devoir.

Il répéta:

--C'est mon devoir!

Et il poursuivit:

--C'est pour elle que je suis venu. Je lui dois de la protéger jusqu'à

la fin. Il ne faut pas,--c'est entendu,--que son mariage soit manqué!

Mais il y a encore cette chose-ci, que je ne veux pas, moi, la perdre!

Je ne veux pas quitter la ferme--ni le pays. Toute l'affaire, même, est

là. On excite, je vous dis, Saulnier contre moi, depuis quelque temps!

des gens qui voudraient s'associer avec lui à ma place, maintenant que

le bien est relevé par mon travail... vingt ans de travail!... Et si on

sait quelque chose de l'affaire de cette nuit, on nous dénoncera, et il

se pourrait faire qu'il vienne lui-même vous demander ce qu'il y a eu.

Dites-lui n'importe quoi, nous vous en prions, mon brave monsieur...

Dites-lui que vous allez quitter le pays ou que Marion ne faisait

pas assez convenablement les choses pour vous,--mais pas la vérité,

nous demandons ça en grâce, car nous serions tous perdus,--vous voyez

bien!--et moi le premier!

Comme Marcant continuait à se taire, l'homme pensa qu'il ne

consentirait pas. Une fureur de fond le secoua. De nouveau, ses poings

se crispèrent; il tortura et jeta à terre son chapeau neuf, et, entre

ses dents: «Quitter le pays? où irais-je? Non, il est trop tard, ce

serait ma mort!»

Et, l'air terrible, comme ceux qui sont prêts au crime:

--Je ferais un malheur plutôt!

Marcant réfléchissait toujours. L'homme se tut, comme à bout

d'arguments et même de force. Il soufflait.

Marcant ne répondait toujours rien.

Cauvin ajouta d'un dernier effort pénible:

--Pourquoi feriez-vous tout ce mal, dites!... à la petite surtout!

Qu'est-ce que ça vous rapporterait?

--C'est bon! dit Marcant.

--Alors, vous m'avez promis?... Je peux m'en aller tranquille?...

insista Cauvin.

Marcant sentit de la pitié mêlée à son dégoût:

--Oui, allez tranquille, dit-il en quittant la place.

Il entendit Cauvin qui le suivait en disant:

--Je savais bien que vous étiez un brave homme...

Marcant se retourna:

--Comment avez-vous pu me retrouver ici?

--Oh! on vous connaît bien déjà dans tout le pays! Saint-Raphaël n'est

pas si grand! Je n'ai eu qu'à demander. On m'a dit: «Il est entré

là...» Adieu, monsieur Marcant. Pardon, excuse!

--Adieu.

L'homme s'en alla.

L'ibis bleu · 第 71 / 99 题