Marcant n'osait plus quitter cette salle à manger d'hôtel. Il attendait
que l'_Ibis Bleu_ eût disparu à l'horizon, derrière Camarat. Et le
yacht n'était encore que devant le Lion de Mer.
Dauphin, à peine à terre, avait pris une voiture qui le conduisit à
Fréjus où il déjeuna en attendant le train. A Saint-Raphaël, il eût
craint, malgré toutes les précautions, de rencontrer Marcant.
Georges attendait qu'il plût à son père de sortir. Il était impatient
de voir la mer, d'y lancer son petit bateau, de le regarder en songeant
à l'autre...
--Est-ce que nous sortons, papa?
--Pas encore.
Marcant fumait, silencieux. Georges se mit à étudier en détail son
bateau.
--Il n'y manque rien, mon papa... C'est tout à fait comme sur le
véritable!... Regarde!
Il arrangeait une corde, un bout de voile, mettait le gouvernail bien
droit, et souvent revenait au nom écrit sur l'arrière, s'émerveillait
de le lire, de l'épeler: I. B. I. S. I-BIS,--BLEU. Il en examinait les
moindres détails afin de l'identifier entièrement à l'autre, de bien
s'imaginer complètement que c'était un vrai bateau, d'y retrouver, par
la pensée, la maman qu'il adorait et dont l'absence inexplicable le
laissait consterné.
Tout en jouant, il vint à se dire: «Papa aussi est bien malheureux!»
Il eut le sentiment qu'il fallait maintenant moins parler de sa mère,
puisqu'à chaque fois son papa semblait avoir plus de peine, fronçait
le sourcil, devenait pâle... mais l'idée ne lui vint pas de renoncer à
son jouet, de le cacher... Il lui sembla au contraire que, jouer avec,
c'était la meilleure manière de penser à sa maman sans le dire, et, par
conséquent, sans tourmenter son papa...
Toutes ces réflexions se faisaient jour avec lenteur dans sa petite
âme qui s'agitait sur elle-même, s'efforçait vers la conscience, et y
arrivait par brusques petites secousses douloureuses.
X
--Un homme est là qui désire parler à Monsieur Marcant.
Marcant se leva, s'éloigna un peu de Georges.
--De quelle part?
--Il vient de la ferme Antoinette.
--Attends-moi là, Georges.
--Oui, papa.
Marcant passa dans la pièce à côté, dans la salle de billard où un
homme l'attendait. C'était Cauvin.
Il se trouvait qu'on était au dimanche, et le paysan avait pu
s'habiller et venir «en ville» sans attirer l'attention de personne.
--Que voulez-vous? dit Marcant avec brusquerie. Les effets de misé
Saulnier? Je serai chez moi demain matin.
Cauvin secoua la tête. Il était grave. Il avait son chapeau sur la tête
et il songea à l'ôter, ce qui indiquait un sentiment d'humilité étrange
chez un paysan du Var.
--Je viens pour une autre affaire, dit-il. Je sais que vous êtes un
très brave homme, monsieur Marcant, et qui comprenez les choses. Alors
je viens vous donner les explications qu'il faut. Et c'est, pas moins,
une chose difficile!...
Il se gratta la tête derrière l'oreille. Ce grand gaillard, bien
découplé, cet homme mûr était singulièrement intimidé. On voyait qu'il
faisait une démarche d'importance. Il était rasé de frais. Il sentait
le linge à peine sorti de l'armoire pleine de bouquets de lavande, et
le savon commun des barbiers de village.
--Qu'y a-t-il enfin? dit Marcant.
--Personne ne vous a rien dit? interrogea Cauvin.
--A quel sujet?
Cauvin esquiva la question.
--Je sais pourtant que l'on cause pas mal de nous, même un peu trop,
répliqua-t-il. Voici donc l'affaire.
Il tourna son chapeau entre ses deux mains, puis le posa sur le bord du
billard, appuya son poing dessus, et dit, tout d'un trait:
--Si vous ne voulez pas faire arriver un grand malheur, mon brave
monsieur Marcant, si c'est un effet de votre bonté,--vous ne raconterez
à personne que misé Saulnier--pardonnez-lui!--n'a pas couché cette
nuit à votre villa... Si cela vient à être connu, son mari--comprenez
bien--l'apprendra, pour sûr... Il y a des gens--j'en ai des
preuves--qui cherchent à nous mettre mal ensemble,--à me faire quitter
la ferme... Et si Saulnier apprend la chose, il se pourrait faire qu'il
devine tout le reste. C'est un homme, celui-là, dont on ne sait pas
les pensées, et ses regards ne sont pas toujours très bons. Je vous
parle comme il est nécessaire, pour empêcher qu'il arrive peut-être
de grands malheurs. Le plus grand serait, je pense, le chagrin que
nous ferions à la petite Toinette... Vous lui voulez du bien, n'est-ce
pas, à la petite? Son idée de mariage avec le brave François, que
vous connaissez, vous a paru bonne, à vous aussi? Tout le bonheur de
la petite est là. Et si Saulnier vient à se fâcher, si le monde vient
à connaître l'aventure, son mariage resterait en plan. La mère et la
grand'mère Tarin, qui ne badinent pas, ne voudraient plus d'elle, la
pauvre mesquine! Et ça, rien que d'y penser, ça fend le cœur!... Il y a
encore autre chose qui marcherait en suite de ça. C'est que je devrais,
moi, quitter la ferme et peut-être bien le pays. Et ça, par exemple,
oh! non, je ne pourrais pas!
Il crispait ses gros poings.
[Illustration]
--Voilà ce que je vous devais comme explication après y avoir beaucoup
réfléchi. J'ai été forcé de parler, malgré que ce soit difficile, car
autrement, pour sûr, vous, monsieur, ne sachant rien et ne pouvant pas
deviner, vous auriez naturellement pu parler «de trop»! simplement en
disant à Saulnier pourquoi vous avez renvoyé sa femme, tout juste ce
qu'il ne faut pas qu'il sache!
--Elle n'était donc pas à la ferme, cette nuit? interrogea avec naïveté
le pauvre Marcant.
Cauvin le regarda profondément:
--Non, monsieur, dit-il en secouant la tête, non, elle n'était pas à la
ferme.
Cela fut prononcé d'un tel accent que Marcant comprit.
Tout le passé de ces gens s'éclaira à ses yeux. Il se rappelait
maintenant plus d'un détail qui aurait dû l'éclairer plus tôt.
Il comprit, et il eut un mouvement violent de colère et de dégoût.
C'était donc partout la même chose! fourberie, trahison, saleté
partout, sous le nom d'amour! L'adultère était donc installé chez
ces paysans comme ailleurs! C'est l'adultère qui avait poussé cette
servante, cette femme de quarante ans, hors de chez lui, en même temps
que la dame! et c'est pour l'adultère que le pauvre petit avait été
deux fois abandonné, laissé tout seul en pleine nuit!...
Ses épais sourcils se froncèrent.
--Qu'ai-je à voir là dedans? dit-il en détournant les yeux. Cela
ne me regarde pas. Je n'ai ni à vous trahir, ni à vous aider.
Débrouillez-vous!
Cauvin, à son tour, fronça les sourcils. Une pensée mauvaise le
traversa. Il eut une sourde envie de dire: «Nous ne nous tairons de
notre côté que si vous vous taisez!» Il sentit qu'avec cet homme-là
pareille menace n'arrangerait rien, au contraire! Il eut un sourire
d'ironie triste qui plissa le coin de ses yeux, aux tempes, et il dit,
résigné, humble:
--Je vois, vous n'avez pas tout compris... non, pas encore tout...
Il y a, dans cette affaire, une chose plus terrible que toutes les
autres... et que, par-dessus toutes les autres, pour le repos de la
fillette innocente, il faut tenir cachée,--surtout de Saulnier!...
Je ne pense qu'à cette enfant-là, comme de juste, la pauvre! Elle
n'en est pas responsable... Je dois tenir à elle comme à mon
enfant,--comprenez-moi,--et je calcule que je ne peux pas mieux
m'expliquer!...
Il s'arrêta, respira profondément, comme un homme qui, en train de se
noyer, fait, dans une seconde, provision d'air à la surface de l'eau.
Il reprit, tout embrouillé dans ses efforts:
--Je ferai tout pour elle, aujourd'hui comme toujours. C'est pour elle
que toute ma vie j'ai travaillé. Pour elle, je dois tout faire. Je lui
donne tout parce que c'est mon devoir.
Il répéta:
--C'est mon devoir!
Et il poursuivit:
--C'est pour elle que je suis venu. Je lui dois de la protéger jusqu'à
la fin. Il ne faut pas,--c'est entendu,--que son mariage soit manqué!
Mais il y a encore cette chose-ci, que je ne veux pas, moi, la perdre!
Je ne veux pas quitter la ferme--ni le pays. Toute l'affaire, même, est
là. On excite, je vous dis, Saulnier contre moi, depuis quelque temps!
des gens qui voudraient s'associer avec lui à ma place, maintenant que
le bien est relevé par mon travail... vingt ans de travail!... Et si on
sait quelque chose de l'affaire de cette nuit, on nous dénoncera, et il
se pourrait faire qu'il vienne lui-même vous demander ce qu'il y a eu.
Dites-lui n'importe quoi, nous vous en prions, mon brave monsieur...
Dites-lui que vous allez quitter le pays ou que Marion ne faisait
pas assez convenablement les choses pour vous,--mais pas la vérité,
nous demandons ça en grâce, car nous serions tous perdus,--vous voyez
bien!--et moi le premier!
Comme Marcant continuait à se taire, l'homme pensa qu'il ne
consentirait pas. Une fureur de fond le secoua. De nouveau, ses poings
se crispèrent; il tortura et jeta à terre son chapeau neuf, et, entre
ses dents: «Quitter le pays? où irais-je? Non, il est trop tard, ce
serait ma mort!»
Et, l'air terrible, comme ceux qui sont prêts au crime:
--Je ferais un malheur plutôt!
Marcant réfléchissait toujours. L'homme se tut, comme à bout
d'arguments et même de force. Il soufflait.
Marcant ne répondait toujours rien.
Cauvin ajouta d'un dernier effort pénible:
--Pourquoi feriez-vous tout ce mal, dites!... à la petite surtout!
Qu'est-ce que ça vous rapporterait?
--C'est bon! dit Marcant.
--Alors, vous m'avez promis?... Je peux m'en aller tranquille?...
insista Cauvin.
Marcant sentit de la pitié mêlée à son dégoût:
--Oui, allez tranquille, dit-il en quittant la place.
Il entendit Cauvin qui le suivait en disant:
--Je savais bien que vous étiez un brave homme...
Marcant se retourna:
--Comment avez-vous pu me retrouver ici?
--Oh! on vous connaît bien déjà dans tout le pays! Saint-Raphaël n'est
pas si grand! Je n'ai eu qu'à demander. On m'a dit: «Il est entré
là...» Adieu, monsieur Marcant. Pardon, excuse!
--Adieu.
L'homme s'en alla.